Genre : Pop Rock France
Note : **
Si la carrière des Négresses Vertes ne vous a jusqu’ici pas vraiment emballé, sans doute n’aurez-vous pas remarqué à quel point le groupe glisse depuis plusieurs années déjà sur les pentes douces de l’électronique. Sans se renier ni se mentir, le groupe a décidé que l’on ne retiendrait plus de lui que le seul côté “French Gouaille” made in Belleville. En 1993 déjà, les Négresses avaient été remixées par Massive Attack, Gangstarr ou Norman Cook, lequel n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai avec elles. Cinq ans après Zig-Zague, troisième album forcément marqué par la disparition de leur chanteur Helno, le collectif parisien présente Trabendo. Un disque tout à la fois grave et lascif, un disque fait de silences essentiels, animé de souvenirs mais résolument ancré dans le présent. Rares sont les artistes qui arrivent ainsi à exprimer la quintessence de leur art. Or, tout le destin et la raison d’être des Négresses Vertes se retrouvent capturés au sein de ces dix titres produits avec une méticulosité maniaque par Howie B. Tout ce qui anime les Négresses Vertes depuis plus de dix ans est ici présent à l’état spectral. Les cordes flamenco, l’accordéon, les cuivres parlent peu, mais soulignent avec justesse un vague à l’âme quasi permanent et les rides naissantes des lendemains de fêtes trop nombreux. Dans ce disque à la parure noire et or, les machines se faufilent discrètement entre les instruments familiers, consacrent les mélodies, dessinent des reliefs nouveaux, généreux, superbes, langoureux. Trabendo n’est rien moins que l’un des albums français parmi les plus touchants et les plus étonnants de ces cinq dernières années.
Jean-Fabien Leclanche dans magic! n°34 d'octobre 1999
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Après sept ans de tempête, Les Négresses Vertes trouvent l'équilibre sur un album audacieux, piqué au radjaïdjah.
Inutile de se voiler la face : entre la musique des Négresses Vertes et nous, ça n'a jamais été l'amour fou, même pas l'amour vache, même pas l'amour de raison . On les a même, eux, toujours largement préférés à leurs disques, authentiques personnages plus intrigants et hauts en couleurs que les flonflons ronronnants qui s'échappaient souvent de leur cirque. Mais avec Trabendo, c'est un peu l'inverse, la révolte des chansons sur le patron : cette fois, la musique a largement pris le dessus sur ses créateurs, les dépasse et leur échappe. Conseil médical à méditer pour tout groupe frappé par le coma créatif : injecter un corps étranger dans son organisme affaissé. Il fallait bien ça aux Négresses Vertes, depuis que Zobi la mouche s'était transformé en une mouche tsé-tsé, qui avait endormi l'écriture, ankylosé l'esprit d'aventure , imposé la routine au tintouin. Prisonniers de leur réputation et de leurs latineries réglementaires, Les Négresses Vertes ont eu le courage de s'imposer la piqûre qui rend dingo chez Tintin : le radjaïdjah, sous la forme d'un petit bonhomme dans le mauvais sang, l'Howie B. L'Howie B est un vaccin aux propriétés largement documentées chez Björk ou U2 assouplissement du muscle, fluidification des idées, sensualité des gestes , mais on lui découvre ici un curieux effet secondaire : une mélancolie tenace, qui s'insinue partout, fusille l'euphorie d'Hasta llegar, rattrape jusqu'au réjoui Easy girls, met des bouts de charbon dans le groove. Ah oui, parce que l'Howie B fait aussi danser : mais comme le dance-floor est en pente, c'est surtout dans la tête que ça se passe.
"Small but athletic", comme aimaient à se moquer de lui les Parisiens, le producteur a transformé le studio en salle de gymnastique, de trampoline, de contorsions, de jonglage, de nin-jitsu mais jamais de musculation. Et a mouillé le maillot, en jouant collectif, à la fois entraîneur et joueur, des deux côtés de la vitre, trop intrigué par ce qui se tramait dans le bocal pour ne pas avoir envie d'y plonger. On peut ainsi imaginer, naïvement, que Trabendo a été enregistré dans l'ordre de livraison, que Les Négresses Vertes se sont d'abord dérouillés en enregistrant Leïla, une chanson d'habitude, histoire de rassurer les organismes ankylosés par les hésitations. Les Négresses Vertes jouent à la maison, sur un terrain rabâché, mais déjà, l'Howie B sème le doute, trafique les coutumes, fait dévisser le groupe. Les Négresses Vertes, par petits sas de décompression, sans heurts, sont déjà loin de leur base, dans l'espace. Du coup, les gestes, autrefois frénétiques, apprennent la précision, l'intensité. Les voix, souvent si bavardes, acceptent de dialoguer avec le silence. Et miracle : Les Négresses Vertes, qui viennent de passer sept ans à réfléchir pour savoir comment combler le vide d'Elno, n'ont plus peur de ce vide. Mieux : il est devenu un musicien à part entière, qui brille sur Ce pays, estomaque sur Ignacius. Il est, finalement, le seul virtuose d'un album à l'humilité constante, où le savant Howie B est à la fois omniprésent et en retrait, se contentant d'avoir été le révélateur d'un groupe enfin majeur et émancipé.
Jean-Daniel Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°217 du 03 novembre 1999
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Que reste-t-il de nos Négresses plus de dix ans après “Zobi La Mouche” ? L’évoquent-ils lorsqu’ils chantent “Pendant leurs heures de gloire ils faisaient un tabac/ Sans y penser se consumaient tout bas” (“Les Mégots”) ? Il serait facile, par association d’idées, d’ergoter sur leur reflux, sur la disparition d’un incontestable impact générationnel et sur le tort que leur causa la mort prématurée de Helno, leur porte-parole haut en couleur. Mais ce genre de considérations se heurte à l’évidence : ce disque ne se limite pas à l’actualisation plus ou moins habile d’un héritage, il témoigne au contraire d’un remarquable travail d’ouverture et de renouvellement et se présente d’emblée comme le plus abouti. Poursuivant l’approche technologique entreprise avec son album de remixes, le groupe a fait appel au producteur/musicien Howie B qui, fort de ses expériences avec Björk ou Massive Attack, lui a concocté un son étonnant, raffiné et impressionnant, idéal pour donner libre cours à des compositions souvent attachantes et des mélodies attrayantes, avec quelques faux pas (“Ignacus”, “Les Années Sans Lumière”) mais aussi de belles envolées (“Les Mégots”, “Green Magic Lela”). En ces périodes de poussées exotiques et offensives tous azimuts de la nouvelle chanson, la preuve est faite : concernant le mélange tradition et ouverture world (“Easy Girls”), les Négresses ont toujours un train d’avance. Contraints par l’absence d’un chanteur leader à une démarche collective, les Négresses Vertes savent creuser l’écart avec leur groove moelleux (“Ce Pays”), leurs refrains immédiats (“Lela”) et leur musicalité qui a remplacé une certaine urgence.
H.M. dans Rock & Folk n°387 de novembre 1999
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