The Cure : Robert Smith contre Jacques Chirac (Libération, 1995)  (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 08:20

Très courte interview recueillie par Gilles Renault pour Libération alors que The Cure prépare son grand retour en travaillant sur un nouvel album.


Quid du prochain Cure, de l'album solo mythique et du nucléaire ? L'interview du retour.

Pourquoi ces trois années de silence ?

Depuis notre dernier passage en France, nous nous sommes en réalité impliqués dans divers projets : les conceptions de Show et Paris, le CD du "live" au Zénith, un concert à Londres, la bande originale de The Crow (Ndlr, thriller gothique avec le fils de Bruce Lee, Brandon, tué sur le tournage, pour un titre, Burn). Quand vous êtes jeune, le groupe représente toute votre vie, mais avec l'âge d'autres choses vous rattrapent et deviennent aussi importantes, comme la famille, dans mon cas.

Le procès avec Lol Tolhurst a-t-il contribué à vous freiner ?

Aujourd'hui, ça m'est sorti de la tête, mais pour être honnête je dois reconnaître qu'il m'a effectivement bouffé quatre ou cinq mois au cours de ces quatre dernières années. Et je ne parle pas tant du mois passé au tribunal que du contexte général : je me retrouvais dans la position de l'accusé, le coupable qui devait prouver son innocence. Alors, il m'a fallu préparer ma défense, parler à des avocats, passer beaucoup de temps à Londres à entretenir des gens très austères de sujets ennuyeux, au point que j'en suis venu à détester le système judiciaire. Je me fichais un peu du procès en lui-même car j'avais la certitude de gagner, mais être physiquement présent dans une salle de tribunal, même si je n'en détestais pas l'idée, avait quelque chose d'absurde. Surréaliste, mais aussi terriblement concret et ennuyeux. Je n'aimerais pas revivre ce genre de situation... qui a toutefois constitué pour moi une vraie expérience.

Etiez-vous attristé de la tournure prise par l'aventure Cure ?

Oui. Chris Parry (Ndlr, patron de Fiction Records et coaccusé avec Robert Smith) et moi étions dans la même galère. Chris a bien tenté de dissuader Lol, à deux ou trois reprises, avant que ça ne prenne une telle ampleur. Finalement, on s'est aperçu qu'aucune conciliation n'était possible. Je suis désolé pour Lol, tout en trouvant difficile de lui pardonner.

La dernière séparation en date de Cure, c'est Dave Allen, avec qui vous travailliez depuis 1984...

Il nous rend parfois visite, mais quand les choses deviennent trop routinières, il faut changer. Sur Wish, je sentais Dave incapable de nous suggérer quoi que ce soit. Il reste un excellent ingénieur du son, mais le rôle d'un producteur consiste à la fois à encourager et décourager; or il en était arrivé au point où, ayant trop de respect pour Cure, il ne parvenait plus à nous bousculer. Sa vie ne consistait plus qu'à penser au prochain album qui arrivait tous les trois ans, et s'il parvient à s'impliquer dans autre chose cela ne pourra que lui faire le plus grand bien. En même temps, un peu comme Tim Pope sans qui je me verrais mal tourner une vidéo - pour avoir essayé, j'ai pu mesurer la difficulté -, Dave reste quelqu'un d'unique, et je serais bien surpris que nous ne trouvions pas un jour l'occasion de retravailler ensemble.

Où en êtes-vous du fameux prochain album, pour lequel on a parlé d'une dominante "acoustique" ?

Ah oui ?... Il y a effectivement des instruments acoustiques, et l'ensemble sera sans doute plus riche que Wish, mais il me paraît encore difficile de dégager une dominante:tout dépendra des titres que nous retiendrons. Pour l'instant, 23 titres sont ébauchés et selon la sélection il s'agira de notre album le plus agressif, ou le plus triste. On rencontre sensiblement le même problème que pour Wish : une profusion de morceaux et, la difficulté de définir les meilleurs en attendant d'avoir terminé les voix.

Combien de titres allez-vous conserver ? Nous sommes en fait dans une situation délicate : l'idée d'un double album pose un vrai problème sur le plan commercial, car plus difficilement vendable ; en même temps, si j'estime disposer de la matière suffisante, il n'est pas exclu que je retienne cette option, me disant que les gens qui aiment le groupe l'achèteront de toute façon.

A une époque, vous envisagiez aussi un dyptique composé d'un album instrumental et d'un autre de chansons ? On a fait Lost Wishes, une cassette composée de quatre instrumentaux, envisagés comme une forme de récréation alors que nous étions en studio. Mais aller plus loin dans cette démarche me semble encore prématuré. Quantitativement, j'aurais de quoi faire, mais qualitativement, le résultat ne me satisfait pas. La musique de film reste toutefois une piste...

Au registre projets avortés, sortirez-vous un jour l'album solo enregistré avant "Disintegration" ? Non. Pas avant ma mort. Il n'existe que sous la forme d'une unique bande, chez moi.

Quelle a été la meilleure période de Cure ? Honnêtement celle-ci. C'est sûr. L'époque de Wish était agréable, et les chansons bonnes, mais je sais que ce qu'on prépare sera encore meilleur, en studio comme en tournée.

Qu'avez-vous écouté, ces trois dernières années ? Surtout de la musique cajun. J'ai aussi beaucoup mangé cajun... Mais ça ne s'entendra pas sur l'album, où devrait cependant figurer une chanson mexicaine.

Merci.

Encore une chose : pourriez-vous demander à vos lecteurs d'écrire à Chirac pour qu'il arrête les essais nucléaires ? On n'a pas l'habitude de prendre position, mais là il ne s'agit pas tant d'une lubie que d'une forte conviction. Et puis les gouvernements américains et anglais sont tellement abrutis qu'ils seraient capables d'emboîter le pas à la France.


Propos recueillis par Gilles RENAULT

 pour Libération du lundi 17 juillet 1995 (page 35)
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