FIDELITE. On peut ne pas aimer Cure. Détester ce gros bonhomme hirsute au rouge aux lèvres écrasé. Mépriser sa silhouette de poupée en laine comme abandonnée sur un sofa. Eprouver une vive irritation à l’écoute de cette musique qui ne cesse depuis bientôt 15 ans de vriller ses mélopées acides dans le sous-sol d’une âme en perpétuelle souffrance. Etre las d’entendre ce garçon de 34 ans, âge où la réussite venue on aspire légitimement à un peu de confort et de détachement, persister à s’injecter ainsi son venin agoraphobe. Bref on peut ne pas aimer Cure. Mais on doit reconnaître à son chef de file une vertu d’autant plus essentielle qu’elle se fait rarissime : la fidélité. Joseph Conrad écrivait dans ses Souvenirs Personnels : “Pour un homme aux yeux de qui la vie temporelle se présente comme indigne de confiance, et même destructrice, l’idée de fidélité doit prendre une importance particulière car elle est son principal rempart contre la dissolution, le point où il peut prendre position et déclarer Voilà le genre d’homme que je suis”. La fidélité de Robert Smith n’est pas celle, mièvre et soeur de couardise, dont s’éprennent les coeurs médiocres. Elle est la marque d’un tempérament trempé et d’une haute exigence humaine et artistique. Ce qui ne cesse de ravir notre sens du paradoxe, c’est que cette fermeté de caractère, Robert Smith la concentre dans la sauvegarde de cette chose si volatile, si précaire, si infidèle : sa jeunesse. Il est fidèle aux émois adolescents, à ce remue ménage intérieur si riche qu’il détermine tous les comportements futurs, avant que tout ne finisse par se figer dans l’irrémédiable glaciation de l’âge adulte. Lui qui n’a de cesse de chanter la dégradation des relations amoureuses, leur lent et sordide émiettement, il est depuis toujours le compagnon de Mary, qu’il a épousée voici quelques années. Simon Gallup est son ami depuis 20 ans. Et aujourd’hui alors que Cure a franchi le cap des 18 millions vendus dans le monde, reçu tous les honneurs et assumé son statut de megapop group, rien ne change. Le pays imaginaire de Robert Smith est toujours peuplé d’araignées. Et quand il accorde une interview à la presse française, à l’heure de la sortie d’un album live et d’une vidéo, c’est à Best qu’il s’adresse. Fidèle.
Francis DORDOR pour l'édito de Best n°302 septembre 1993
© 1993 Best. Tous droits réservés.
Robert Smith est une personne intègre. Alors que “Show” le film document de la dernière tournée mondiale est sorti dans les salles britanniques et s’est fait descendre parla presse, le leader de Cure a décidé d’annuler toutes les interviews prévues concernant les sorties à venir de deux albums "live". Toutes sauf une, celle de Best.
Au moment où Cure vit un tournant de son histoire (rumeurs de split, départ du guitariste Porl Thompson qui n’a pas joué au festival “Great Expectations” organisé par la radio XFM le mois dernier), Robert Smith a décidé de se confier sans retenue.
La Presse : « Tous les
journalistes devraient aussi être musiciens, ça leur
ferait réaliser que c’est difficile
d’écrire des chansons, de monter un groupe et de le
faire exister... tant qu’ils ne deviennent pas amers parce
que leur musique a été refoulée partout. Je me
demande ce que j’aurai fait si le premier album de Cure
n’avait pas marché, je serai probablement devenu
dingue, parce qu’on était vraiment bons. »
Show et Paris : « Je
m’attend à de mauvaises critiques pour l’album
“Show” mais on sort un autre album live un
mois plus tard qui s’intitule “Paris” et
qui a été enregistré lors des trois concerts
à Paris. Il y a beaucoup de vieilles chansons comme
“Figurehead”, “At Night”, qu’on a
fait pour se faire plaisir. Et là les critiques vont
être encore pire, deux “live” en un mois ! Mais
je pense que “Paris” est un album excellent.
Il montre un jour très différent de The Cure.
“Show” est très policé,
c’est vraiment le Cure des années 90 alors que
“Paris” reflète ces instants où
le groupe se sent très bien et se laisse aller à des
vieilles chansons, presque un groupe différent en fait. Mais
je sais qu’en Angleterre cet album sera détruit par
les critiques. En France ce ne sera peut-être pas pareil.
C’est une mentalité différente.
La France : « Quand
j’étais petit j’allais toujours en vacances en
France avec ma famille parce que c’était moins cher
que la Belgique ou la Hollande. On allait camper en Normandie. Et
du coup ça m’a fait choisir le français comme
seconde langue à l’école. Et puis j’ai
réalisé que l’histoire de la littérature
française était importante. Comme l’allemand,
j’ai toujours voulu lire l’allemand, mais
j’étais trop paresseux pour apprendre deux langues
étrangères. Albert Camus je l’ai lu par
accident mais c’est Jean-Paul Sartre qui m’a toujours
fasciné. Sartre est bien plus qu’un existentialiste,
il est très complexe et va droit au but. Je relis
“La Nausée” en ce moment. La
première fois que je l’ai lu ça m’a
marqué à jamais. Perry apprend à lire
l’allemand parce qu’il veut lire Rilke dans le texte.
Mon père a appris le français lui-même. Et
cette culture française, le romantisme littéraire a
influencé Cure et son public. »
Football : « Marseille et Milan
qui arrivent en finale c’est le choc des super egos de deux
managers, c’est presque de l’idéologie nazie :
“c’est moi qui ait réalisé cette
énorme réussite ! Moi ! Avec ma volonté, mon
super-ego” ! Si Tapie a des ambitions politiques je
crains le pire. Pour un anglais le sud de la France c’est le
bout du monde, c’est très méditerranéen,
très latin, surtout Marseille. Mais il y a une excellente
équipe de foot. Ils sont si bons qu’on se demande
pourquoi ils ont du arranger des matches... Je ne pense pas que la
corruption puisse avoir lieu en Angleterre. C’est une
mentalité différente entre les coaches et les
équipes. Il n’y a même pas eu plus de deux
scandales d’adultère chez les managers de football en
vingt ans. C’est différent. Ce n’est pas le
même jeu. Le manager de Manchester United a été
surpris il y a quelques années avec une maîtresse,
ça a fait un scandale énorme. Mais c’est tout.
»
Le Public : « Les concerts
qu’on a donnés à Paris l’année
dernière sont les meilleurs qu’on a joué depuis
sept ans. La première fois depuis le “Kiss
Me” tour qu’on a senti un tel public. Je suis
surpris par le public français qui avait un peu
lâché “Desintegration” et
qu’on a senti là une nouvelle fois. Je comprend
pourquoi les journalistes anglais nous tirent dessus, c’est
une attitude pour mieux encenser de nouveaux groupes à la
mode. Mais il y a quelque chose avec Cure, c’est que le
public n’a pas honte d’aimer Cure, on ne te ridiculise
pas si tu portes un T.shirt Cure. Au concert de XFM nous avons eu
les meilleures réponses de la part du public. Et pourtant il
y avait tout plein de jeunes groupes, Senseless Things, Belly ou
Carter USM. Backstage il y avait 600 personnes et la plupart
portaient un T.shirt Cure. Et pas parce qu’on était la
tête d’affiche, pas d’esprit groupie. Ça
m’a fait bizarre de voir autant de fans de Cure si jeunes.
Pourquoi on ne dit pas ça dans la presse ? Ce qu’on
fait est bon. Ce jour-là on a été bons,
powerful. Un festival avec plein de nouveaux groupes, c’est
un défi. On a répété 10 jours juste
pour ce concert parce qu’on savait que Sugar ou les autres ne
rateraient pas l’occasion de nous pisser dessus si on
montrait la moindre faiblesse. En fait même ceux qui ne nous
aimaient pas ont du admettre qu’on a fait le meilleur show du
jour. »
Hallucinogènes
Drogue et vitamine
: « J’avais mal à la gorge
il y a dix jours alors Mary m’a préparé de la
vitamine E, des grosses capsules avec une sorte d’huile
dedans et j’ai eu immédiatement une incroyable
irruption de boutons sur tout le corps. Ça l’a
beaucoup fait rire. Je suis allergique à la vitamine E comme
au Ginseng et à l’ail. »
Tu prends des drogues ? « Oui.
Dans le contexte. Il y a beaucoup d’ecstasy en Angleterre,
mais pas toujours de bonne qualité, c’est souvent
coupé comme quand il y avait beaucoup de cocaïne il y a
quelques années, au milieu des 80’s, et tu savais que
c’était pas de la coke, tout ce que ça te
faisait c’est te rendre malade. Je ne prends plus autant de
drogues qu’avant, plus en public. Il y a dix ans je pouvais
prendre quelque chose, sortir et voir des gens, ça
m’aidait, mais maintenant quand je veux prendre quelque chose
qui me plaît je le rapporte chez moi. Ou alors quand on est
en studio, oui, dans ce contexte là je le fais. Ça
peut être vraiment bien. A une époque je prenais des
drogues jusqu’à un état de
réalité ultime, pour voir ce qui se passait, et je
m’en servais pour écrire des textes et de la musique.
A travers les ans le groupe a pris des drogues différentes,
le groupe c’est un tout, on prenait tous la même drogue
en même temps, c’est ce qui est bien dans un groupe,
c’est comme un jeu. Au début on prenait du speed parce
que c’est tout ce qu’on pouvait se payer, puis on a
changé pour la coke, mais je n’ai jamais pensé
que la coke soit une bonne drogue, ou alors juste pour un bref
instant. Mais on en a pris au Brésil qui était
excellente, exactement ce que cette drogue est censée
être. On a pris de l’ecstasy pour la première
fois quand on faisait les demos de l’album
“Wish”. C’était bien. On en a
pris avant d’enregistrer, sauf Boris, parce que c’est
impossible de jouer de la batterie dans ces conditions. Mais je ne
prend presque plus de drogues, parce que je pense que c’est
pareil pour tout, ça peut devenir un mode de vie plus
difficile que quand on n’en prend pas, ça peut devenir
ennuyeux, ce qui est atroce quand on y pense. La drogue change ta
vie quand tu es jeune puis ça devient ennuyeux, quand tu
t’orientes vers l’habitude, la dépendance,
c’est horrible. »
Ça marche pour toi parce que tu es
créatif... « Oui j’ai une
excuse. Parfois on se retrouve chez moi, on se prend un week-end...
très occasionnellement. Sinon je préfère
être seul, je m’assois dans le jardin. Mais je ne
m’attends pas à écrire de meilleures chansons
quand je prends de la drogue. »
Projets solo : « Je trouve
ça très excitant d’écrire des chansons.
Je compose sur ma guitare. Je n’avais jamais composé
sur une guitare mais c’est ce que je fais maintenant. Avant
j’écrivais à partir du piano ou de la basse.
C’est très excitant la guitare. C’est la
première fois depuis des semaines que je bois un verre (de
bière). Je bois du jus de fleurs pressées avec du
sucre. Je suppose que c’est en rapport avec ce que je veux
faire. J’ai un certain son dans la tête, comme à
l’époque de “17 Seconds”, je ne
suis même pas sûr que ce que je vais faire sera avec le
groupe. Les autres savent que ce sera peut-être un projet
solo. Ce sont des chansons simples. Je suppose que c’est une
réaction à ce que j’écoute. Je
n’écoute que de la dance music. Tout le temps. Je
deviens dingue avec ça. Des journées
entières... ça prend un tour tragique. Je ne sais pas
pourquoi. C’est de la musique addictive, hypnotique. Mais ce
que je compose à la guitare est l’opposé de
ça. C’est la musique la plus arythmique qui soit, elle
n’a pas de rythme défini. La rave music est comme si
je me trompais moi-même. Et je hais ça.
J’écoute des heures et des heures de rave music. Et je
reste là assis à l’écouter, je ne danse
pas dessus. Seul. je déteste ça, c’est de la
merde. »
Alors, un projet solo
? « je n’en ai pas envie, je
préfère largement travailler avec les autres, avec
des gens, l’idée d’un projet solo me fait
flipper, mais il y a comme une étrange séparation
dans mon esprit à propos d’un projet solo, comment
serait-il différent d’un projet Cure, surtout si je
demandais aux autres d’y participer ? Probablement ça
se joue à la texture des chansons, pas des paroles mais de
la musique, je saurai si c’est une chanson solo ou une
chanson Cure. Difficile de l’expliquer, mais dans le
passé il y a eu des chansons rejetées, par moi, que
j’avais écrites et que je savais ne pas être des
chansons pour Cure. Même si je sais d’instinct si une
chanson est bonne pour Cure ou pas, je n’arrive pas à
expliquer pourquoi. Alors je n’arrive pas encore à me
faire à l’idée d’aller en studio seul,
ça serait sûrement ennuyeux. Mais utiliser mon nom
propre plutôt que celui de Cure est tentant, parce que les
gens ne sauraient pas à quoi s’attendre, ils
n’auraient pas d’idée préconçue
sur ce que sera la musique. L’aspect négatif
c’est que je crains la fin du groupe, que les gens croient
que je suis déçu ou frustré par Cure.
»
Le Procès : « Un avocat
m’a demandé : c’est quoi la différence
entre une chanson de Cure avec Lol Tolhurst et une chanson de Cure
sans lui ? J’ai répondu qu’il n’y en avait
pas. J’ai dit qu’on s’aperçoit de
l’importance d’un musicien dans un groupe si, à
partir du moment où il quitte le groupe, le groupe cesse
d’exister. Les Stones sans Mick Jagger ne seraient plus les
Stones, oh je hais cet exemple, les Smiths sans Morrissey... Cet
avocat était la personne la plus insensible que j’ai
vue depuis longtemps. Un procès c’est comme une visite
imposée de ta conscience, on photographie ta mémoire,
on te ressort implacablement ce que tu as dit 15 minutes
auparavant, mot pour mot. Hate it. »
Pourquoi un procès ? «
C’est bizarre. Lol Tolhurst m’assigne moi et le label
Fiction en justice parce qu’il prétend être
co-propriétaire du nom Cure. Le verdict sera rendu en
février prochain. »
Pourquoi un procès maintenant, plusieurs
années après son départ ?
« Parce que son groupe ne marche pas et qu’il a besoin
d’argent. C’est très triste. Il nous force
à dépenser beaucoup d’argent pour des avocats.
Je le hais. Je crois qu’il sait qu’il ne peut pas
gagner. »
As-tu essayé de lui parler directement
? « Oui mais il n’a rien voulu
savoir. Sa femme est américaine, si ça peut expliquer
quelque chose. Elle l’a poussé à ça et
la fierté de Lol l’empêche de faire marche
arrière, même s’il n’y croit pas.
C’est très triste. De tous les gens qui ont fait
partie de Cure, Lol est la dernière personne que
j’aurai cru capable de ça. Il a beaucoup
changé. Il se réinvente lui-même, il renie ce
qu’il a été, il ment sur sa propre histoire, ce
qui est tragique car malheureusement j’ai quinze
témoins pour tout ce qui s’est passé dans Cure,
des gens dans les studios, neutres. C’est absurde, mais il
persiste. »
La vie des Cure : « C’est
étrange la vie du groupe en ce moment. Tout se passe
à des niveaux personnels, c’est une atmosphère
très dure et très chargée quand nous sommes
ensemble. Les autres m’inquiètent beaucoup en fait.
Parce que je me sens très enthousiaste et heureux, mais pas
eux. Je crois qu’ils s’inquiètent de ce qui va
se passer ensuite. Boris veut faire un groupe avec Carol
(Caroline Crawley de Shelleyan Orphan). C’est une
proposition intéressante pour lui car ça veut dire
qu’il jouera de la batterie tout le temps. Quand il ne joue
pas avec Cure, Boris reste chez lui à ne rien faire,
c’est pour ça qu’il veut monter un nouveau
groupe. Ce sera idéal pour lui, il pourra faire ce
qu’il aime le plus au monde : jouer de la batterie. Mais
Perry et Simon ont des vies personnelles incroyablement
compliquées. Je ne sais pas s’ils voient Cure comme un
échappatoire... Le groupe permet de fuir la
réalité, d’échapper à tous les
problèmes, mais dès que ça
s’arrête, il faut savoir regarder les choses en face.
C’est peut-être pour cette raison qu’ils tiennent
absolument à ce que Cure continue, et ce n’est pas une
très bonne raison. Depuis juin 91 Cure n’a jamais
cessé de travailler, demos, enregistrement, tournées,
j’ai été constamment avec les autres depuis
deux ans, et puis j’ai énormément eu besoin
d’un break. C’est la vie extérieure qui nous
pressurise maintenant, la réalité. Ça pourrait
tourner à notre avantage je suppose si j’étais
capable de canaliser toutes les grandes émotions qui
circulent entre nous en quelque chose de productif, niais il y a
toujours le risque que ça explose. Au concert de XFM il y
avait cette atmosphère terriblement chargée, vraiment
une impression que je n’avais pas éprouvée
depuis “Pornography”. J’avais la
sensation qu’on aurait pu se frapper. Je crois que chacun,
sauf moi, passe par une période où il ne sait pas
trop ce qu’il veut. »
Toi que veux-tu ? « Rien. Jouer
de la guitare. Etre seul. Je n’ai pas été seul
depuis deux ans. Je ne veux pas que Cure devienne une routine, je
ne veux pas devenir une pop star admise. Je crois que c’est
le moment de prendre du recul. Je me sens comme ça
maintenant, j’ai des idées, des idées pour
Cure, mais ça dépend de comment les choses vont
tourner et de ce que les autres vont faire. On va tous faire le
point en septembre pour parler de ça. »
Le départ de Porl Thompson ?
« Pour être honnête, Porl n’a pas mis tout
son cœur et son âme dans “Wish”.
Il adorait certaines chansons comme “End”,
“Cut”, “Deep Green Sea”, mais pas toutes,
et il n’a pas joué sur toutes les chansons, ce qui est
OK. Porl a toujours eu des problèmes qui se sont
résolus de manière dramatique, on est une sorte de
famille à la base, et ma soeur Janet qui est mariée
avec lui ne voulait pas que Porl soit dans Cure et soit père
en même temps (ils viennent d’avoir un enfant
baptisé Todd), et je crois qu’elle a raison.
Simon a vécu ce problème à grand prix. Lors
des deux derniers albums Porl a été tellement obscur
et difficile. »
Les autres
Pourtant “Wish” est un album avec
beaucoup de guitares et sur scène Porl tenait une place
importante... « Chez lui Porl enregistre
sa musique qui est très étrange, on dirait du Captain
Beefheart, c’est brillant. Porl est le meilleur musicien du
groupe ou était, mais ça n’a rien à voir
avec mon idée de Cure. Ça ne collait pas avec ce que
je voulais. Même si j’admire ce qu’il fait.
C’est ce que je lui ai dit pendant l’enregistrement de
“Wish” : il devrait faire son propre truc
parce qu’on a rejeté toutes ses demos.
C’était trop bizarre, presque du free jazz. Ça
aurait peut-être été un grand défi pour
nous de jouer ça, mais ça nous aurait emmené
droit dans le décor et il aurait fallu vivre deux ans avec
ces morceaux et je ne le sentais pas. »
Pourquoi pas juste un ou deux de ses morceaux
? « Par instinct ça ne collait
pas, et je n’étais pas le seul à le penser, les
autres aussi. Porl a accepté cette situation, il sait
qu’il ne fonctionne pas comme nous. Il est incapable de faire
la différence entre un couplet et un refrain, il ne pense
pas en 4/4, il joue et il ne compte pas les mesures. En plus il
voulait fonder sa famille. Quand on a commencé la
tournée en avril 92, Porl m’a dit que ce serait sa
dernière tournée avec Cure. Il a été la
personne la plus difficile en studio et en tournée.
Même si Simon est le plus agressif, Porl est celui qui
déclenche tous les conflits. Dans le passé il
réussissait à s’adapter mais pendant
“Wish” il s’est
déconnecté. Je le respecte, il est la seule personne
qui soit venue me voir pour me dire qu’il voulait partir,
sans se soucier de l’argent, de la
célébrité ou du prestige. »
La composition : « Chacun
contribue à des morceaux, amène des riffs, des
idées, et c’est vrai que c’est moi qui
décide de ce qui constitue une bonne chanson,
j’attends des autres quelque chose que je n’ai jamais
entendu auparavant et qui a un impact immédiat. On
enregistre et j’ai parfois du mal à trouver des
paroles sur certains morceaux, alors beaucoup sont
écartées. Mais j’ai encouragé les autres
à écrire des paroles depuis
“Desintegration”. Mais quand ils le font,
c’est pas vraiment bon. Je ne suis pas un dictateur, mais je
sais ce que je veux, les autres l’acceptent. A
l’époque de “Pornography” Lol
participait aux morceaux presque à égal avec moi,
c’est ce qui manque dans les dernières formations, un
ego adverse. Simon m’a fait écouter ses demos et
dès que la bande à tourné il a commencé
à s’excuser pour le son ou ceci ou cela. Je ne peux
pas passer mon temps à encourager les autres à
être ce qu’ils ne sont pas. Perry a des bonnes
idées, il a participé à
“Trust” sur le dernier album, mais ses autres
demos ne convenaient pas, il n’est pas un songwriter naturel,
peu importe que je l’encourage ou pas. Simon veut jouer de la
basse il ne veut pas être un grand songwriter, Perry veut
juste être un des Cure, il a peur que je change et que
j’arrête le groupe, et Boris veut juste jouer de la
batterie, Porl a voulu composer, mais je n’arrivais pas
à écrire de textes sur ses morceaux. »
As-tu déjà essayé de travailler avec
des ordinateurs ? « Oui. On a fait une
reprise de “Purple Haze” pour une compilation en
hommage à Hendrix. On l’a fait de manière
traditionnelle et ça sonnait comme Cure faisant
“Purple Haze”. Puis j’ai regardé qui
contribuait à cette compilation : Eric Clapton, Jeff Beck,
des guitar heroes, alors Perry et moi, juste tous les deux, sommes
retournés au studio et on l’a refait avec des
séquences et ordinateurs. C’est devenu un morceau
dance, impossible de dire que c’est un morceau de Cure
jusqu’à ce que le chant commence. C’est bien
mais ce n’est pas un son que je veux développer pour
l’avenir. L’habitude du travail avec les computers
change la manière de penser. Ça annihile la
spontanéité, bizarrement. En réalité je
ne passe jamais plus de six heures d’affilée à
composer ou jouer de la musique, mais avec les computers tu deviens
tellement absorbé, tu peux y passer nuit et jour,
hypnotisé sans rien faire d’autre. Aussi ça
engendre une vie à la maison assez misérable,
bloqué devant ta machine. Et puis ce n’est pas assez
physique. Je viens d’acheter un piano et j’ai
l’intention d’apprendre à en jouer correctement.
Mais ce qui compte évidemment n’est pas seulement la
technique ou la difficulté de l’instrument, mais
l’imagination. Ceux qui ont de l’imagination
réussissent, ceux qui n’en ont pas, ratent. Tout
finalement se passe avant la musique, qu’elle soit faite sur
un instrument classique ou sur de la technologie moderne.
»
L’avenir : « Je n’ai
jamais voulu être une pop star et je ne crois pas que je
l’ai jamais été. Je ne l’ai jamais
joué à la Suede ou qui que ce soit, Brett Anderson de
Suede c’est ma bête noire en ce moment. Si je suis en
couverture de Best c’est pour d’autres raisons.
C’est pour ça que ce sera plus facile pour moi de
passer de Cure à quelque chose d’autre, je ne me sens
pas obligé de quitter Cure parce que je suis trop vieux.
Ça ne change rien. Depuis “17 Seconds”
je n’ai pas changé. Je n’ai jamais
été et ne serai jamais Ron Wood, ou Brett Anderson.
Ils sont dans un autre monde que le mien. J’ai toujours
apprécié des choses chez les gens quel que soit leur
âge. Je ne suis pas dans le monde des pop stars. Quand
ça m’est arrivé, par défaut, de me
sentir comme ça, je l’ai vécu comme un
cauchemar. Je me souviens d’une interview à NRJ un
jour, je me suis dit “mais qu’est ce que je fais
là, c’est pas pour moi, c’est pas ma
vie”. L’adulation ne me gratifie pas. Je pourrai
probablement retourner en Amérique l’année
prochaine et expérimenter le succès à nouveau.
Ça ne m’attire pas. Pas comme il y a deux ou trois ans
quand je voulais que ça mnarche là-bas. Quand les
Cure font un disque je veux que chacun le sache. Et c’est le
côté de moi-même que j’ai du mal à
vivre, parce que au fond je déteste m’exhiber comnme
ça. Je me sens exister, c’est ça qui compte, et
je n’ai pas besoin de Cure pour me sentir exister, je ne me
sens pas renforcé ou rassuré par le monde
extérieur. Il est probable que je réalise maintenant
un projet solo mais je ne veux pas que les autres, ou que les gens
pensent que Cure est fini ou que je suis mécontent ou pas
satisfait du groupe. Je ne vois simplement aucune autre
manière de remettre les pendules à l’heure,
d’épurer la situation. Ce que je veux faire maintenant
c’est ça : je veux faire de la musique très
simple, très naïve, acoustique avec un quatuor à
cordes, très Nick Drake. De toutes manières Porl est
parti, Simon veut s’occuper de sa famille et Boris veut
réaliser son projet avec Caroline, un groupe sans batteur
n’est plus un groupe. »
Comment sauver la situation ? «
C’est toujours pareil, on parle de tout sauf du sujet qui
nous préoccupe. Le film “Show” est
excellent. C’est un testament. Ça nous
représente bien mieux que “Cure In
Orange” qui n’a rien à voir avec nous
(sorry Tim Pope), sept ans plus tard on est autre chose. Le film
nous a coûté une fortune, c’est la
réalisation la plus conçue qu’on ait faite,
mais ça valait la peine. Sincèrement c’est le
meilleur film “live” de l’histoire du rock.
»
Le
film “Show” sortira en France le 13 septembre
sous forme de video K7. 52 minutes en seront projetées sur
Canal + le 21 août à 12h 35, en clair. Le double album
“Show” sortira le même jour (13
septembre), suivi en octobre de l’album
“Paris”.
Gilles Riberolles dans Best n°302 septembre 1993
© 1993 Best. Tous droits réservés.


