Tarnation : Mirador (1997) (*** 1990's ***) posté le samedi 03 juin 2006 11:39

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Genre  :  Country USA
Note :  ****


C'est sûr, le monde moderne n'a que faire de Tarnation, de sa country orthodoxe et des histoires tristes de Paula Frazer, chanteuse à la voix sublime et tourmentée. Et pourtant, une fois que l'on a croisé ce décor musical intemporel et diaphane, on se dit que, pour paraphraser le branchouillé feuilleton X-Files : "La vérité est ailleurs". Ce n'est plus dans un monde ancien et folklorique que Tarnation semble évoluer mais plutôt vers une country glaciale, esthétisante, qui n'a pas vu le soleil brûlant du Nevada depuis des lustres. Aucune volonté de revival, aucun savoir-faire d'élève appliqué mais une musique qui coule naturellement, simple et nostalgique , qui peut se faire rivière sentimentale (Your Thoughts & Mine) ou fleuve tragique (A Place Where I Know, se permettre des arrangements courageux (une trompette chicane qui illumine un retrain, un rythme de valse antique, un violon crissant) sans pour autant sonner daté. Comme d'habitude, ce troisième album demeure un écrin de luxe pour la voix renversante de Paula Frazer et qui joue à elle seule tous les grands rôles dramatiques de l'art country. Et le groupe qui l'accompagne n'est pas en reste on ne savait pas qu'il existait dans le rock, cet art mineur, des musiciens jouant aussi juste. En vérité, cet album est un régal pour les sens, absolument indispensable pour tous ceux qui se demandent à quoi ressemble de la belle musique. Un plaisir de mélomane.

Hervé Crespy dans Magic! n°13 de Mars/Avril 1997
© 1996 magic. Tous droits réservés.

Chevauchant un groupe modeste et terrien, la voix de Paula Frazer tient à elle seule les lynchiens Tarnation.

S’il y a vraiment un épais mystère chez Tarnation, alors il réside tout entier dans la voix de Paula Frazer. Pôle magnétique d’une musique pas franchement réputée pour son exubérance, elle est cet aimant paradoxal et vibrant qui attire tout autant les commentaires enamourés que les sarcasmes, qui envoûte les uns autant qu’il horripile les autres. Après Gentle Creatures, Mirador devrait cimenter les positions de chaque camp. Quitte à passer pour le plus frileux des diplomates, on peut aussi se dire que chacun détient une part de vérité. Plusieurs écoutes confirment que le chant de Frazer n’est jamais aussi brûlant et gorgé de venin que lorsqu’il s’aventure dans la raucité, la gravité, qu’il s’érafle, se fendille. Et qu’il est beaucoup moins pénétrant lorsqu’il a la naïveté de vouloir rivaliser avec le cristal. Quand Frazer commence Mirador par quelques redoutables vocalises (elle s’en rend coupable à plusieurs reprises), un phénomène étrange se produit : à essayer de fuir ainsi par le haut, elle plombe immanquablement son chant. Pourquoi briguer une joliesse, une pureté voire une immatérialité un peu vaines, en complète dissonance avec le contenu salement personnel des paroles ? Cette voix est bien plus belle lorsqu’elle retombe du ciel et reste à terre, enfin réincarnée, prisonnière à la fois d’une cage étroite — le corps et les mots de son auteur — et d’un désert sans fin — les musiques alentour. Là, expressive et marquée comme le serait un visage ("You’ve heard these words because they’re written on my face", premiers mots de l’album), elle fait souvent mieux que pleurer de se voir si triste en ce miroir (air connu). Elle imprime un lyrisme glaçant, qui ouvre sur de méchants gouffres sans y plonger vraiment. Elle est cette flamme incandescente et noire, qui concentre toute la lumière et l’absorbe à la fois. Mais alors, s’inquiète le lecteur, Tarnation, ça ne serait que ça ? Une voix à double tranchant, qui scelle le destin de tout un groupe ? Euh... quasiment. Car la musique, ici, apparaît plus souvent comme un simple décor — voire une ambiance — que comme un véritable langage. C’est évidemment sa limite — ainsi ces suites d’accords sur lesquels des générations d’Américains ont déjà chanté leur vie plus ou moins chienne. Mais c’est aussi, par petites touches, lentement, sa petite grandeur — ainsi cette présence qui se mue peu à peu en densité, cette modestie pleine d’abnégation qui forge lentement un caractère. Avec ses guitares western dolentes, son électricité souvent dénudée et son entêtante odeur de terre, Tarnation n’invente pas grand-chose, avance presque toujours au même pas, ne creuse qu’un même sillon. Mais en soulevant les poussières de quelques histoires, de quelques espoirs révolus, en suivant le souffle de quelques brises fantômes, il sait imprimer à ses mélodies le trot unique, très ténu, tenu — pour ne pas dire retenu — de ces vies pliées aux seules lois du désenchantement.

Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°99 du 09 Avril 1997
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