Richard Robert retrace l'histoire de l'album Pornography, "chapitre marquant dans la grande histoire de la colère des hommes", un album désormais mythique publié en 1982 et devenu une source d'inspiration pour beaucoup de monde. Un article publié par Les Inrockuptibles.
Enfants terribles du post-punk anglais, The Cure déchire la grisaille de son temps en signant Pornography, un album rouge sang, invraisemblable bloc de rage et d’angoisse qui brûlera tout sur son passage, y compris ses auteurs. Longtemps considéré comme un bréviaire pour jeunes gens dépressifs, Pornography est surtout un chapitre marquant dans la grande histoire de la colère des hommes. Son influence se fait encore ressentir aujourd’hui.
Le dégoût ou
la fascination, l’épouvante ou
l’ébahissement : vingt et un ans après sa
sortie, Pornography continue de provoquer des
réactions incroyablement tranchées. Comme si ce
disque de glace et de feu interdisait qu’on lui
réponde avec tiédeur. On connaît des gens qui,
aujourd’hui encore, ne peuvent écouter en entier ce
bloc de fureur et d’angoisse, cette tumeur sonore qui semble
avoir été extirpée de la part la plus
aiguë et la plus dérangée de la conscience
humaine. Trop de colère brute, de violence aveugle,
d’atteintes au bon goût, d’excès en tout
genre : voilà un disque proprement indéfendable, et
qu’on a pourtant envie de défendre, encore et
toujours.
Chef-d’oeuvre à la beauté abrasive pour les
uns, litanie insupportablement plaintive pour les autres,
Pornography reste pour beaucoup l’emblème
indépassable de ce qu’on appela alors la
“cold-wave” — ou, pire encore, le “rock
gothique”. C’est le drame de ce disque : ses plus
ardents partisans et ses plus farouches détracteurs
l’ont rangé un peu trop vite dans le même bac
à glaçons que les sinistres productions des Sisters
Of Mercy ou des Fields Of The Nephilim, ces imprécateurs
d’opérette qui annonçaient la fin des temps
d’une voix d’outre-tombe, et que le temps a finalement
emportés.
Le culte un peu ridicule dont The Cure et son leader Robert Smith
ont fait l’objet depuis lors n’a pas arrangé les
choses. Car c’est à partir de Pornography que
le chanteur est devenu une icône, une espèce de
créature burtonienne adulée par des nuées de
jeunes gens tristes, qui auront poussé la ferveur
jusqu’à s’attifer, se coiffer et se grimer comme
elle. Ce fanatisme outrancier a brouillé et plombé
l’image d’un groupe qui, en 1982, valait bien mieux que
la caricature qu’on en a dressé par la suite.
A l’époque, nous avons été nombreux
à nous baigner dans ce disque tumultueux, qui semblait
charrier et enchevêtrer tous nos tourments
d’adolescents. Aussi chaotique fût-il,
Pornography était pour nous un asile car
l’enfer est doux à ceux que le froid habite. Mais la
grandeur de cet album est d’avoir survécu à
cette première lecture et d’avoir su lui en substituer
une autre. Aujourd’hui, toute nostalgie bue, on peut
écouter Pornography autrement, avec un recul qui
aiguise ses reliefs au lieu de les émousser. Et ce
qu’il nous raconte n’est plus vraiment de la même
teneur.
S’il reste sans conteste l’une des oeuvres
les plus âpres de la new-wave anglo-saxonne, ce disque
diffuse aussi une lumière crue qui le replace dans une tout
autre perspective. Pornography est un chapitre
marquant dans l’histoire de la grande colère des
hommes — cette histoire qui remonte du fond des âges et
qui continue de s’écrire aujourd’hui, chez les
Canadiens de Godspeed! par exemple. Colère contre le
réel, colère contre la vie devenue innommable,
colère envers soi et contre tous : en huit chansons,
Pornography condense et “absolutise” tout cela
à la fois. Comme si le désespoir rageur de toute une
époque était venu se ficher dans la chair et les os
de trois musiciens d’à peine 20 balais, qui
l’auront aussitôt recraché d’une seule
voix, d’un seul jet.
Pour comprendre comment un tel précipité de noirceur
a pu germer dans l’esprit d’un groupe de rock, il faut
remonter jusqu’à la déflagration punk. A cet
embrasement aussi vif qu’éphémère qui,
dès 1978, laisse à découvert un lit de cendres
et d’illusions perdues. Un terreau fertile pour nombre de
formations qui, après la révolte
désordonnée du punk, adoptent une sorte de
désenchantement fondamental, combatif par défaut. Ces
gens-là se savent vaincus, mais ils n’acceptent pas
encore tout à fait d’être des perdants. Joy
Division, Wire ou Magazine seront parmi les premiers groupes
anglais à dégainer une musique menaçante et
stylisée, à fleur de nerfs. Les hymnes punk voulaient
défaire le monde ; leurs chansons blanches et sèches,
elles, constatent que le monde est toujours en place, vitreux et
infrangible, et qu’on peut au moins prendre la liberté
de le décrire à défaut de le
détruire.
Avec cette vague post-punk, le rock revient à
l’introspection. C’est un retour lui aussi
chargé d’amertume : la sphère intime est tout
aussi oppressante que la sphère sociale, puisque
également inchangée. S’il n’a pas
réussi à transformer le monde, le punk n’a pas
davantage libéré les individus de leurs propres
chaînes, de leurs conflits intérieurs. De ce terrible
constat, Ian Curtis, le leader de Joy Division, tirera la plus
radicale des conclusions. Son suicide, le 18 mai 1980, a beau
être une affaire strictement privée, il sonne le glas
d’une utopie collective, dont The Cure va bientôt
prononcer l’oraison funèbre.
Dans
son premier album, Three Imaginary Boys (1979), The Cure
joue sec et presque pop. Ce n’est en apparence
qu’un modeste groupe de la lointaine banlieue sud de Londres,
qui est comme le petit cousin ombrageux des Buzzcocks. Pas
très bien dans leur peau, les trois ados de The Cure
compensent leur timidité presque maladive par un engagement
musical au charme singulier, fait de dépouillement
expressif, de tension nerveuse et de fraîcheur
mélodique. Visage fermé, Robert Smith, qui chante
déjà avec cette voix d’enfant un peu distante
et renfrognée, ressemble alors au portrait
qu’André Breton fit du comte de Lautréamont :
il a “l’étoile au front et le regard
empreint d’une mélancolie farouche”.
Très vite, The Cure devient le catalyseur de ses seules
obsessions. En deux albums, Smith va considérablement
infléchir le cheminement esthétique de son groupe. De
moins en moins formatées, les chansons de The Cure semblent
puiser dans une palette sonore où se déploient toutes
les nuances de gris et de blanc. Elles épousent les contours
incertains d’un homme aux abois, comme posté à
la lisière d’une réalité qu’il
voudrait fuir et d’un univers intérieur où il
redoute de se perdre. Seventeen Seconds (1980)
s’enrobe d’un voile brumeux qui tire The Cure du
côté du songwriting atmosphérique, quelque part
entre le Nick Drake de Five Leaves Left et le Brian Eno de
Before And After Science. Avec Faith (1981), ce
voile s’opacifie : le brouillard devient crépuscule,
les chansons s’humectent de nappes de synthés
sépulcrales. Affecté par des deuils familiaux (la
mère du batteur et la grand-mère de Smith
décèdent cette année-là), le groupe
plonge sa musique dans une atmosphère sulpicienne que de
très rares éclairs électriques viennent
déchirer.
C’est de ce puits sans fond que vont émerger les
vérités nues et brûlantes de
Pornography. “Après la
tournée très éprouvante qui a suivi
Faith, je me sentais au plus bas, se souvient Smith.
J’étais en colère, sans espoir. Le groupe
lui-même me décevait. J’étais convaincu
que nous n’étions jamais allés aussi loin que
je le désirais : à chaque fois nous avions fait
machine arrière au dernier moment, comme effarouchés.
J’avais envie d’un son d’une extrême
violence, qui aurait su exprimer toutes mes frustrations. Les
chansons de Faith, elles, étaient bien trop douces
pour transmettre autre chose qu’un sentiment proche du
renoncement. Un seul titre faisait exception : Doubt, un
morceau plus agressif et pas très réussi que nous
avions enregistré en toute fin de session, pour
éviter que l’album ne soit trop informe. C’est
cette route que j’ai voulu suivre jusqu’au bout
avec Pornography. Quitte à en finir, autant le
faire dans un gigantesque “bang” !”
Peu après Seventeen Seconds, le line-up de The Cure
s’est stabilisé autour de Robert Smith (chant,
guitare), Simon Gallup (basse) et Lol Tolhurst (batterie). Une
formation en triangle qui, aux yeux de beaucoup de fans,
représente alors une sorte d’équilibre parfait.
Sa force repose sur la confiance totale, presque aveugle, qui relie
ses membres. Tolhurst est un ami d’enfance de Smith,
déjà présent à ses côtés
dans les groupes qui préfigurèrent The Cure. Gallup,
lui, est le frère jumeau et le confident que Smith a
toujours rêvé d’avoir. “The Cure
était notre seule véritable famille, dit
aujourd’hui Tolhurst. Les déchirements qui ont
suivi n’en ont été que plus
douloureux.”
Cette belle alchimie interne va en effet se détraquer sous
l’action de Smith lui-même, principal agent d’un
désordre qui ne cessera qu’avec la dissolution du
trio, en juin 1982. “A partir du moment où
j’ai décidé que j’écrirais cet
album seul, la camaraderie qui régnait à
l’intérieur du groupe a été
brisée. Simon a vécu cela comme une trahison.
Consciemment ou pas, je recherchais ce chaos. Je voulais que nous
allions au fond de nous-mêmes, que nous nous confrontions
à ceux que nous étions vraiment. L’état
de dérèglement psychique dans lequel je me suis
moi-même mis ne visait que ce seul
objectif.”
De ce côté-là, Smith n’y va en effet pas
de main morte. Les mois qui précèdent
Pornography, il s’engage dans une longue
dérive narcotique et alcoolique, qui lui inspirera ses
textes les plus hallucinés. Lorsqu’il n’erre pas
sous l’emprise du LSD dans les faubourgs de Londres, le
chanteur passe l’essentiel de son temps chez le bassiste de
Siouxsie & The Banshees, Steve Severin, avec lequel il projette
d’entamer une seconde carrière — sous le nom de
The Glove, tous deux signeront en 1983 un album sous influence,
Blue Sunshine. Cette amitié sulfureuse ne fera
qu’attiser la rancoeur de Gallup et jettera un peu plus
d’huile sur le brasier de
Pornography.
Avant
même que le groupe entre en studio, le ton est donc
donné : le quatrième album de Cure sera le miroir
brisé d’une psyché en phase avancée de
déstructuration, mais aussi l’ultime fait
d’armes d’un trio qui se sait condamné à
l’implosion. La chance du groupe, si l’on ose dire, est
que, comme dans un dernier signe de connivence, Gallup et Tolhurst
se trouvent alors à peu près dans les mêmes
trente-sixième dessous que Smith. “Nous
étions au bord de la psychose, témoigne ce
dernier. Nous passions des journées entières sans
dormir et prenions toutes les drogues qui passaient à notre
portée. Nous étions dans un état bien plus
épouvantable que nous ne l’imaginions... Heureusement,
nous étions jeunes. C’est ce qui nous a permis de tout
encaisser.”
En janvier 1982, les trois musiciens investissent les studios RAK,
en plein centre de Londres. Pendant de longues semaines, ils
n’en sortiront quasiment pas et ne recevront aucune visite.
Ils enregistrent la nuit, dorment la journée sur place. Les
bouteilles qu’ils sifflent en continu s’amoncellent
dans un coin du studio, jusqu’à former un mur
derrière lequel, dixit Tolhurst, il est possible de se
cacher. Smith : “Dehors, il pleuvait en permanence, il
faisait toujours sombre. Je me sentais terriblement las, mal
à l’aise dans mon corps, j’aurais voulu
m’arracher la chair. Mais tout n’était pas si
terrible ni désagréable, car nous sentions que nous
faisions quelque chose d’unique, d’incomparable. Et
ça, c’est un sentiment merveilleux.”
Incapable de communiquer avec ses partenaires, Smith est
persuadé qu’il est le seul à pouvoir
contrôler ce qui se joue. Pourtant, Gallup et Tolhurst seront
bien plus que deux exécutants dépassés par les
événements. Loin de saborder les chansons, la hargne
et la détresse qui les dominent vont au contraire leur
donner une charge supplémentaire. Tolhurst : “Tous
les trois dans une même pièce en train de fomenter ce
disque invraisemblable, nous étions un peu comme “les
enfants terribles” de Cocteau.”
Mike Hedges, producteur des précédents albums, a
cédé la place à Phil Thornalley : son approche
pointilliste ne cadrait pas avec les aspirations de Smith, qui veut
entendre “un bloc de son, un bruit
indistinct”. Les demos enregistrées par le
chanteur fournissent la matière d’une musique mise
à nu, déchiquetant à grand renfort de
stridences le cocon dans lequel elle s’était
réfugiée jusqu’alors. Dans Faith, la
vie selon Smith ressemblait à un mystère non
révélé ; désormais, elle ne lui
apparaît plus que comme un acte obscène, une
exhibition malsaine qu’il tente de décrire dans un
flot houleux de paroles. A ce titre, le long morceau
d’ouverture, One Hundred Years, est comme la matrice
sanglante d’où jaillissent les sept autres chansons du
disque. “J’étais tellement
dégoûté de moi-même et de la race humaine
que tout me semblait pornographique. Le titre et le contenu du
disque sont nés de ce constat
insupportable.”
Smith
dit avoir composé la plupart des chansons de Pornography sur
une batterie, “pour évacuer la tension, taper sur
quelque chose plutôt que sur
quelqu’un”. Martiaux (The
Figurehead), tribaux (The Hanging Garden,
Pornography) ou simplement martelés (Siamese
Twins, A Strange Day, Cold), les rythmes
impriment la pesante pulsation d’un album où chaque
titre s’affranchit du format couplet-refrain.
Pornography — qui, selon Smith,
“n’exprime pas la violence, mais
l’incapacité à être violent”
— sonne comme s’il avait été
enregistré dans une prison, sans doute parce qu’il
raconte l’histoire d’un homme, d’un groupe et
d’une époque clos sur eux-mêmes. Le son,
oppressant à l’extrême, regorge
d’échos qui entrainent le groupe dans une spirale
vertigineuse, insoluble. Chaque note, chaque éclat de voix
est comme réabsorbé dans la tension qui l’a
généré.
Quand le disque sort au début du mois de mai 1982, la
réaction des critiques est à la mesure des coups
portés par le groupe : assassine. En Angleterre, certaines
chroniques sont si violentes qu’elles semblent avoir
été rédigées en état de
légitime défense. Choqué, un journaliste
écrit : “Si Faith ne prenait pas de
prisonniers, Pornography, lui, ne reconnaît
même pas ses alliés.” Le NME exprime sa
répugnance par une simple formule : Pornography,
c’est “Phil Spector en enfer”. La
muraille électrifiée que le groupe a
érigée autour de lui est si compacte et inamicale
qu’elle décourage toute analyse musicale.
La tournée que The Cure entame près d’un mois
avant la sortie du disque est un désastre. Ereinté
physiquement et mentalement, le trio dégage une
énergie si négative qu’elle affecte tout son
entourage et génère une multitude de frictions. Dans
un très bel ouvrage qui retrace l’histoire de The Cure
à travers ses concerts, quelques photos témoignent du
chaos qui se joue alors sur scène. Le visage
zébré de traits de rouge à lèvres, les
membres du groupe ressemblent à des guerriers automates, qui
ne se battent plus que mécaniquement. Le public, lui, essaie
tant bien que mal de s’accrocher. Tolhurst : “Nous
jouions l’intégralité d’un album que
personne n’avait entendu. C’était plutôt..
intense. Je me souviens d’un concert que nous avons
donné un dimanche après-midi en Allemagne.
C’était une gigantesque halle, et il n’y avait
qu’une centaine de personnes. Nous leur avons demandé
de se rapprocher de la scène. Puis nous avons joué
cette musique extrêmement âpre et sombre, tandis que la
lumière entrait à flots par les fenêtres.
C’était surréaliste.”
Après un concert à Strasbourg, une violente bagarre
éclate dans une boîte de nuit entre Smith et Gallup.
Elle signe l’arrêt de mort du trio, qui se
démantèle après une ultime prestation
calamiteuse à Bruxelles.
“J’étais persuadé que tout se
finirait par un drame, affirme Smith. Heureusement, cet
incident a tué le trio avant qu’on en arrive à
de telles extrémités.” Paradoxalement, ce
brutal épilogue a sans doute sauvé The Cure.
Réduit au binôme Smith-Tolhurst, le groupe
renaîtra de ses cendres en novembre 82 avec le 45t
Let’s Go To Bed — un single pop
“volontairement superficiel”, selon le
chanteur — avant d’étoffer son effectif et de
rencontrer le succès planétaire que l’on sait.
Gallup refera même son apparition dans le groupe pour
l’enregistrement de The Head On The Door (1985) ; il
en est aujourd’hui encore l’un des principaux piliers.
Tolhurst, évincé en 1990, continue quant à lui
de porter un regard bienveillant sur The Cure et son oeuvre.
“Même dans ses périodes les plus sombres, le
groupe a toujours véhiculé quelque chose de positif.
Notre musique agissait comme un exorcisme. Nous voulions nous
sentir mieux, franchir des étapes.” Smith
approuve : “Beaucoup de gens ont pensé que
j’allais me suicider après Pornography. Je
suis au contraire convaincu que j’aurais mis fin à mes
jours si nous ne l’avions pas enregistré. Ce disque
dégage une belle énergie, simplement parce
qu’on y entend le son de trois jeunes types en colère.
Je trouve merveilleux qu’on ait pu transformer tant de
détresse en un acte créatif aussi vibrant. Sans cela,
nous aurions suivi d’autres routes autrement plus malsaines,
comme le crime ou le vandalisme. Dans toute ma
carrière, Pornography est le seul album qui
m’a aidé à grandir. Grâce à lui,
je suis devenu un autre homme, j’ai enfin eu la sensation que
je changeais de peau. Ce disque n’était pas un monstre
; simplement un enfant un peu difficile à
porter.”
Un
enfant qui a su grandir et même faire des petits. Dans la
discographie même de The Cure, il reste une sorte
d’oasis, où Smith vient
régulièrement ressourcer son inspiration. Ce
n’est d’ailleurs pas un hasard que le groupe ait
récemment sorti un double DVD, Trilogy, où
il interprète en live l’intégralité de
Pornography, Disintegration (1989) et
Bloodflowers (2000) — trois albums taillés,
selon Smith, dans le même matériau. Surtout,
Pornography a lentement mais sûrement
imprégné les mentalités. On peut ainsi
reconnaître son souffle dans les chansons les plus
volcaniques de Radiohead ou du dernier album de Sigur Rós.
Ou encore lui trouver une postérité parmi les
éléments les plus affranchis du rock
américain, de Red House Painters jusqu’aux Pixies en
passant par The Rapture, qui revendiquent ouvertement
l’influence de The Cure.
Dans son Asphyxiante Culture, Jean Dubuffet, faisant
référence au poète et philosophe Max Loreau,
affûte cet aphorisme fulgurant :
“Révolution, c’est retourner le
sablier. Subversion est tout autre chose ; c’est le briser,
l’éliminer.” The Cure, qui ne peut
être tenu pour un groupe foncièrement subversif,
n’a jamais vraiment brisé le sablier. Mais le temps
d’un album, il aura osé le mettre en doute,
jusqu’à flirter avec la folie. Sous ses dehors
nihilistes, le punk restait un moyen d’être au monde,
puisqu’il voulait se confronter à lui ; avec
Pornography, The Cure a porté à son pic
d’incandescence la parole de ceux qui voudraient
s’effacer du monde sans forcément se soustraire
à la vie. Chargé d’une substance aussi
explosive, il n’est pas étonnant que ce disque
continue d’enflammer ceux qui veulent bien
l’écouter.
Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°403 du 20 août 2003.
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