The Cure : Robert & Gilles (1993) (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 08:14

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FIDELITE.    On peut ne pas aimer Cure. Détester ce gros bonhomme hirsute au rouge aux lèvres écrasé. Mépriser sa silhouette de poupée en laine comme abandonnée sur un sofa. Eprouver une vive irritation à l’écoute de cette musique qui ne cesse depuis bientôt 15 ans de vriller ses mélopées acides dans le sous-sol d’une âme en perpétuelle souffrance. Etre las d’entendre ce garçon de 34 ans, âge où la réussite venue on aspire légitimement à un peu de confort et de détachement, persister à s’injecter ainsi son venin agoraphobe. Bref on peut ne pas aimer Cure. Mais on doit reconnaître à son chef de file une vertu d’autant plus essentielle qu’elle se fait rarissime : la fidélité. Joseph Conrad écrivait dans ses Souvenirs Personnels : “Pour un homme aux yeux de qui la vie temporelle se présente comme indigne de confiance, et même destructrice, l’idée de fidélité doit prendre une importance particulière car elle est son principal rempart contre la dissolution, le point où il peut prendre position et déclarer Voilà le genre d’homme que je suis”. La fidélité de Robert Smith n’est pas celle, mièvre et soeur de couardise, dont s’éprennent les coeurs médiocres. Elle est la marque d’un tempérament trempé et d’une haute exigence humaine et artistique. Ce qui ne cesse de ravir notre sens du paradoxe, c’est que cette fermeté de caractère, Robert Smith la concentre dans la sauvegarde de cette chose si volatile, si précaire, si infidèle : sa jeunesse. Il est fidèle aux émois adolescents, à ce remue ménage intérieur si riche qu’il détermine tous les comportements futurs, avant que tout ne finisse par se figer dans l’irrémédiable glaciation de l’âge adulte. Lui qui n’a de cesse de chanter la dégradation des relations amoureuses, leur lent et sordide émiettement, il est depuis toujours le compagnon de Mary, qu’il a épousée voici quelques années. Simon Gallup est son ami depuis 20 ans. Et aujourd’hui alors que Cure a franchi le cap des 18 millions vendus dans le monde, reçu tous les honneurs et assumé son statut de megapop group, rien ne change. Le pays imaginaire de Robert Smith est toujours peuplé d’araignées. Et quand il accorde une interview à la presse française, à l’heure de la sortie d’un album live et d’une vidéo, c’est à Best qu’il s’adresse. Fidèle.


Francis DORDOR pour l'édito de Best n°302 septembre 1993
© 1993 Best. Tous droits réservés.

Robert Smith est une personne intègre. Alors que “Show” le film document de la dernière tournée mondiale est sorti dans les salles britanniques et s’est fait descendre parla presse, le leader de Cure a décidé d’annuler toutes les interviews prévues concernant les sorties à venir de deux albums "live". Toutes sauf une, celle de Best.

Au moment où Cure vit un tournant de son histoire (rumeurs de split, départ du guitariste Porl Thompson qui n’a pas joué au festival “Great Expectations” organisé par la radio XFM le mois dernier), Robert Smith a décidé de se confier sans retenue.

La Presse :  « Tous les journalistes devraient aussi être musiciens, ça leur ferait réaliser que c’est difficile d’écrire des chansons, de monter un groupe et de le faire exister... tant qu’ils ne deviennent pas amers parce que leur musique a été refoulée partout. Je me demande ce que j’aurai fait si le premier album de Cure n’avait pas marché, je serai probablement devenu dingue, parce qu’on était vraiment bons. »

Show et Paris :   « Je m’attend à de mauvaises critiques pour l’album “Show” mais on sort un autre album live un mois plus tard qui s’intitule “Paris” et qui a été enregistré lors des trois concerts à Paris. Il y a beaucoup de vieilles chansons comme “Figurehead”, “At Night”, qu’on a fait pour se faire plaisir. Et là les critiques vont être encore pire, deux “live” en un mois ! Mais je pense que “Paris” est un album excellent. Il montre un jour très différent de The Cure. “Show” est très policé, c’est vraiment le Cure des années 90 alors que “Paris” reflète ces instants où le groupe se sent très bien et se laisse aller à des vieilles chansons, presque un groupe différent en fait. Mais je sais qu’en Angleterre cet album sera détruit par les critiques. En France ce ne sera peut-être pas pareil. C’est une mentalité différente.

La France :   « Quand j’étais petit j’allais toujours en vacances en France avec ma famille parce que c’était moins cher que la Belgique ou la Hollande. On allait camper en Normandie. Et du coup ça m’a fait choisir le français comme seconde langue à l’école. Et puis j’ai réalisé que l’histoire de la littérature française était importante. Comme l’allemand, j’ai toujours voulu lire l’allemand, mais j’étais trop paresseux pour apprendre deux langues étrangères. Albert Camus je l’ai lu par accident mais c’est Jean-Paul Sartre qui m’a toujours fasciné. Sartre est bien plus qu’un existentialiste, il est très complexe et va droit au but. Je relis “La Nausée” en ce moment. La première fois que je l’ai lu ça m’a marqué à jamais. Perry apprend à lire l’allemand parce qu’il veut lire Rilke dans le texte. Mon père a appris le français lui-même. Et cette culture française, le romantisme littéraire a influencé Cure et son public. »

Football :   « Marseille et Milan qui arrivent en finale c’est le choc des super egos de deux managers, c’est presque de l’idéologie nazie : “c’est moi qui ait réalisé cette énorme réussite ! Moi ! Avec ma volonté, mon super-ego” ! Si Tapie a des ambitions politiques je crains le pire. Pour un anglais le sud de la France c’est le bout du monde, c’est très méditerranéen, très latin, surtout Marseille. Mais il y a une excellente équipe de foot. Ils sont si bons qu’on se demande pourquoi ils ont du arranger des matches... Je ne pense pas que la corruption puisse avoir lieu en Angleterre. C’est une mentalité différente entre les coaches et les équipes. Il n’y a même pas eu plus de deux scandales d’adultère chez les managers de football en vingt ans. C’est différent. Ce n’est pas le même jeu. Le manager de Manchester United a été surpris il y a quelques années avec une maîtresse, ça a fait un scandale énorme. Mais c’est tout. »

Le Public :   « Les concerts qu’on a donnés à Paris l’année dernière sont les meilleurs qu’on a joué depuis sept ans. La première fois depuis le “Kiss Me” tour qu’on a senti un tel public. Je suis surpris par le public français qui avait un peu lâché “Desintegration” et qu’on a senti là une nouvelle fois. Je comprend pourquoi les journalistes anglais nous tirent dessus, c’est une attitude pour mieux encenser de nouveaux groupes à la mode. Mais il y a quelque chose avec Cure, c’est que le public n’a pas honte d’aimer Cure, on ne te ridiculise pas si tu portes un T.shirt Cure. Au concert de XFM nous avons eu les meilleures réponses de la part du public. Et pourtant il y avait tout plein de jeunes groupes, Senseless Things, Belly ou Carter USM. Backstage il y avait 600 personnes et la plupart portaient un T.shirt Cure. Et pas parce qu’on était la tête d’affiche, pas d’esprit groupie. Ça m’a fait bizarre de voir autant de fans de Cure si jeunes. Pourquoi on ne dit pas ça dans la presse ? Ce qu’on fait est bon. Ce jour-là on a été bons, powerful. Un festival avec plein de nouveaux groupes, c’est un défi. On a répété 10 jours juste pour ce concert parce qu’on savait que Sugar ou les autres ne rateraient pas l’occasion de nous pisser dessus si on montrait la moindre faiblesse. En fait même ceux qui ne nous aimaient pas ont du admettre qu’on a fait le meilleur show du jour. »

Hallucinogènes

Drogue et vitamine :   « J’avais mal à la gorge il y a dix jours alors Mary m’a préparé de la vitamine E, des grosses capsules avec une sorte d’huile dedans et j’ai eu immédiatement une incroyable irruption de boutons sur tout le corps. Ça l’a beaucoup fait rire. Je suis allergique à la vitamine E comme au Ginseng et à l’ail. »

Tu prends des drogues ?   « Oui. Dans le contexte. Il y a beaucoup d’ecstasy en Angleterre, mais pas toujours de bonne qualité, c’est souvent coupé comme quand il y avait beaucoup de cocaïne il y a quelques années, au milieu des 80’s, et tu savais que c’était pas de la coke, tout ce que ça te faisait c’est te rendre malade. Je ne prends plus autant de drogues qu’avant, plus en public. Il y a dix ans je pouvais prendre quelque chose, sortir et voir des gens, ça m’aidait, mais maintenant quand je veux prendre quelque chose qui me plaît je le rapporte chez moi. Ou alors quand on est en studio, oui, dans ce contexte là je le fais. Ça peut être vraiment bien. A une époque je prenais des drogues jusqu’à un état de réalité ultime, pour voir ce qui se passait, et je m’en servais pour écrire des textes et de la musique. A travers les ans le groupe a pris des drogues différentes, le groupe c’est un tout, on prenait tous la même drogue en même temps, c’est ce qui est bien dans un groupe, c’est comme un jeu. Au début on prenait du speed parce que c’est tout ce qu’on pouvait se payer, puis on a changé pour la coke, mais je n’ai jamais pensé que la coke soit une bonne drogue, ou alors juste pour un bref instant. Mais on en a pris au Brésil qui était excellente, exactement ce que cette drogue est censée être. On a pris de l’ecstasy pour la première fois quand on faisait les demos de l’album “Wish”. C’était bien. On en a pris avant d’enregistrer, sauf Boris, parce que c’est impossible de jouer de la batterie dans ces conditions. Mais je ne prend presque plus de drogues, parce que je pense que c’est pareil pour tout, ça peut devenir un mode de vie plus difficile que quand on n’en prend pas, ça peut devenir ennuyeux, ce qui est atroce quand on y pense. La drogue change ta vie quand tu es jeune puis ça devient ennuyeux, quand tu t’orientes vers l’habitude, la dépendance, c’est horrible. »

Ça marche pour toi parce que tu es créatif...   « Oui j’ai une excuse. Parfois on se retrouve chez moi, on se prend un week-end... très occasionnellement. Sinon je préfère être seul, je m’assois dans le jardin. Mais je ne m’attends pas à écrire de meilleures chansons quand je prends de la drogue. »

Projets solo :   « Je trouve ça très excitant d’écrire des chansons. Je compose sur ma guitare. Je n’avais jamais composé sur une guitare mais c’est ce que je fais maintenant. Avant j’écrivais à partir du piano ou de la basse. C’est très excitant la guitare. C’est la première fois depuis des semaines que je bois un verre (de bière). Je bois du jus de fleurs pressées avec du sucre. Je suppose que c’est en rapport avec ce que je veux faire. J’ai un certain son dans la tête, comme à l’époque de “17 Seconds”, je ne suis même pas sûr que ce que je vais faire sera avec le groupe. Les autres savent que ce sera peut-être un projet solo. Ce sont des chansons simples. Je suppose que c’est une réaction à ce que j’écoute. Je n’écoute que de la dance music. Tout le temps. Je deviens dingue avec ça. Des journées entières... ça prend un tour tragique. Je ne sais pas pourquoi. C’est de la musique addictive, hypnotique. Mais ce que je compose à la guitare est l’opposé de ça. C’est la musique la plus arythmique qui soit, elle n’a pas de rythme défini. La rave music est comme si je me trompais moi-même. Et je hais ça. J’écoute des heures et des heures de rave music. Et je reste là assis à l’écouter, je ne danse pas dessus. Seul. je déteste ça, c’est de la merde. »

Frustrations

Alors, un projet solo ?   « je n’en ai pas envie, je préfère largement travailler avec les autres, avec des gens, l’idée d’un projet solo me fait flipper, mais il y a comme une étrange séparation dans mon esprit à propos d’un projet solo, comment serait-il différent d’un projet Cure, surtout si je demandais aux autres d’y participer ? Probablement ça se joue à la texture des chansons, pas des paroles mais de la musique, je saurai si c’est une chanson solo ou une chanson Cure. Difficile de l’expliquer, mais dans le passé il y a eu des chansons rejetées, par moi, que j’avais écrites et que je savais ne pas être des chansons pour Cure. Même si je sais d’instinct si une chanson est bonne pour Cure ou pas, je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Alors je n’arrive pas encore à me faire à l’idée d’aller en studio seul, ça serait sûrement ennuyeux. Mais utiliser mon nom propre plutôt que celui de Cure est tentant, parce que les gens ne sauraient pas à quoi s’attendre, ils n’auraient pas d’idée préconçue sur ce que sera la musique. L’aspect négatif c’est que je crains la fin du groupe, que les gens croient que je suis déçu ou frustré par Cure. »

Le Procès :   « Un avocat m’a demandé : c’est quoi la différence entre une chanson de Cure avec Lol Tolhurst et une chanson de Cure sans lui ? J’ai répondu qu’il n’y en avait pas. J’ai dit qu’on s’aperçoit de l’importance d’un musicien dans un groupe si, à partir du moment où il quitte le groupe, le groupe cesse d’exister. Les Stones sans Mick Jagger ne seraient plus les Stones, oh je hais cet exemple, les Smiths sans Morrissey... Cet avocat était la personne la plus insensible que j’ai vue depuis longtemps. Un procès c’est comme une visite imposée de ta conscience, on photographie ta mémoire, on te ressort implacablement ce que tu as dit 15 minutes auparavant, mot pour mot. Hate it. »

Pourquoi un procès ?   « C’est bizarre. Lol Tolhurst m’assigne moi et le label Fiction en justice parce qu’il prétend être co-propriétaire du nom Cure. Le verdict sera rendu en février prochain. »

Pourquoi un procès maintenant, plusieurs années après son départ ?   « Parce que son groupe ne marche pas et qu’il a besoin d’argent. C’est très triste. Il nous force à dépenser beaucoup d’argent pour des avocats. Je le hais. Je crois qu’il sait qu’il ne peut pas gagner. »

As-tu essayé de lui parler directement ?   « Oui mais il n’a rien voulu savoir. Sa femme est américaine, si ça peut expliquer quelque chose. Elle l’a poussé à ça et la fierté de Lol l’empêche de faire marche arrière, même s’il n’y croit pas. C’est très triste. De tous les gens qui ont fait partie de Cure, Lol est la dernière personne que j’aurai cru capable de ça. Il a beaucoup changé. Il se réinvente lui-même, il renie ce qu’il a été, il ment sur sa propre histoire, ce qui est tragique car malheureusement j’ai quinze témoins pour tout ce qui s’est passé dans Cure, des gens dans les studios, neutres. C’est absurde, mais il persiste. »

La vie des Cure :   « C’est étrange la vie du groupe en ce moment. Tout se passe à des niveaux personnels, c’est une atmosphère très dure et très chargée quand nous sommes ensemble. Les autres m’inquiètent beaucoup en fait. Parce que je me sens très enthousiaste et heureux, mais pas eux. Je crois qu’ils s’inquiètent de ce qui va se passer ensuite. Boris veut faire un groupe avec Carol (Caroline Crawley de Shelleyan Orphan). C’est une proposition intéressante pour lui car ça veut dire qu’il jouera de la batterie tout le temps. Quand il ne joue pas avec Cure, Boris reste chez lui à ne rien faire, c’est pour ça qu’il veut monter un nouveau groupe. Ce sera idéal pour lui, il pourra faire ce qu’il aime le plus au monde : jouer de la batterie. Mais Perry et Simon ont des vies personnelles incroyablement compliquées. Je ne sais pas s’ils voient Cure comme un échappatoire... Le groupe permet de fuir la réalité, d’échapper à tous les problèmes, mais dès que ça s’arrête, il faut savoir regarder les choses en face. C’est peut-être pour cette raison qu’ils tiennent absolument à ce que Cure continue, et ce n’est pas une très bonne raison. Depuis juin 91 Cure n’a jamais cessé de travailler, demos, enregistrement, tournées, j’ai été constamment avec les autres depuis deux ans, et puis j’ai énormément eu besoin d’un break. C’est la vie extérieure qui nous pressurise maintenant, la réalité. Ça pourrait tourner à notre avantage je suppose si j’étais capable de canaliser toutes les grandes émotions qui circulent entre nous en quelque chose de productif, niais il y a toujours le risque que ça explose. Au concert de XFM il y avait cette atmosphère terriblement chargée, vraiment une impression que je n’avais pas éprouvée depuis “Pornography”. J’avais la sensation qu’on aurait pu se frapper. Je crois que chacun, sauf moi, passe par une période où il ne sait pas trop ce qu’il veut. »

Toi que veux-tu ?   « Rien. Jouer de la guitare. Etre seul. Je n’ai pas été seul depuis deux ans. Je ne veux pas que Cure devienne une routine, je ne veux pas devenir une pop star admise. Je crois que c’est le moment de prendre du recul. Je me sens comme ça maintenant, j’ai des idées, des idées pour Cure, mais ça dépend de comment les choses vont tourner et de ce que les autres vont faire. On va tous faire le point en septembre pour parler de ça. »

Le départ de Porl Thompson ?   « Pour être honnête, Porl n’a pas mis tout son cœur et son âme dans “Wish”. Il adorait certaines chansons comme “End”, “Cut”, “Deep Green Sea”, mais pas toutes, et il n’a pas joué sur toutes les chansons, ce qui est OK. Porl a toujours eu des problèmes qui se sont résolus de manière dramatique, on est une sorte de famille à la base, et ma soeur Janet qui est mariée avec lui ne voulait pas que Porl soit dans Cure et soit père en même temps (ils viennent d’avoir un enfant baptisé Todd), et je crois qu’elle a raison. Simon a vécu ce problème à grand prix. Lors des deux derniers albums Porl a été tellement obscur et difficile. »

Les autres

Pourtant “Wish” est un album avec beaucoup de guitares et sur scène Porl tenait une place importante...   « Chez lui Porl enregistre sa musique qui est très étrange, on dirait du Captain Beefheart, c’est brillant. Porl est le meilleur musicien du groupe ou était, mais ça n’a rien à voir avec mon idée de Cure. Ça ne collait pas avec ce que je voulais. Même si j’admire ce qu’il fait. C’est ce que je lui ai dit pendant l’enregistrement de “Wish” : il devrait faire son propre truc parce qu’on a rejeté toutes ses demos. C’était trop bizarre, presque du free jazz. Ça aurait peut-être été un grand défi pour nous de jouer ça, mais ça nous aurait emmené droit dans le décor et il aurait fallu vivre deux ans avec ces morceaux et je ne le sentais pas. »

Pourquoi pas juste un ou deux de ses morceaux ?   « Par instinct ça ne collait pas, et je n’étais pas le seul à le penser, les autres aussi. Porl a accepté cette situation, il sait qu’il ne fonctionne pas comme nous. Il est incapable de faire la différence entre un couplet et un refrain, il ne pense pas en 4/4, il joue et il ne compte pas les mesures. En plus il voulait fonder sa famille. Quand on a commencé la tournée en avril 92, Porl m’a dit que ce serait sa dernière tournée avec Cure. Il a été la personne la plus difficile en studio et en tournée. Même si Simon est le plus agressif, Porl est celui qui déclenche tous les conflits. Dans le passé il réussissait à s’adapter mais pendant “Wish” il s’est déconnecté. Je le respecte, il est la seule personne qui soit venue me voir pour me dire qu’il voulait partir, sans se soucier de l’argent, de la célébrité ou du prestige. »

La composition :   « Chacun contribue à des morceaux, amène des riffs, des idées, et c’est vrai que c’est moi qui décide de ce qui constitue une bonne chanson, j’attends des autres quelque chose que je n’ai jamais entendu auparavant et qui a un impact immédiat. On enregistre et j’ai parfois du mal à trouver des paroles sur certains morceaux, alors beaucoup sont écartées. Mais j’ai encouragé les autres à écrire des paroles depuis “Desintegration”. Mais quand ils le font, c’est pas vraiment bon. Je ne suis pas un dictateur, mais je sais ce que je veux, les autres l’acceptent. A l’époque de “Pornography” Lol participait aux morceaux presque à égal avec moi, c’est ce qui manque dans les dernières formations, un ego adverse. Simon m’a fait écouter ses demos et dès que la bande à tourné il a commencé à s’excuser pour le son ou ceci ou cela. Je ne peux pas passer mon temps à encourager les autres à être ce qu’ils ne sont pas. Perry a des bonnes idées, il a participé à “Trust” sur le dernier album, mais ses autres demos ne convenaient pas, il n’est pas un songwriter naturel, peu importe que je l’encourage ou pas. Simon veut jouer de la basse il ne veut pas être un grand songwriter, Perry veut juste être un des Cure, il a peur que je change et que j’arrête le groupe, et Boris veut juste jouer de la batterie, Porl a voulu composer, mais je n’arrivais pas à écrire de textes sur ses morceaux. »

As-tu déjà essayé de travailler avec des ordinateurs ?   « Oui. On a fait une reprise de “Purple Haze” pour une compilation en hommage à Hendrix. On l’a fait de manière traditionnelle et ça sonnait comme Cure faisant “Purple Haze”. Puis j’ai regardé qui contribuait à cette compilation : Eric Clapton, Jeff Beck, des guitar heroes, alors Perry et moi, juste tous les deux, sommes retournés au studio et on l’a refait avec des séquences et ordinateurs. C’est devenu un morceau dance, impossible de dire que c’est un morceau de Cure jusqu’à ce que le chant commence. C’est bien mais ce n’est pas un son que je veux développer pour l’avenir. L’habitude du travail avec les computers change la manière de penser. Ça annihile la spontanéité, bizarrement. En réalité je ne passe jamais plus de six heures d’affilée à composer ou jouer de la musique, mais avec les computers tu deviens tellement absorbé, tu peux y passer nuit et jour, hypnotisé sans rien faire d’autre. Aussi ça engendre une vie à la maison assez misérable, bloqué devant ta machine. Et puis ce n’est pas assez physique. Je viens d’acheter un piano et j’ai l’intention d’apprendre à en jouer correctement. Mais ce qui compte évidemment n’est pas seulement la technique ou la difficulté de l’instrument, mais l’imagination. Ceux qui ont de l’imagination réussissent, ceux qui n’en ont pas, ratent. Tout finalement se passe avant la musique, qu’elle soit faite sur un instrument classique ou sur de la technologie moderne. »

L’avenir :   « Je n’ai jamais voulu être une pop star et je ne crois pas que je l’ai jamais été. Je ne l’ai jamais joué à la Suede ou qui que ce soit, Brett Anderson de Suede c’est ma bête noire en ce moment. Si je suis en couverture de Best c’est pour d’autres raisons. C’est pour ça que ce sera plus facile pour moi de passer de Cure à quelque chose d’autre, je ne me sens pas obligé de quitter Cure parce que je suis trop vieux. Ça ne change rien. Depuis “17 Seconds” je n’ai pas changé. Je n’ai jamais été et ne serai jamais Ron Wood, ou Brett Anderson. Ils sont dans un autre monde que le mien. J’ai toujours apprécié des choses chez les gens quel que soit leur âge. Je ne suis pas dans le monde des pop stars. Quand ça m’est arrivé, par défaut, de me sentir comme ça, je l’ai vécu comme un cauchemar. Je me souviens d’une interview à NRJ un jour, je me suis dit “mais qu’est ce que je fais là, c’est pas pour moi, c’est pas ma vie”. L’adulation ne me gratifie pas. Je pourrai probablement retourner en Amérique l’année prochaine et expérimenter le succès à nouveau. Ça ne m’attire pas. Pas comme il y a deux ou trois ans quand je voulais que ça mnarche là-bas. Quand les Cure font un disque je veux que chacun le sache. Et c’est le côté de moi-même que j’ai du mal à vivre, parce que au fond je déteste m’exhiber comnme ça. Je me sens exister, c’est ça qui compte, et je n’ai pas besoin de Cure pour me sentir exister, je ne me sens pas renforcé ou rassuré par le monde extérieur. Il est probable que je réalise maintenant un projet solo mais je ne veux pas que les autres, ou que les gens pensent que Cure est fini ou que je suis mécontent ou pas satisfait du groupe. Je ne vois simplement aucune autre manière de remettre les pendules à l’heure, d’épurer la situation. Ce que je veux faire maintenant c’est ça : je veux faire de la musique très simple, très naïve, acoustique avec un quatuor à cordes, très Nick Drake. De toutes manières Porl est parti, Simon veut s’occuper de sa famille et Boris veut réaliser son projet avec Caroline, un groupe sans batteur n’est plus un groupe. »

Comment sauver la situation ?   « C’est toujours pareil, on parle de tout sauf du sujet qui nous préoccupe. Le film “Show” est excellent. C’est un testament. Ça nous représente bien mieux que “Cure In Orange” qui n’a rien à voir avec nous (sorry Tim Pope), sept ans plus tard on est autre chose. Le film nous a coûté une fortune, c’est la réalisation la plus conçue qu’on ait faite, mais ça valait la peine. Sincèrement c’est le meilleur film “live” de l’histoire du rock. »

Le film “Show” sortira en France le 13 septembre sous forme de video K7. 52 minutes en seront projetées sur Canal + le 21 août à 12h 35, en clair. Le double album “Show” sortira le même jour (13 septembre), suivi en octobre de l’album “Paris”.


Gilles Riberolles dans Best n°302 septembre 1993
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