Mogwai : Young Team (1997)  (*** 1990's ***) posté le samedi 03 juin 2006 16:07

Genre  : Post Rock UK
Note :  ***


On avait parié gros sur Mogwai, des jeunots venus d’Ecosse, aux singles mystérieux, aux concerts envoûtants. On avait parié d’autant plus gros que la compilation Ten Rapid donnait sur la longueur une vue d’ensemble impressionnante de ce groupe pour qui spleen est sans doute synonyme d’idéal. Alors, autant l’avouer tout de suite, Young Team est une semi-déception. Une semi-déception dont l’une des raisons est sans doute contenue dans le titre : Mogwai est encore un peu vert. Car on ne maîtrise pas comme ça bruits et chuchotements, tensions et apaisements. En fait, dès que le groupe s’escrime sur ses guitares — juste après des moments de quasi-silence — (Like Herod, la nouvelle version de Summer, l’approche est trop scolaire pour convaincre. N’est pas Codeine qui veut. Pire, il cherche aussi, une fois ou deux, à être “expérimental” (With Portfolio, inepte) et mérite d’aller directement au piquet. En revanche, lorsque Mogwai enrichit son univers, lorsque les guitares deviennent trame et laissent place à d’autres sonorités — orgue, piano, vibraphone —, sa musique prend une autre dimension et on pense même à un Ennio Morricone autiste sur le superbe Radar Maker. On se prend aussi à les maudire d’avoir (trop ?) attendu avant de dévoiler une voix, sur un RU Still In 2 It (humour ou prétention ?) apaisé. Pour Mogwai, la route est longue avant de rejoindre ses modèles avoués (Joy Divison sur A Cherry Wave..., par exemple). Mais l’aventure ne fait que commencer.  

Christope Basterra dans magic! n°17 de novembre/décembre 1997
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Mogwai reçoit sans un mot, dans un univers de feu et de glace où il fait doux vivre, rêvasser et observer l’espace.

Des mauvaises langues — des salauds de jeunes — affirment que Mogwai joue du post-rock à l’usage des trentenaires, du post-rock Ikea, du post-rock expliqué aux parents dans leur vocabulaire à eux, de Can à Joy Division. Ceux-là n’ont sans doute jamais vu Mogwai live : rarement a-t-on eu, en concert, à ce point l’impression de ne pas être invité par la musique, de la gêner. Du coup, les jeunes Ecossais font comme s’ils étaient seuls, recroquevillés en foetus sur leur petite violence, têtus comme des mules au pied d’un mur de son. Comme on ne voit pas toujours très bien ce qui se passe, si le groupe joue ou s’accorde, si les morceaux naissent ou agonisent, on est à chaque fois stupéfait quand les éclairs surgissent de nulle part, quand la chanson prend une forme affriolante.
Mais comme on n’est pas né de la dernière pluie de larsen, on comprend d’où vient Mogwai — les salauds de jeunes avaient donc raison. Car cette manière de violenter le rock, de lui mettre la tête sous l’eau avec des électrochocs plein les gestes, on l’a déjà assidûment étudiée chez deux groupes morts mais au culte aujourd’hui bien portant : les Anglais de Bark Psychosis et les Américains séminaux de Slint.
Que Mogwai revendique plutôt l’influence de Tortoise ou My Bloody Valentine ne fait que confirmer cette appartenance à l’une des plus belles familles du rock des vingt dernières années : une tribu aux devoirs soniques traités avec un sérieux exemplaire, aux exigences d’écriture particulièrement sévères.
Car Mogwai a beau être issu de la bouillonnante scène de Glasgow, jamais le groupe ne donne l’impression d’être en récréation, travaillant dur sa chimie et narguant les tables de la physique pendant que Bis fait des concours de pets dans la cour, que Belle And Sebastian s’est enfermé dans la bibliothèque et qu’Arab Strap torture des mouches dans le labo. Une rigueur pourtant jamais sinistre, tant Mogwai est aussi habile aquarelliste que chimiste.
Sur ce premier véritable album, après une compilation de singles rare et déjà époustouflante, Mogwai prend donc le temps d’expliquer sa géographie : sur cette île toujours en chantier (on y entend des volcans, on y voit des geysers, on y admire des coulées de guitare en fusion, des cascades de piano de glace), il faudra donc qu’il y ait des pics et des plaines. Mais des pics lacérants, des plaines de braise, histoire que l’homme ne vienne par trop fourrer son nez dans ce paysage-là.
Du coup, l’île de Mogwai est déserte — on n’y a pas entendu un mot mais quelques borborygmes primitifs et quand Mogwai chante, on jurerait un Talk Talk toqué, un Blue Nile pollué. Mais une île pittoresque, comme disent les offices du tourisme pour justifier des panoramas aussi singuliers, sans palmiers ni plages de sable fin.
Le plus troublant restant l’incroyable chaleur, la remarquable douceur de vivre qui règnent sur ce petit univers de glace et de feu.
Quelque chose comme une prise en otage des humeurs, mais par des musiques aux belles manières, secouant les habitudes sans intention de blesser, trifouillant les sens sans aucun goût pour le sang. Du terrorisme, peut-être, car quand même, Mogwai n’est pas là pour faire salon, pour sympathiser avec le papier peint, mais alors du terrorisme vicelard, qui préfère imposer sa dynamique que poser de la dynamite.

JD Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°124 du 29 octobre 1997
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Impressionnants manipulateurs d'électricité, les Ecossais de Mogwai  viennent, avec leur album Young Team  et une série de concerts renversants, de prouver que le rock goûtait encore au danger. Un rock sans mot, violent et précis, joué avec beaucoup de séduction par quatre garçons dans le contre-vent.

Dans "un monde plein de bavards" (Robin Propper Sheppard de Sophia) où "trop de mots vides ont été dits" (Phil Ochs), l'existence d'un groupe comme Mogwai, qui ne desserre les dents que sous la contrainte et paraît obsédé par la quête de la note juste, prend des proportions immanquablement démesurées et incite à une exultation débridée. Un groupe de plus à l'écoute duquel on sera surpris en état d'ivresse manifeste. Pour être tout à fait francs, nous titille au-delà du supportable l'envie d'apparenter cette bande surgie d'Ecosse à une authentique et salutaire issue de secours. Propagateurs d'une musique presque muette parmi les plus térébrantes du moment, ces membres déjà éminents de la jeunesse sonique internationale -­ 21 ans de moyenne d'âge - ­ ne sont en aucun cas les porte-parole d'une fantasmatique majorité silencieuse. Ils ne sont pas les seuls à mener une lutte sans trêve qu'on suit avec ardeur et qu'on pourrait schématiser par l'aphorisme suivant : qui ne dit mot consent encore moins.
Composé d'irréductibles talentueux et de l'inévitable pincée d'impost(rock)eurs, un pan entier et passionnant du rock actuel fourbit ses armes au nom de cette cause qui fait partie de celles ­- rares mais ce sont les plus belles -­ qui valent la peine d'être perdues. Ceux qui ne l'ont pas encore rencontré s'imaginent peut-être que ce rock (dé)livré à lui-même, voguant loin des amarres textuelles, perd en sauvagerie et en force de pénétration. Grave erreur. Nul besoin de consulter un expert en balistique pour savoir que l'usage d'un silencieux n'amoindrit en rien les ravages occasionnés sur la cible visée.
Question ravages, justement, Mogwai en connaît un rayon (laser, bien sûr). Nous y avons d'abord été exposés par le biais de Ten rapid, compilation haut de gamme de singles cinglants qui nous a mis en charpie, criblés d'ineffaçables impacts. Puis est venu Young team, premier album impressionnant, avec ses dix plages de sable surfin où règne, pense-t-on d'abord, une météo clémente et propice au farniente. C'est alors que déferlent, tels des diables de leur boîte, des vagues d'électricité, furieuses et déchaînées. Une grande partie du secret magnifique de Mogwai réside dans cette science de l'alchimie sonore, cette manière de malmener l'auditeur, de lui interdire toute pause ou relâchement, de le soumettre en somme au rude régime de la douche écossaise.
Dire qu'on attendait avec impatience ­ une impatience attisée par une rumeur dithyrambique ­ de découvrir Mogwai sur scène relève de l'euphémisme pâlichon. Pour une fois, la rumeur était en deçà de la vérité : Mogwai a su résoudre l'épineux problème de la transposition scénique de ses ambiances sophistiquées en posant une équation à la simplicité limpide. Quatre garçons, deux guitares, une seule possibilité : déclencher une émeute bruitiste. Le déluge comme si vous y étiez. D'ailleurs, on y était et on n'en est toujours pas revenus. Entamé par la triplette gagnante Ithica 27 ø 9, Helicon 2, Summer ­ qui peut valablement être sous-titré L'Histoire de l'oeil du cyclone ­, le set s'est achevé par un Mogwai fear Satan d'anthologie, capable de rendre l'ouïe à un sourd. Dans l'intervalle, on n'aura pas atterri, délaissant de bon gré le plancher des veaux pour annexer l'espace aérien, généralement occupé par les mouches, qu'on n'entendait plus voler depuis l'ouverture des hostilités.
Comme on en obtiendra confirmation de la bouche des intéressés, fondus de science-fiction, Mogwai s'est ainsi baptisé en référence aux câlines créatures de Joe Dante qui se transformaient, si on les faisait boire après minuit -­ on n'a toujours pas bien compris le comment et le pourquoi d'une telle mutation -­, en gremlins destructeurs. Mogwai incarne l'équivalent en rock de cette revisite du binôme Jekyll/Hyde : enfermez-les dans un studio d'enregistrement ou poussez-les devant un public et ces jeunes gens d'allure anodine se métamorphosent en intrépides escaladeurs du mur du son, en indéracinables piliers de barouf. Redoutables bretteurs leurs instruments en main, ils se retrouvent un brin dépourvus une fois l'heure de causer dans le micro venue. Ce soir-là, c'est la paire de guitaristes dynamiteurs, Stuart Leslie Braithwaite et John Cummings, qui s'y colle. Les questions défilent allegro, ponctuées de réponses élusives ­ "Nous nous sommes rencontrés dans des circonstances pas très intéressantes" ­ ou dignes de slackers écossais ­ "Des amis à nous ont été très maltraités par la presse anglaise mais tant qu'elle nous laisse tranquilles, je m'en fous" et encore "Notre activité favorite consiste à boire, boire, boire, s'évanouir, puis boire de nouveau" (faste programme). Sur un éventuel sentiment d'appartenance à la scène de Glasgow, John n'a pas la langue davantage pendue mais pas de bois non plus. "On connaît pas mal de gens de ces groupes mais on ne se sent proches musicalement d'aucun, à part peut-être Arab Strap."
On saute sur l'occasion pour rappeler qu'on peut vivre sans l'éclectrique premier album de leurs camarades de label mais qu'on vit, sans discussion possible, beaucoup mieux avec. Au post-rock, cette tarte à la crème écoeurante qu'on retournerait volontiers à l'envoyeur, les deux compères règlent son compte en un tournemain : "C'est une expression assez paresseuse de journalistes. Cela dit, on se sent des affinités avec un bon nombre des groupes affiliés à ce "mouvement", notamment Tortoise, Labradford, Aerial... Mais il est clair que nous sommes plus rock que la plupart d'entre eux." De ce cousinage revendiqué, il ne faudrait pas conclure que les influences de Mogwai se localisent uniquement de l'autre côté de l'Atlantique. "On n'a pas l'impression d'être isolés en Europe. Il y a beaucoup de groupes en Angleterre qui pratiquent une musique expérimentale, particulièrement à Bristol avec Flying Saucer Attack, Third Eye Foundation, Movietone..."
"Expérimental", le mot sésame est lâché, qui ouvre l'accès au coeur du processus créatif d'un groupe chercheur, en croisade contre tous les académismes à la triste figure. Dans la guerre contre les concessions, Mogwai mitraille à tout-va et ne fait pas de prisonnier. "Beaucoup de groupes jouent leurs chansons toujours de la même manière. Nous, nous laissons une large part à l'improvisation que ce soit en studio ou en live. Nous essayons autant que possible de donner chaque fois des versions différentes de chaque morceau. Nous sommes assez bons musiciens pour que ça conserve un intérêt. Enfin, parfois, c'est très mauvais... Pendant un an et demi, Elastica a fait une tournée où ils jouaient chaque soir les mêmes chansons dans le même ordre et de la même façon. Nous ne pourrions pas faire ça, ça nous filerait des cauchemars. On se considérerait comme des imposteurs."
Où l'on mesure avec jubilation l'intransigeance esthétique de John, Stuart et les autres. Ainsi, on peut parier gros que Mogwai ne se laissera jamais embrigader dans les sordides hordes de la mode, qu'il y aura toujours objection de conscience : Mogwai refuse de respirer l'air du temps d'un quelconque siècle de truqueurs, décrié avec tant de superbe par leurs compatriotes de Belle And Sebastian sur le récent et lumineux maxi 3... 6... 9 seconds of light. Ankylosés, gênés aux entournures lorsqu'il s'agit d'en venir aux mots, ces quatre garçons dans le contre-vent ont fait le choix de laisser parler leur musique à leur place. Mogwai s'est doté d'un langage propre, susceptible de correspondre à leur univers sensoriel mieux que n'aurait su le faire leur langue maternelle. Il suffit d'entendre ce langage une fois pour ne plus pouvoir s'en défaire.

Jérôme Provençal dans Les Inrockuptibles N°130 du 10 décembre 1997
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