Labradford : E Luxo So (1999) (*** 1990's ***) posté le dimanche 04 juin 2006 17:53

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Labradford :  E Luxo So (1999)

Genre  :  Post Rock USA
Note :  ***


Depuis quelques années maintenant, on suit Labradford à la trace. Chacun de ses disques est un événement, et celui-ci ne déroge pas à la règle. En six morceaux, le groupe revisite notre thème préféré : le minimalisme le plus intense, assorti d’une floraison d’ambiances que l’on croirait tout droit sorties de Paris-Texas, le film de Wim Wenders. Plus économe, le groupe a définitivement remisé au placard ses premières armes : feedback, noiseries, isolationnisme... E Luxo So se déroule devant nos oreilles comme un livre que l’on aurait du mal à lâcher et que l’on se surprendrait à parcourir encore et encore. À force d’épurer ses boucles et de réduire les couches instrumentales, Labradford se réinvente quelque part entre Wim Mertens, Felt époque Cherry Red, Michael Nyman et Christoph Heeman. Ici, on entend un piano et des cordes, qui soudain s’interrompent pour laisser place, deux secondes durant, à des bruits de portes, de pas et de soupirs. Chez Labradford, la musique n’est jamais détachée du monde. Là, on entend au loin des samples rythmer la vie. Tout à coup, on se rend compte que l’on ne peut plus rien écouter d’autre. Cet album est un baume, un bonheur, une plongée sans fin, pour tomber amoureux, enfin, de la naissance du monde.

Joseph Ghosn dans magic!  n°30 de mai 1999
© 1999 magic. Tous droits réservés.

Constitué en 1992 autour de la paire Carter Brown (synthétiseurs)/ Mark Nelson (guitares, bandes et voix), Labradford est un groupe américain qui s’est enrichi au fil de ses discrètes mais prestigieuses pérégrinations. Au risque d’éveiller l’eau qui dort, on peut affirmer que “E Luxo So”, cinquième album de ces Virginiens adeptes du drifting (le terme évoque la dérive, un certain laisser-aller nonchalant, l’absence de but précis, la flânerie, la déambulation), ne fera des vagues que si le monde change, se bonifie d’un coup demain. Ce qui reste somme toute peu probable. La musique instrumentale offerte en pâture ici, étalée sur six plages de sable pur, est d’une rarissime beauté. Fertile, collante et diaprée, elle évoque autant les psychoses à vif de Brian Eno que les ébats minimalistes de Tony Conrad, ceux d’Arvo Part ou les éblouissantes déviations diaphoniques de Durutti Column. Bien sûr, on vogue là en plein mode ambient avec, pour seuls pilotes, des ruissellements de guitare électrique éclairés à la reverb. En contrebas farfouillent quelques clapotis de Moog empruntés au krautrock, désuètes structures rythmiques, vaines tentatives de mises en frontières. Les couches supérieures enfin ne sont constituées que de vrais traits de fausses cordes, gémissements comme ils respirent, rehausseurs malgré eux. “E Luxo So” semble émaner d’un brumisateur sonore géant destiné à éliminer les cellules mortes et rendre l’avenir translucide. C’est une voie lactée tapissée de sons électriques et d’humeurs électroniques où tout est si calme qu’être parvenu à ne pas passer à côté de ce disque sans fureur tient réellement du miracle.

Jérome Soligny dans Rock & Folk n°384 d'août 1999
© 1999 Rock & Folk. Tous droits réservés.

Rénovateurs tranquilles des musiques d'ameublement, les Américains de Labradford signent avec E Luxo So une collection de musiques suspendues, avant de présenter à Paris leur Festival of Drifting : un voyage en eaux troubles du côté des musiques de pointe.

C'était à l'automne dernier, du côté de Londres. A l'invitation du South Bank Centre, les trois membres de Labradford, têtes de liste d'un certain rock américain affranchi, organisaient le Festival of Drifting : un voyage en zigzag dans la galaxie éclatée des musiques dites de pointe, une invitation à naviguer sans gouvernail ni bouée à l'écart des courants majoritaires. L'idée était de composer une sorte de tribu objective, sans liens préétablis ni loi du sang, qui réunisse tout à la fois le minimalisme nord-américain de Charlemagne Palestine ou de Tony Conrad, les défrichages électroniques de Pan Sonic, le songwriting retors de quelques mavericks ressortis du bois (John Martyn, Durutti Column) et l'ambient-rock somnambule de Labradford lui-même. Etalée sur une dizaine de jours, la manifestation se présentait clairement comme une incitation à la dérive ­ un gros clin d'oeil aux situationnistes, décidément digérés à toutes les sauces. Quelques semaines après, la fort judicieuse revue britannique Resonance consacrait un article à l'événement. Revenant sur la programmation, le journal, globalement positif, se montrait pourtant particulièrement sévère à l'égard de la prestation scénique de Labradford ­ "de la musique d'avant-garde soft, pouvait-on lire, qui se voudrait expérimentale mais ne l'est pas vraiment". S'ensuivait une bonne brassée d'amabilités, d'où il ressortait que Mark Nelson, Carter Brown et Robert Donne étaient assommants à force de bon goût, que leurs compétences musicales n'excusaient en rien le manque de dynamique, l'absence de passion et la lenteur sirupeuse de leurs morceaux à dormir debout. L'auteur du texte concluait, rageur : "Il paraît qu'il y a des traces de krautrock dans le cocktail servi par Labradford, mais elles sont indétectables. Ou alors il s'agit d'un krautrock filtré à travers le prisme de Brian Eno. Dans son album Before and after science, Eno, rejoint par Cluster sur un morceau mémorable, dessinait d'ailleurs sans le savoir les futurs plans de Labradford."
La musique minimale de Labradford a toujours été plutôt court-vêtue, de carnation délicate, parcourue d'infimes frissons plutôt que de grandes fièvres. Est-ce une raison suffisante pour qu'on lui tricote un tel tissu de férocités, en l'accusant au passage de frigidité, de frilosité et d'impersonnalité chronique ? Sans doute pas. Mais ces vacheries ont le mérite de questionner d'assez près le rôle de tous ces groupes qui, de la clique de Chicago à Stereolab en passant précisément par Labradford, ont ces dernières années sorti le rock de ses gonds rouillés. Avons-nous affaire à de dangereux fugitifs en cavale, ou à de simples rentiers cultivés et doués, rassemblant et fructifiant ­ sans trop de risques ­ les butins laissés en héritage par les grands évadés d'hier et d'avant-hier ? Sommes-nous en présence de véritables pionniers, repoussant les frontières établies, ou plus simplement de bons jardiniers, désherbant, sarclant, amendant des terres déjà découvertes par leurs aînés ? Avec ses harmonies vraiment harmonieuses, ses structures lisibles par tous, ses textures toujours découpées dans le même voile de brume, la petite musique de nuit de Labradford prête naturellement le flanc aux critiques et à la suspicion. Mais c'est aussi cette simplicité ambiguë qui fait son mystère et sa force.
Le nouvel album, E Luxo So, épaissit d'ailleurs un peu plus le doute, alors même qu'il pousse un cran plus haut le registre contemplatif et volatil déjà exploré en 97 dans Mi Media Naranja. On ne parlera plus vraiment ici de constructions musicales, mais plutôt de compositions en abyme ou de mobiles sonores immobiles : la musique fait de plus en plus silence ou écho, les mélodies se figent quasiment dans l'instant où elles paraissent, les instruments ont encore appris à dire moins, toujours moins. C'est un disque où la désormais rituelle guitare à-la-Twin-Peaks clignote longuement et lentement sur deux accords, comme un lointain signal de détresse. Un disque où le piano et les claviers s'expriment à peu de touches, où les cordes tissent des réductions d'arrangements, où sequencers et samplers génèrent une écume sonore presque impalpable. Tout ça est d'une poésie infiniment discrète et répétitive. Alors, parce que ce groupe, d'une écoute à l'autre, peut paraître au moins aussi pénétrant que régressif, on s'interroge : "A quoi joue Labradford ?" A prêcher la révolution du fond d'un caisson de décompression ? A réexpliquer les vieilles avant-gardes musicales aux nouvelles générations ? A inventer le krautrock des années Prozac ? A pratiquer aux dépens d'Eno et consorts une nouvelle forme de hold-up artistique : le vol suspendu, le fric-frac en apesanteur ? C'est donc les bras chargés de questions que l'on se sera rendu à Vienne, où le trio participait au festival Phonotaktik ­ un sympathique fourre-tout qui faisait le point sur les nouvelles donnes musicales. Enfermée dans le plus austère des décors ­ une église moderne, froide comme une tombe et noire de monde ­, la musique de Labradford, sans dispositif acoustique démesuré, s'est tout de suite employée à ses tâches de prédilection : occuper l'espace, diluer la matière, tirer sur l'élastique du temps, rejeter une sorte de gaz hypnotique et ankylosant. L'évidence, alors, s'est faite : à la différence de ses aînées, cette musique d'ambiance n'a strictement rien à dire. Pas de propos, pas de fond, pas de jeux conceptuels, pas de menace, pas de chambardement esthétique. De l'ameublement purement formel, sobrement ornementé, intelligemment ouvragé. On écrit cela sans animosité aucune : dénuée de tout cynisme new-age, cette dimension fonctionnelle et plastique de la musique n'a en définitive rien de scandaleux. Elle donnerait même un supplément de profondeur et de lucidité à un groupe qui, volontairement ou non, signe l'une des bandes-son le plus en phase avec son époque : dégagée de tout enjeu, et plutôt vouée au réconfort de l'esprit. "Confortable, la musique de Labradford ? On ne vous contredira pas, puisqu'on se sent précisément très bien avec elle : elle est pour nous la chose la plus naturelle et la plus évidente du monde. De toute façon, on ne pense pas qu'il existe de musique réellement dangereuse. La première fois que vous écoutez un morceau de Coltrane ou de Stockhausen, vous tombez de votre chaise. Mais votre oreille, si elle est curieuse, ouverte, trouve finalement assez vite ses repères. On n'est pas obsédés par l'idée de surprendre ou d'effrayer les gens... On ne se considère pas davantage comme un groupe d'avant-garde. A une époque plus ancienne et dans certains contextes, ce mot a sans doute eu un sens. Aujourd'hui, le monde change trop vite : toute parole un peu dissonante est digérée dans l'instant même où elle est formulée. La musique n'a pas vocation de transmettre des messages, mais elle peut rendre compte d'une expérience sensible, organique et tactile ­ et c'est pour ça que nous accordons la plus grande importance au live. S'il y a une chose que l'on espère exprimer à travers nos disques et nos concerts, c'est la volonté de se réapproprier le temps : il est pour l'imagination l'un des meilleurs terrains de jeux que l'on connaisse."
De fait, tout, chez Labradford, semble être une question de durée, d'écarts, d'intervalles, de distances. Jusqu'à imprégner le fonctionnement même du groupe. Carter Brown : "Depuis quelque temps, nous vivons éloignés les uns des autres ­ Mark est à Chicago, Robert est resté en Virginie, notre point d'attache d'origine, et je me suis installé à Washington. Du coup, nous ne travaillons plus aussi régulièrement ensemble. Pour ce disque, chacun a décanté des idées dans son coin. On s'est ensuite donné un mois de travail pour construire quelque chose de cohérent avec ces différents apports. C'était la première fois qu'on fonctionnait ainsi : ça a amené des choses plus relâchées, plus ouvertes ­ même si, pour nous, E Luxo So reste un album de chansons, où les mélodies comptent au moins autant que la texture." La gestion de l'espace, Labradford la soigne également dès qu'il s'agit de se positionner par rapport à la production musicale actuelle, de trouver des affinités, tisser des liens, favoriser des croisements. Où l'on reparle du Festival of Drifting ­ dont la deuxième édition, qui passe ces jours-ci par Paris, tentera une nouvelle fois de réunir un solide réseau de voyageurs en tout genre, immobiles ou non. "Nous sommes attachés à cette notion de communauté musicale informelle, qui rassemble des artistes soucieux de progresser sur leur propre chemin, à l'écart des différents effets de mode et contraintes. Pour nous, le festival est aussi un moyen de sortir des circuits habituels et des concerts à la chaîne. On dit souvent de notre musique qu'elle est suspendue : c'est peut-être une façon de la soustraire aux rythmes insensés généralement imposés aux groupes de rock."

Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°201 du 02 juin 1999
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