La trilogie de The Cure (1) Seventeen Seconds  (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 09:59

« Je préfère cet album à Three Imaginary Boys. Le premier album était un tel amalgame de chansons différentes, certaines avaient même été écrites deux ans avant d’être enregistrées »
Robert Smith

Le Cure de Seventeen Seconds est sans conteste un Cure nouveau. Pas radicalement différent dans l’esprit, mais plus expérimenté et plus mûr dans l’approche et le développement de ses thèmes. Après avoir montré qu’il savait générer des ambiances à l’infini, Smith s’attèle avec cette nouvelle formation à approfondir ses émotions et ses atmosphères personnelles. Les caractéristiques principales de Seventeen Seconds sont en effet la spontanéité et l’unité, la concentration d’un sentiment et d’un feeling particuliers dans l’espace d’un album. Intense, comme la vie du groupe durant cette période. Pas un souffle de répit pour les Cure. Chris Parry voulait les pousser en avant, en fait il les propulse littéralement sur le devant de la scène, et Smith se donne sans compter. C’est pourtant dans une voie sombre qu’il s’élance, et il poursuivra cette fascination pour l’introspection douloureuse, le cauchemardesque et le morbide, le temps d’une TRILOGIE qui marquera les esprits au fer noir.

Dès le mois de janvier 80, le groupe s’enferme au Morgan Studio pour l’enregistrement de ce second album. Ne voulant pas réitérer la douloureuse expérience de Three Imaginary Boys, Smith convainc Parry de lui laisser carte blanche pour la production. Assisté de Mike Hedges, il contrôle la réalisation de l’album jusque dans ses moindres détails.


« J’ai demandé à Bill de ne pas venir dans le studio car il tentait de se mêler à la production du disque. Je voulais le faire avec Hedges. Je savais exactement quel son il fallait pour Seventeen Seconds, je voulais que ce soit inspiré de Nick Drake, avec le son clair et abouti du Low de David Bowie. J’imaginais ça sonnant plutôt acoustique. »
Robert Smith

Les sessions ne durent qu’une semaine, sept jours et sept nuits durant lesquelles Smith se déconnecte du réel et s’évertue à transcrire sur bande l’émotion d’un instant de sa vie. Hartley et Gallup, pour qui l’expérience du studio est toute neuve, apportent une énergie intacte et primaire. Leur fougue et leur excitation sont canalisées par un Smith qui prend plaisir à travailler dans l’urgence. Avec Hedges dans le rôle du garde-fou, il expérimente tout un panel de techniques d’enregistrement et de traitement de sons, tâte de l’écho et goûte de la reverb. L’économie de moyens reste pourtant une priorité pour lui, pour preuve la sobriété de l’album. Toute la recherche du Smith producteur se fait dans la création de sonorités et dans l’enchevêtrement des instruments de base des Cure.


« Tout l’album a été fait avec une économie de moyens, ce qui était un bon choix. Ils travaillaient toute le journée, se couchaient à quatre heures du matin, ce satané aspirateur les réveillait vers les dix heures, ils se levaient un peu grincheux mais ils étaient assez jeunes pour supporter ça, et ça créait une espèce de mystique autour de leur façon d’enregistrer. »
Chris Parry

Décidé à tirer les Cure de leur insularité, Parry met sur pied une petite tournée aux Etats-Unis pour le printemps. Pour préparer le terrain, il concocte une nouvelle version de l’album Three Imaginary Boys, accentuant les aspects pop-song accrocheurs et évacuant quelques titres moins accessibles comme la reprise de "Foxy Lady" ou "Meat Hook". Ceux-ci sont remplacés par les 45 tours, incluant "Killing An Arab". Nouvelle pochette, cette fois le mauvais goût cède la place à la laideur pure et simple (collage baclé palmiers-soleil-pyramide), et nouveau titre, celui de leur morceau le plus célèbre alors, "Boys Don’t Cry". Un peu plus dense dans sa production, il est une enfilade des perles acidulées et addictives égrenées par Smith, affinant et précisant au passage les thèmes chers au chanteur, de l’anxiété à la mélancolie brumeuse, de l’attirance pour la solitude à la complainte froide et lucide du sentimental blessé. D’abord uniquement destiné au marché américain, cet album sort tout de même en Europe pour des raisons d’imports douteux, et il y connait un succès croissant, devenant même la référence du Cure première cuvée.

Après les intenses séances d’enregistrement pour Seventeen Seconds - l’album a été conçu dans la foulée de leurs tournées frénétiques -, Parry leur accorde quelques semaines de repos. Smith s’offre quelques extras, histoire de temporiser la machine Cure.

En mars 80, les Cult Heroes donnent leur premier et unique concert à Londres. Frank le facteur-chanteur, Porl Thompson, Janet Smith, plus quelques copines et les quatre Cure s’offrent la première partie (de rigolade) des Passions au Marquee. Les Cult Heroes, qui n’ont à leur répertoire que deux titres, "I’m A Cult Hero" et "I Dig You", complètent leur set par des vieilles reprises du Top 10, dont T-Rex, Gary Glitter ou encore David Cassidy. Tout ce que Crawley compte comme amateur de bière et de rock est présent au Marquee, et la soirée ressemble plus à une grande fête qu’à un concert traditionnel...

Début avril, Smith joue à la guest-star, tout d’abord en assurant quelques vocaux dans l’album qu’enregistrent les Associates, le groupe auquel s’est joint Dempsey après son départ des Cure. Puis ii apparaît sur la scène du Finsbury Park lors d’un concert des Stranglers, où une pléthore de musiciens vient pousser la note pour protester contre l’emprisonnement d’Hugh Cornwell, le chanteur des étrangleurs meninblacks, arrêté en possession de quelques dizaines de milligrammes d’héroïne.

Après ces quelques semaines de repos, Chris Parry remet en branle la machine Cure. Le 5 avril, Fiction commercialise un 45 tours extrait de l’album à venir. "A Forest" surprend le public et la presse, amorçant le contre-pied imminent qu’est Seventeen Seconds. Les réactions sont partagées devant ce titre obsédant et répétitif. Le côté minimaliste des premières compositions est ici décuplé jusqu’à l’onomatopée autiste. Forêt enneigée, ambiance nocturne et froid saisissant, vision en négatif. Course effrénée dans ce décor irréel, chaque note de basse est un choc sourd contre un tronc rugueux, l’ensemble est un labyrinthe, les paroles de Smith sont tirées du pinacle de la solitude. Une ambiance parfaitement assimilée et rendue avec un maximum d’intensité et de précision.

 


« Une introduction follement longue amène une chanson tellement atmosphérique. Les vocaux sont bien intégrés dans le mixage, avec beaucoup d’écho, et il y a cette habituelle économie de guitare et de batterie. Clairsemé mais jamais ennuyeux. Il y a l’ajout de claviers également. Ce n’est pas une chanson directe, mais elle a quelque chose de très attirant. »
Sounds

D’autres commentaires de la presse spécialisée voient dans "A Forest" “la pop-song parfaite”, “le classique de tous les temps”, mais certains sont aussi froissés par le changement musical des Cure, taxant le 45 tours d’ennuyeux à mourir et l’accusant d’être totalement dépourvu de sens et d’émotion. Smith ne s’attarde pas sur ces menus problèmes et se joue des critiques, inventant plusieurs histoires différentes pour expliquer la génèse de "A Forest".

 


« Sortir ce titre en 45 tours a été une bonne chose, cela a eu de bonnes répercussions. Nous ne l’avons pas sorti dans le but d’être diffusés à la radio, mais en fait il a fait mieux que les précédents singles des Cure. Je pense que Bill a alors accepté le fait que j’avais atteint un stade où je savais exactement quel son il failait pour les Cure. La boucle était bouclée et nous étions à nouveau complètement autonomes. »
Robert Smith

Quelques jours après la sortie de "A Forest", Parry emmène son petit monde aux Etats-Unis où le groupe doit donner une petite dizaine de concerts entre Washington, Philadelphie, New-York et Boston. Concerts sur la côte est uniquement, que les Cure abordent avec beaucoup d’assurance et de décontraction, pas mal d’alcool également, et ils s’amusent à frotter leur personnalité à l’establishment rock local. Parry a bien préparé les choses, et leur notoriété est comparable à celle qu’ils ont en Angleterre. Difficilement impressionnable, Smith évite les traditionnelles party post-concert “où tous les gens te posent les mêmes questions et veulent tous te serrer la main”, Il se contente de quelques minces heures de sommeil, se levant le plus tôt possible pour déambuler dans les rues de New-York.

 


« Ils entrent en scène quelque peu distants, mais apparemment assez sûrs d’eux, démarrant avec deux titres que personne aux U.S.A. n’a jamais entendu, "Seventeen Seconds" et "Play For Today". Ensuite ils alternent entre les morceaux plus anciens, plus pop, et les nouvelles compositions, qui semblent carrées et graves en version studio, mais le live y ajoute une dose plaisante de bourdonnements sourds et de fracas. »
Trouser Press

Le 21 avril, après un concert des Cure à Boston, le groupe fête le vingt et unième anniversaire de son chanteur, et Smith ne peut se soustraire à une partie donnée par le gratin mondain du business rock. Il échappe de peu à un cliché aux côtés de la pulpeuse Debbie Harry, et bien qu’ayant fait passer quelques hallucinogènes avec du champagne, il s’ennuie ferme, insiste pour rentrer, et sur le chemin de l’aéroport, se casse le pouce en tentant de changer la roue de leur van...

Dès leur descente d’avion, Parry les conduit tout droit aux studios de la B.B.C., où ils doivent jouer "A Forest" sur les plateaux de l’incontournable machine promotionnelle qu’est l’émission Top 0f The Pops. Moroses et fatigués, les Cure ne se plient guère à la mise en scène publicitaire : seul l’énorme bandage de Smith anime l’écran en se baladant le long de son manche de guitare.

 


« Je détestais Top Of The Pops parce que j’étais dans cette période anti-pop, j’étais contre toutes les choses de ce genre. Je ne voulais pas que les Cure soient un groupe de pop, et malgré tout j’étais convaincu que l’on devait faire Top Of The Pops, car j’ai compris que si nous n’y allions pas, quelqu’un d’autre irait et que cela ne ferait aucune différence pour la majorité des spectateurs de nous voir jouer ou non. »
Robert Smith

Pourtant, loin de perdre son identité dans le laminage promotionnel, Smith développera une aisance dans ces exercices médiatiques. En fait, sa capacité à faire le guignol devant les caméras (Top 0f The Pops, Ed Sullivan, Drucker...) s’affirmera en même temps que le “look” Cure, sorte de rempart entre l’artiste et le cyclope, mais aussi trait d’union entre le chanteur et son public.

Le lendemain de leur passage à Top 0f The Pops, les Cure s’embarquent dans la seconde partie de leur tournée. Après les Etats-Unis, Parry les fait tourner en Angleterre et en Ecosse du 25 avril à la mi-mai. Rythme soutenu d’un concert par soirée, en tête d’affiche cette fois. Alors que le groupe avale les kilomètres et remplit les salles, la presse musicale s’intéresse de près à l’album que Fiction vient de commercialiser. Pour beaucoup, Seventeen Seconds est une douche froide. Les critiques insistent bien plus sur le changement musical des Cure que sur le contenu du disque. Mais voilà, Smith n’a foutrement pas l’intention de bâtir la carrière du groupe autour des remakes sempiternels de ses premiers succès :

 


« Il y a toujours eu des gens pour nous faire savoir que nous prenions une mauvaise direction. A chaque fois que nous avons changé quelque chose dans notre musique, on s’entendait dire dans notre dos : ‘Ouais, c’était mieux ce que vous faisiez avant..’. Si tu écoutes ces commentaires, tu ne fais plus rien. Les médias anglais nous détestent depuis sans trop savoir pourquoi. Ils croient toujours qu’ils peuvent contrôler la carrière d’un groupe. Il y a des gens qui pensent encore aujourd’hui que "A Forest" est le meilleur morceau des Cure, alors que quand il est sorti beaucoup regrettaient "10:15". Cela n’a aucune importance pour moi. »
Robert Smith

Ainsi on déplore le manque de suavité des nouvelles compositions, on regrette la structure pop des titres - néanmoins cafardeux pour certains d’entre eux - de Three Imaginary Boys, on se plaint de l’atmosphère sombre, hantée et froide de Seventeen Seconds. Rares sont ceux qui pardonnent à Smith son indépendance d’esprit et sa liberté artistique, pour se livrer à une écoute de l’album :

 


« Pour un groupe aussi jeune que les Cure, il est étonnant de voir la rapidité de leur évolution dans un si court espace de temps. Deux 45 tours et maintenant deux albums, et il est impossible de voir un fil conducteur dans leurs travaux. Seventeen Seconds est bien plus oblique dans ses arrangements et sa construction que Three Imaginary Boys. Dans l’ensemble, l’album se situe dans une ambiance en demi-teinte où beaucoup de choses sont insinuées, mais rien n’est dit clairement. La musique et l’auditeur semblent pris dans la signification même de cette ‘distance’ que Smith entretient jusqu’à l’obsession. »
Nick Kent

Le chanteur s’est occupé de tout (ou presque) pour cet album. Il signe ici tout ce qui avait échappé à son contrôle lors de la conception de Three Imaginary Boys. Outre la production, Smith a conçu une pochette enneigée et vaporeuse qui ouvre la voie aux mélodies glaciales et aux textes fiévreux qu’elle contient.

 


« J’ai tenu à m’occuper du design cette fois car c’est un album dans lequel j’ai investi beaucoup de moi-même. Mais si Seventeen Seconds n’avait pas été comme cela, tout ce qui se serait passé après aurait été différent. C’est l’album le plus important que nous ayons jamais fait, car il a induit la façon dont le public nous percevait pendant les trois années suivantes au moins. »
Robert Smith

Cette oeuvre personelle, intime, et en définitive très introspective de Cure (pardon, de Smith) fera date dans l’histoire de la Cold-wave, rejeton désespéré et morbide de la new-wave. Seventeen Seconds, avec son hypnose d’immobilisme atonal, ses plaintes de solitude ouvragées en accords sériels, en est en quelque sorte le manifeste - le Closer de Joy Division, disque d’une autre planète, en est l’inégalable artéfact. La voix écorchée de Smith et les thèmes qu’il aborde (tradition romantique de la littérature anglaise, Shelley en étendard, refus de la fuite du temps, amour impossible, relations distordues, communication digne de l’ère glaciaire) seront largement décalcomaniés par une génération de groupes à l’attitude trop démonstratrice pour ne pas faire sourire, et par une génération de fans à l’uniforme impeccablement noir et au teint blafard.

Pierre angulaire d’un courant musical, mais surtout premier pan du triptyque sombre des Cure... et pourtant, lorsque Seventeen Seconds tourne sur la platine d’un critique rock fielleux :

 


« Les Cure, que l’on qualifiera de musiciens, ne sont guère enthousiasmants. Ces poupons ne font que trop penser à des marionnettes tristes. En plus du fait que la musique manque totalement d’intérêt, Smith se plaît à agacer son monde avec moults considérations philosophico-lourdingues, qui sont loin de faire honneur à Percy Shelley qu’il cite comme étant son maître en prose... »
Chris Q.

Alors que d’autres articles de presse les taxent de reclus, les Cure s’en donnent à coeur joie tous les soirs, ponctuant leur tournée des frasques les plus diverses (ne pas payer la note d’hôtel pour s’envoyer un resto sympa, entre autres tribulations...). Contrastant avec l’ambiance de Seventeen Seconds, la vie du groupe sur la route ressemble plus à un marathon épicurien qu’à un pèlerinage austère et dépressif.

Le 25 mai, toute l’équipe s’envole vers la Hollande pour la troisième partie de la tournée. La France et l’Allemagne vont ainsi expérimenter de visu le phénomène Cure qui commence déjà à sévir sur le continent. A peine arrivé à Rotterdam, le groupe persiste et signe dans la déjante : ils se font tous les quatre arrêter pour outrage public à la pudeur en jouant les nudistes sur la plage. La tournée se déroule à bâtons rompus, mais l’équilibre des musiciens est plus que précaire, oscillant méthodiquement entre concerts débridés, où ils n’hésitent pas à verser dans de surprenantes plages improvisées, et soirées interminables où ils décompressent à force de bières - et parfois quelques Produits Magiques pour pimenter l’atmosphère. Si Smith, Gallup et Tolhurst se sentent parfaitement à l’aise dans ce circuit typique du rock’n’roll band on the road, Matthieu Hartley, lui, a de plus en plus de mal à tenir le rythme. Les imprévus et les changements de planning inopinés déclenchent chez lui de violentes crises de colère, qu’il épanche le plus souvent sur Tolhurst.

Durant cette tournée, Smith dévoile parfois quelques facettes de sa personnalité tourmentée durant les interviews. Ainsi lorsque Paul Morley le rejoint en Hollande pour un entretien, il n’hésite à répondre librement au seul rock-critic anglais qui a vaillamment défendu Seventeen Seconds :

 


« Robert Smith est constamment à la frontière entre l’agitation et l’ennui, et un tel équilibre intrigue légèrement, charme d’une façon détournée. Il n’est pas un reclus prétentieux et simulateur, feignant perpétuellement d’intenses visions, Il n’est jamais bien sûr de ce qu’il faut dire. Il n’est jamais bien sûr des gens qui l’entourent. Se prend-il au sérieux ? »
Paul Morley, New Musical Express

 


« Je me prend au sérieux, mais il y a un stade au-delà duquel on en devient une personne comique. Cela m’inquiète que mes paroles ne puissent intéresser personne car elles sont très personnelles, elles rendent compte de l’état d’esprit dans lequel je suis, elles ne traitent pas des problèmes mondiaux ni de leurs solutions. Beaucoup de chansons de Seventeen Seconds ont été écrites au moment où les choses allaient très mal avec Michael Dempsey. Je me sentais très déprimé et anti-social. C’était un peu comme si je me regardais moi-même. Comme si j’étais deux personnes. D’un côté je me disais qu’il fallait faire quelque chose pour combattre cette déprime et en même temps je me disais non, il ne faut pas, sinon je ne pourrais pas écrire ce genre de sentiments. »
Robert Smith

Pour Seventeen Seconds comme pour les deux albums suivants, Smith tire son inspiration directement de la source de tension que représente la dure vie sur la route. Il est particulièrement sensible aux problèmes relationnels qui surgissent dans le groupe et souvent le déstabilisent. Pourtant les rapports de force entre les musiciens se précisent peu à peu. Lol Tolhurst devient, du fait de sa patience et de sa bonhomie naturelles, la soupape de sécurité par laquelle s’évacuent toutes les tensions négatives agitant les trois autres. Et le caractère de plus en plus ombrageux de Matthieu Hartley ne ménage en rien le batteur :

 


« Ce bon vieux Lol, c’est lui le maître ! Nous le battons, nous l’énervons, nous l’accusons de tout mais il comprend. Il sait que nous devons décharger nos tensions d’une façon ou d’une autre, et c’est lui la cible. »
Matthieu Hartley

C’est tout de même lui, Hartley, qui supporte le moins le chaos et reporte toute sa nervosité sur Tolhurst. Après avoir joué en Allemagne, après un concert annulé à l’université de Lyon (le groupe s’est perdu dans les sinuosités du Jura...), les Cure participent à un festival épique où la tête d’affiche, Roxy Music, est finalement remplacée par l’assaut des Forces de l’Ordre et des Gaz Lacrymogènes. C’en est trop pour Hartley, qui ce soir-là frappe à la porte de Gallup et de Tolhurst avec un arbre qu’il a lui-même déraciné, hurlant qu’on lui donne du feu pour sa cigarette.

Toute la troupe rentre alors se reposer quelques jours dans son Angleterre natale, où elle donne deux concerts fin juin. Smith en profite pour expérimenter quelques bribes de compositions sur son vieil orgue, histoire de définir le son qu’il veut donner à leur prochain album, dont il a déjà écrit quelques textes. A peine le temps d’ébaucher le travail, car fin juillet le groupe entamme la quatrième partie de sa tournée internationale. Chris Parry les envoie cette fois aux antipodes. A commencer par la Nouvelle-Zélande, où ils donnent sept concerts, du 29 juillet au 6 août. Puis ils s’attaquent à l’Australie jusqu’au 24. Succès complet. Les promoteurs de la tournée australienne doublent le nombre de concerts prévus et le groupe joue chaque soir dans de minuscules clubs à l’atmosphère irrespirable. Tous s’accordent pour dire que ces sets furent les plus éprouvants jamais donnés. Hartley le premier, qui prend la mauvaise habitude de balancer son synthé dans le public dès que quelque chose va de travers.

 


« Sur scène, il s’obstinait à jouer des choses que je détestais, comme jouer un accord au début de "A Forest" au lieu d’une simple note. Tout commencait à aller de travers avec lui. Il devenait très maussade et fatigué. Ce n’était pas vraiment nous, c’était le rythme de vie. Lorsque nous avons atteint la fin de la tournée, nous avons tous les trois décidé que Matthieu ne devait plus faire partie du groupe. Nous y avons réfléchi de long en large, et nous avons conclu que nous ne prenions plus aucun plaisir à jouer avec lui. »
Robert Smith

Hartley, de son côté, est bien conscient des conflits qui l’opposent au reste du groupe. Dès leur retour en Angleterre, il annonce qu’il quitte The Cure. Trop de pressions, trop d’alcool, trop peu de sommeil... il quitte non seulement un groupe, mais le monde de la musique en bloc, pour retourner à son ordinaire de working-class anglais. La formation est réduite à son noyau de base, un trio qui sent que la moindre défaillance de l’un d’eux déclenchera l’inexorable fin du groupe. Gallup, Tolhurst et Smith ne s’en trouvent que plus solidaires et dès les premiers jours de septembre, entrent au Morgan Studio pour enregistrer les premières bandes du troisième album des Cure.

 


« A partir de ce moment les choses sont devenues de plus en plus intenses, ce n’était pas vraiment l’idéal : personne ne pouvait s’immiscer dans leur trio et c’est probablement Robert qui s’ingéniait à être le plus incestueux, imperméable et mauvais esprit comme je ne l’avais jamais vu. Personne, mais vraiment personne ne pouvait se glisser entre eux. »
Chris Parry

Période cruciale et douloureuse pour le trio, mais également peu satisfaisante au niveau créatif. Smith ne trouve pas le son adéquat pour ses compositions. Après un mois de studio, ils jettent les bandes sur lesquelles ils ont infructueusement tenté de graver "All Cats Are Grey" ou "Primary".

Plutôt que de tourner en rond dans leur studio, Parry et le groupe décident de se lancer dans une nouvelle tournée. Le manager leur programme 27 dates en Europe durant le mois d’octobre, plus une nouvelle tournée en Grande-Bretagne pour le mois de novembre. Les Cure profitent de ces concerts pour expérimenter leurs nouveaux titres. Plusieurs morceaux de l’album Faith voient ainsi le jour dans des salles bondées et cloaquales, où les musiciens éreintés ne tiennent leurs instruments que par la bonne grâce de l’alcool.

Le périple se termine fin novembre, après plus de six mois de concerts pratiquement ininterrompus, durant lesquels les Cure ont joué sur trois continents et visité treize pays.

Dès le mois de décembre cependant, Smith se concentre sur leur troisième album, essayant de définir un concept précis pour poursuivre son exploration musicale. Et le côté existentialiste-torturé de sa démarche ne s’en trouve qu’accentué, le chanteur accédant alors à une phase encore plus noire de son itinéraire personnel.

 


« J’ai pris l’habitude d’aller écrire des chansons dans une église, je pensais à la mort et je regardais ces gens, je sentais qu’ils étaient en dessous de tout car ils espéraient ‘l’éternité’, j’ai subitement réalisé que je n’avais pas la moindre foi et j’en fus épouvanté. Je pensais l’album comme une nouvelle exploration au niveau des idées. Je me demandais comment lorsqu’on est jeune, on est endoctriné et obligé de croire en quelque chose. »
Robert Smith
Sébastien Raizer extrait de l'ouvrage La Thérapie de Robert Smith
(Editions du Camion Blanc, 1993, Pages 37 à 48 )

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