Genre : Rock alternatif France
Note : ***
On appelle ça un album de consolidation. Après un premier disque autoproduit à l’écriture encore hésitante, mais qui posait les bases de leur son (une guitare acoustique en fond, une seconde, acoustique ou électrique, pour les petits riffs bluesy-country, le tout sur fond de basse et batterie discrètes), les Sarthois avaient sorti l’an dernier un beau La Bancale. Xavier Plumas y dévoilait un joli talent pour les textes acides et vachards, un sourire jaune aux lèvres. À l’époque, la production maison nous emmenait du côté de Swell et Calexico, entre étouffement et dérive motorisée nocturne. Celle de ce troisième épisode est en fait plus neutre, comme si Tue-Loup avait voulu évacuer certains effets dramatiques trop évidents, au risque de paraître plus terne, d’autant que la voix, si elle est expressive, n’est pas dotée d’une tessiture très large. Le registre de prédilection de Tue-Loup reste globalement le même, c’est celui de la ballade vicieuse et acoustique qui s’emballe ponctuellement. L'inspiration bilieuse de Xavier Plumas n’a pas, elle non plus, changée : "Face au gros porc que je suis, tu ne fais pas le poids ma chérie", chante-t-il dans La Purge. Quand Tue-Loup trouve un bon riff de base (l’arpège de Merlin, la suite d’accords doux-amers de La Purge), on succombe à ce mal-être élégant. Mais d’autres titres manquent de l’éclat mélodique nécessaire pour contrebalancer l’humeur tourbeuse du groupe.
Philippe Richard dans magic! n°35 de novembre 1999
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En abandonnant sa ferme sarthoise pour la chaleur marocaine, le rock tendu de Tue-Loup a pris des couleurs, lui qui broyait surtout du noir. Sur La Belle inutile, le groupe découvre même, grâce au déracinement, les vertus de l'apaisement.
Quand il écoute l'enregistrement de son entretien avec Tue-Loup, le journaliste convié à rencontrer le groupe sur ses terres (chez le chanteur Xavier, dans une petite maison de la campagne sarthoise qui ressemble à un conte de fées) entend notamment des tintements de bouteilles, des éclats de rire et le gazouillis d'un bébé. Ça ne facilite pas forcément la rédaction d'un article (ça donnerait même envie de liquider l'affaire prestement : fermez le journal, écoutez le disque), mais ça en laisse entendre long sur la nature du groupe. Pour ceux qui ont raté le début : à la fin de l'hiver dernier, quatre musiciens originaires de la Sarthe sortaient La Bancale, disque tourneboulant de rage rentrée et acte de naissance d'un authentique folk-rock alternatif à la française, voire à la sarthoise. En accord (de guitare) avec ses cousins d'Amérique (Idaho, Palace, Swell), mais les pieds sur sa terre, Tue-Loup prouvait avec ce premier jet longuement mûri qu'il avait appris à ruminer en regardant les vaches, à chanter en écoutant les oiseaux. Sorti de nulle part, Tue-Loup ne ressemblait à personne. Depuis, il a fait comme tout le monde : des tournées, des singles, des interviews, des compos.
Son nouvel album, pas très éloigné de Spain, Tue-Loup l'a enregistré en juin dernier au Maroc, dans un riad de la médina de Marrakech. "On ne voulait pas retourner dans notre ferme de Tue-Loup, ni enregistrer en studio. L'idée était d'investir un endroit différent, pour qu'il puisse devenir le nôtre. On avait pensé à l'Espagne, au Portugal, puis au Maroc. L'idée du Maroc, c'est aussi parce qu'on aime bien voyager et qu'on en a pas les moyens. C'était une bonne occasion : on y allait pour bosser, mais aussi en vacances." Tue-Loup avait bien mérité ses vacances : dans la semaine qui a précédé le départ du groupe à Marrakech, le batteur s'est arraché un ongle, le guitariste a reçu un coup de perceuse de la part du chanteur, qui s'est lui-même bloqué le dos. Franchement, ça ne s'entend pas sur le disque. La Belle inutile du nom d'un autre lieu-dit de la Sarthe, quelques maisons de rien du tout sur le borde la nationale Le Mans-Paris ressemble comme une soeur à La Bancale. Mais une soeur qui aurait arrêté de se ronger les ongles jusqu'au coude, qui aurait eu envie de sourire un peu comme l'étrange chèvre à une corne de la pochette ("Regarde, elle a le sourire de la Joconde", précise Xavier). L'air de famille, c'est cette science intuitive des flux instrumentaux, de la composition, du jeu collectif et de la production dont fait preuve le groupe. Comme sa grande sour, La Belle inutile est une brume envahissante et transperçante.
Pour parler au mieux de cet album, il aurait d'abord fallu faire un stage au journal Guitare ma déesse. Car comme La Bancale, La Belle inutile est un disque de guitares (mais aussi de basse, de batterie et de chant, de soupirs et de cruauté volupteuse). La texture musicale du groupe est unique dans un autre registre, il n'y a peut-être que Calexico pour jouer ainsi. Cinq doigts dans la chanson française et les autres dans le blues, les membres de Tue-Loup sont des musiciens acupuncteurs. Moins tranchants qu'autrefois, les riffs de guitare font comme des coups de langue chauds et râpeux sur une blessure, comme des massages un peu forts. Tue-Loup a l'intellect brumeux mais les sens en alerte, la générosité violente, jouant de la musique comme s'il prenait l'auditeur à la nuque pour lui plaquer un baiser sur la bouche. Cette fois-ci, il met aussi la langue. Et montre moins les crocs. Qu'il va être bon, aux prochains beaux jours, d'aller écouter La Belle inutile sous un ciel de campagne étoilé, dans cet état de rêverie qui précède le sommeil.
La Belle inutile aurait pu être le titre d'un album de Superflu. Mais la comparaison s'arrête là. Xavier a beau avoir plein de bons disques sur ses étagères, on ne les entend jamais cités sur les albums de Tue-Loup quand le groupe a envie de montrer ce qu'il aime, il joue des reprises, de Bourvil à Will Oldham. Tue-Loup n'a rien à voir avec ces maniérés et polis suceurs de roues qui encombrent les bacs "rock français" des disquaires. Encore une fois, on trouvera les influences du groupe dans son environnement, plutôt que dans le dogme minable d'un bon goût supposé.
Le premier apport du Maroc à La Belle inutile pond des oeufs et fait cuicui : des oiseaux, moineaux et martinets, que le groupe a enregistrés en même temps que ses chansons, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. "On avait décidé d'installer des micros d'ambiance un peu partout dans la maison, pour que le disque reflète l'endroit. Or il y avait plusieurs nids dans la maison. On était obligés d'enregistrer les oiseaux ; puis, aux premières écoutes, on s'est rendu compte que ce n'était pas polluant, qu'ils reflétaient le charme de l'endroit." Filons l'oiseau : "Le cri de la chouette effraie", chante Xavier sur La Chouette. Mais le fond de l'air est doux. L'autre influence du Maroc, c'est sans doute la chaleur, l'espace. Si La Belle inutile est moins névralgique et électrique que La Bancale (bien qu'aussi intense), c'est aussi parce qu'on est généralement peu d'humeur à jouer de la noisy-pop dans les pays chauds. "A cause de la chaleur dans la maison, on a fini par tous dormir sur la terrasse. Là-bas, quand on levait les yeux, on voyait le ciel, les étoiles. On enregistrait le matin et le soir, quand il faisait moins chaud. Le disque ne pouvait pas être aussi claustro que le précédent. De toutes façons, même si on ne l'avait pas enregistré au Maroc, La Belle inutile aurait été moins électrique que La Bancale, tout simplement parce qu'on est dans un état plus serein qu'il y a deux ans. Depuis la sortie de La Bancale, la musique est devenue notre métier. On a tous un salaire à peu près décent, on est moins stressés, on fait ce qui nous plaît, alors qu'avant..."
Ainsi, Xavier, Thierry, Stéphane et Romain ont créé leur emploi, sans être obligés d'aller bosser au McDrive du Mans pour gagner leur survie. Et le jour improbable où Xavier sera totalement serein, où il n'aura plus de raisons de chanter des choses comme "Trop nombreux sont les jours où l'on passe son tour, où le corps s'ankylose et la bouche reste close", Tue-Loup ira peut-être enregistrer des albums au Mexique ou en Arizona, noyer son doux chagrin sous le soleil brûlant et les margaritas glacées. On les y suivra.
Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles n°221 du 1er décembre 1999
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Les Tue-Loup restent de farouches adeptes des enregistrements maison : après avoir conçu leurs deux premiers albums — seul le second, “La Bancale”, a été commercialisé — à la ferme, dans leur petit studio rural de la Sarthe, ils ont choisi de faire les prises de “La Belle Inutile” dans leur maison de vacances, à Marrakech. Inutile d’en attendre pourtant la moindre bouffée d’exotisme : concentré sur son univers touffu, le groupe n’offre guère de prise aux aléas extérieurs. Tout au plus y décèle-t-on une certaine luminosité, une respiration, une sérénité que l’on pourrait mettre en rapport avec cette escapade marocaine si elles n’étaient dans la continuité de l’essai précédent. Avec plus d’expérience, et une maîtrise instrumentale accrue, le groupe cultive un esthétisme neurasthénique en s’adonnant à des ballades en totale osmose avec des textes doux-amers : “Et puis s’en mordre les doigts/A s’en éplucher les phalanges/En maudissant dans sa fange/ Cette sale petite voix du cœur/ Qui nous fit croire ou bonheur.” Qu’on se le dise : la gaieté et la vivacité ne sont pas à l’ordre du jour, d’ailleurs les rares accélérations de tempo tombent un peu à côté de la plaque (“Ta Loche”). En chargeant le quotidien d’une force mélancolique et désabusée que ne renierait pas un Jean-Louis Murat, Tue-Loup se complaît dans un spleen qui n’offre que peu d’échappatoires. L’aspect systématique d’un tel parti pris peut parfois lasser sur la distance mais, comme le quatuor a su accroître son pouvoir de séduction, notamment au niveau du chant et des arrangements, on savoure quelques belles réussites au long desquelles excelle un charme vénéneux et insidieux.
H.M. dans Rock & Folk n°388 de décembre 1999
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