Thievery Corporation : Lebanese Blonde (1998)  (*** 1990's ***) posté le samedi 03 juin 2006 21:47

Genre  :  Dance Electro USA
Note :  ***


Précisons immédiatement, pour tous les puristes du label anglais 4AD — et Dieu sait s’ils sont nombreux... — que ce mini-Lp du tandem américain ne sortira que sous la forme d’une édition française. Et, afin de faire taire d’entrée de jeu tous les mauvais esprits, cette sortie s’avère être bien plus qu’une opération de pur marketing. Compte tenu d’une véritable exposition européenne récente, on a eu tendance à oublier que le premier album, Sounds From The Thievery Hi-Fi de ce duo toujours impeccablement vêtu, date en fait de 1996. Et que, depuis, Thievery Corporation a évolué, s’est éloigné de l’électronique pour se rapprocher de sonorités plus organiques. Une mutation réussie et, surtout, en tous points attrayante. Ceux qui appréciaient chez ces habitants de Washington les grandes divagations dub en seront pour leurs frais. Ceux qui pensent, en revanche, que la bossa a toujours une raison d’être en 1998, que la pop est un genre en perpétuel renouvellement et qui — si, si — peut se danser, seront ravis. Avec Lebanese Blonde — ici présentée en trois versions : VO, VF et instrumentale —, Thievery Corporation signe ainsi une petite merveille sensuelle et affriolante, où un sitar séduit pernicieusement alors que la voix d’une chanteuse lascive éveille plus d’un sens. Coming From The Top, avec ses cuivres et sa chaleur électro, évoque le Primal Scream de Screamadelica alors que Encounter In Bahia donne des envies de réveillon exotique. Disque parfait dans sa modernité, dans sa vision future d’un passé doré, Lebanese Blonde annonce peut-être la naissance d’un grand groupe.

Christophe Basterra dans magic! N°25 de décembre 1998
© 1998 magic. Tous droits réservés.

Avec son Lebanese Blonde, véritable attentat à la pudeur, Thievery Corporation invente le dub pour jacuzzi coquin.

Toute la moiteur de son Sounds From The Thievery Hi-Fi de 97 ne s'est pas encore dissipée que Thievery Corporation revient embuer nos carreaux, faire gonfler nos veines, accélérer à nouveau notre pouls. Huit titres seulement, dont trois versions d'un même torride single décliné en anglais, français et instrumental, mais au total presque quarante minutes de sécrétion musicale propre à détremper les liquettes tout l'hiver. Solaire et aguicheur à l'image de sa pochette ­ calquée sur ces compilations italiennes de BO porno soft qui rendent sourds ­, Lebanese Blonde est un attentat à la pudeur, une chanson ras le bonbon, dangereusement érotogène, cambrée comme une chienne de talus prête pour la saillie. Un genre de Morcheeba cul - ne pas lire bas du cul -­, introduit par d'olfactives volutes de sitar à faire dégénérer les mortelles soirées diapos du retour d'Inde en frotti-frotta insensés. Des cuivres comme étouffés sous des coussins orientaux, une mélodie qui frise d'assez jolie manière la transparence, une ambiance ankylosée de clubs fermés sur eux-mêmes. Ceux, précisément, où les princes libanais chahutent l'héritage dynastique pour les yeux d'une blonde de luxe, ceux où l'achat d'une bouteille nécessite un nom à trois particules, où le DJ est une espèce de parfumeur de l'air ambiant, un homme-ventilateur pour sons exotiques tamisés.
Ça pourrait être très vulgaire - ­ exemple extrême de vulgarité : Sade, pas le marquis mais l'autre bout de veau des eighties - ­ mais ça reste pile en équilibre sur ce fil fragile que constituera éternellement la ligne bleue de Massive, cette frontière ténue dont le franchissement provoque régulièrement des catastrophes musicales. Avec sa singulière adresse tactile, le duo américain de voleurs volatils - d'inspiration variée et internationale - ­ maquille du bout du pinceau ce qui, chez d'autres (de Saint Etienne à Zazie), finirait en tarte à la crème : du trip-hop coupé à la vapeur d'eau, de la soul de sauna, du dub pour bain à remous.
Autour de cette Lebanese Blonde en trois dimensions, des instrumentaux font tranquillement tapisserie, tiennent la chandelle (One) ou papillonnent telles d'intenables lucioles (Encounter in Bahia), s'allongent parfois à la façon lascive et allumeuse d'un Love Unlimited Orchestra qu'on aurait privé des barrissements de Barry White (Elise affair). Plus manipulateur que gentil organisateur, Thievery Corporation parvient à bâtir sur les ruines de la musique d'ambiance une musique à ruiner l'ambiance, finalement mortelle, que l'on se surprend à trouver plus noire que soul, foncièrement sombre sous ses dehors de greluche épanouie. Dans ce tableau lourd en contrastes, la version française du titre phare fait un peu office de mouche tombée dans du lait, la faute de goût à laquelle on pousse les plus rigoureux artisans dans l'espoir de les voir décrocher un hypothétique hit NRJ sous l'ère collabo des quotas. On en a connu qui se sont fait tondre pour moins que ça.

Christophe Conte dans Les Inrockuptibles N°181 du 13 janvier 1999
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