Yann Tiersen : Le Phare (1997) (*** 1990's ***) posté le samedi 03 juin 2006 11:42

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Genre  :  Musique alternative France
Note :  ****


Si Yann Tiersen n'est pas un débutant, beaucoup risquent de découvrir ce jeune compositeur de vingt-sept ans à l'aune de ce troisième album. Mais ses deux oeuvres — un autre terme serait-il justifié ? — précédentes, distribuées au compte-goutte laissait déjà transparaître ce monde à part, voilé de nostalgie, emprunt de romantisme qui ne laissait aucune possibilité d'apposer une quelconque étiquette, de l'associer à un courant. Dans cette continuité, Le Phare éclaire donc une Terra Incognita, qui, et même si l'homme s'en défend, a sans doute déjà été visitée par Soft Verdict, Wim Mertens, voire Pascal Comelade. Ici, Tiersen retrouve ses instruments de prédilection — son violon et son harmonica, son accordéon et son carillon, son piano-jouet et sa machine à écrire — les associe puis les dissocie, leur fait jouer une valse, une ballade au piano, un morceau aux résonances celtiques. La machine s'affole sur L'Homme Aux Bras Ballants mais reprend son souffle Sur Le Fil. La voix passionnée de Claire Pichet, le temps d'une Rupture impressionne par sa force alors que celle de Dominique A — qui pourrait bien servir de passeport pour la reconnaissance — (en)chante en anglais sur Monochrome et surtout en français sur l'impressionnant Les Bras De Mer sorte de Slint interprété par Nino Rota. Et nous voici confrontés à cet étrange paysage onirique ou chaque instrument dépeint un élément (là le vent, ici la mer) un sentiment (la peur, la colère, la joie). Disque sauvage difficile à apprivoiser, Le Phare risque pourtant de donner un joli coup de projecteur sur ce compositeur hors norme, hors mode et hors du temps.

Christophe Basterra dans magic! n°18 de janvier-février 1998
© 1998 magic. Tous droits réservés.

Pour son troisième album, le minimaliste breton invite quelques voix et recueille les suffrages. Un plébiscite.

Il manquait à La Valse Des Monstres et à Rue Des Cascades, les précédents albums de Yann Tiersen, une reconnaissance publique qui permette à ce musicien de quitter la case du simple succès d'estime. A voir les vagues de franche sympathie déclenchées par ses récents concerts, on ne se mouillera guère en prédisant une lumineuse prospérité à ce Phare. D'autant que ce disque propose une séance de rattrapage exhaustive, idéale pour les retardataires, où le Breton, avec davantage d'assurance et de précision dans les prises et les cadrages, agence toutes les couleurs de sa musique avec une humble et savante harmonie. Pas de perte des repères, donc. On retrouve chez Tiersen ce choix louable du (presque) tout-instrumental. Cette palette acoustique ­ violon, piano, accordéon, piano-jouet, percussions, guitare... ­, qui utilise des tons plutôt simples pour tracer des motifs très lisibles, sans tirer sur la corde usée du folklore populo ou réaliste. Cette manière toujours intrigante de transcender des mélodies à la simplicité biblique, tenant à un fil. Non, la seule vraie nouveauté, ici, c'est bien la grande maîtrise qui caractérise les morceaux, et qui achève de donner à cette musique des airs de fausse timide, ne cachant plus sous ses roseurs le tempérament qui la fait palpiter. A tel point que Le Phare, globalement plus accrocheur, formaté et rythmé, rompt parfois trop avec cette fragilité musicale qui rendait la mosaïque Rue Des Cascades à la fois attachante et mystérieuse. Ce troisième album est bien celui de la plénitude ­ littéralement : c'est un disque bien rempli. Pour contredire cette impression, il y a bien Sur Le Fil et La Chute, pièces aux titres pas anodins, volontairement plus dépouillées et étirées, qui jouent avec le feu doux des silences et du presque-rien. Mais Tiersen, par ailleurs, semble surtout soucieux de ramener son écriture vers les canons classiques de la chanson. Ce qui donne le plus souvent des chansons muettes, sortes de mimes musicaux où le geste supplanterait la parole ­ jugée trop réductrice ­, où l'évocation primerait sur la formulation. Mais aussi, surprise, de vraies chansons rattrapées par le verbe : outre Claire Pichet, sur La Rupture, Dominique A, sur Monochrome et Les Bras De Mer, vient ainsi sacrer une union plutôt heureuse entre la voix et cette musique qui jusqu'alors fuyait les mots, la ramenant vers des rives connues sans la noyer dans le conformisme. Faut-il y voir un présage ? Le Breton, en tout cas, ne cache pas qu'il considère Le Phare comme un disque-butoir, et confie qu'il réintégrerait bien une instrumentation plus électrique, histoire de se frotter à d'autres langages et d'en tirer de nouvelles étincelles. S'il met ce projet à exécution, l'enjeu, alors, sera simple mais de taille : pour ce musicien qui a toujours marché à son pas, il faudra gagner d'autres territoires, sans revenir pour autant aux affaires tellement courantes de la pop ou du rock indé ­ chapelle dont les fidèles lui font déjà d'insistants yeux doux.

Richard Robert dans Les Inrockuptibles N°144 du 25 mars 1998
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