La trilogie de The Cure (2) Faith (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 09:58

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« Faith était censé être un disque très positif. Il s’est avéré en fait être très morbide. Mais il y a eu un certain nombre de facteurs personnels qui nous ont beaucoup affectés à l’époque. Nous avons eu à vivre avec ce disque maudit et religieux pendant presque un an. Ça n’a pas été une année très agréable... »
Robert Smith

Deuxième partie de la descente aux enfers des Cure, Faith marque également la période la plus sombre dans la vie interne du groupe. L’année 81 est sans doute la plus intense et la plus douloureuse surtout parce que la vie musicale et la vie privée des musiciens s’y trouvent liées dans une spirale infernale. Au moment où Smith laisse dériver son inspiration dans les thèmes les plus funèbres qui soient, la mère de Tolhurst tombe gravement malade et les deux amis se plongent dans de longues discussions et réflexions sur le thème de la mort. Rien de bien gai comme ambiance. Mais la réalité va malheureusement rejoindre les projections morbides de Faith et de son titre emblématique "The Funeral Party" lorsque Mme Tolhurst décède, quelque mois après la sortie de l’album...

Depuis le mois de janvier, Smith fréquente les églises pour cerner précisément le concept qu’il veut donner à l’album, et cette influence se ressent directement sur l’instrumentation des nouveaux morceaux. Il va ainsi utiliser un son de synthé très religieux lors des enregistrements, de même qu’un ensemble à cordes et une flûte.


« J’ai plus de travail à fournir maintenant que Matthieu a abandonné le synthé, plus de recherches à faire au niveau du son. Mais quoi qu’il en soit, personne ne deviendra notre quatrième membre. Il est quasiment impossible que quelqu’un intègre The Cure actuellement. Cela prendrait dix ans pour que quelqu’un soit accepté de la même façon que nous nous acceptons nous-mêmes, et nous sommes tous les trois si ouverts mutuellement que je n’ai aucun regret. C’est comme si nous étions mariés, d’une certaine façon. Et c’est sur ce genre d’intensité que nous construisons nos morceaux. »
Robert Smith

Les Cure ont une attitude de plus en plus autarcique et tentent de se suffire à eux-mêmes. Durant les séances d’enregistrement de Faith, qui commencent au début du mois de février dans l’habituel Morgan Studio, Chris Parry est tenu à l’écart. Le groupe veut approfondir au maximum ses thèmes d’inspiration et se déconnecte radicalement du reste du monde. D’ailleurs cette attitude n’intéresse guère Parry, qui préfère alors s’occuper des autres groupes qu’il a signés sur Fiction.

Les Cure poussent encore plus loin l’isolement en nourrissant un ambitieux projet de vidéo. L’idée de départ est de créer un film d’ambiance sur lequel ils entendent greffer une bande-son, l’ensemble devant être projeté lors de leurs concerts, en guise de première partie. Richard Gallup, frêre aîné de Simon, réalise un court-métrage d’une vingtaine de minutes dans son garage, avec un éclairage de fortune qui parvient à peine à impressionner la pellicule. Le résultat est assez sombre, pour ne pas dire carrément glauque. Qu’importe, le groupe est décidé à aller jusqu’au bout de cette démarche, et coûte que coûte, c’est Carnage Visors qui leur tiendra lieu de première partie.


« Il y a beaucoup de raisons pour ne pas avoir de première partie. Sur la dernière tournée que nous avons faite, nous avons passé des annonces dans la presse disant que les groupes locaux qui voulaient jouer avec nous devaient nous envoyer une cassette pour que nous puissions les choisir. Certains étaient vraiment bons et ça marchait bien avec eux. Mais le problème est d’ordre technique, nous ne pouvions pas faire les deux balances correctement et donc l’une des deux performances était inaudible pour le public. Et puis nous nous sommes demandé pourquoi il devait y avoir des choses comme les premières parties d’un côté et le groupe-vedette de l’autre, comment justifier que l’un soit meilleur ? »
Robert Smith

En pleine phase de détachement du monde qui l’entoure, Smith enregistre un album fort tourmenté, évoquant un flirt très prononcé avec le désespoir. Il a cependant beaucoup de difficultés pour transcender musicalement sa déprime et son désenchantement. Il faut aux Cure cinq studios différents pour boucler Faith, dont l’enregistrement se termine fin février dans le mythique Abbey Road. En fait Smith a énormément de mal à coller un son sur ses délires (consommation d’acide et de speed). Il doit communiquer à Gallup et à Tolhurst les ambiances précises qu’il échafaude, ainsi qu’à Mike Hedges qui l’assiste toujours dans la production de l’album. Chaque titre est ainsi joué et enregistré des dizaines de fois avant que Smith soit satisfait du résultat.


« On jouait les morceaux d’une façon complètement détachée, comme si c’était quelqu’un d’autre qui le faisait et pas nous. Mais chaque fois que je commencais à chanter, toute l’atmosphère se noircissait. Au bout d’un moment, on ne faisait plus rien du tout : je ne voulais même plus chanter. C’était dur, trop dur... »
Robert Smith

Alors que le chanteur nage en plein existentialisme lysergique et cafardeux, Parry s’impatiente. Il devra pourtant attendre début mars et la fin des séances de mixage pour apprécier un Faith enfin abouti.

Et le résultat est loin de lui déplaire. Dès la fin du mois, Fiction commercialise un 45 tours extrait de l’album, "Primary". Peut-être une des seules compositions ‘vivantes’ parmi toutes les autres (avec "Doubt"), à cause du sentiment de colère et de rage qu’elle exprime, "Primary" se distingue surtout par son étonnante structure à deux basses et son rythme allégé, qui n’est pas sans rappeler les premières mélodies concoctées par Smith. D’aucuns croiront d’ailleurs voir dans ce 45 tours un renouveau pop des Cure, un retour aux racines acidulées qui firent leurs premiers succès. Mais les guitares précises de Smith et les roulements frénétiques de la batterie sont trompeurs. Après un passage à l’émission Top 0f The Pops, où le groupe donne une prestation aussi nonchalante et désenchantée que la première fois, quelques critiques écharpent soigneusement "Primary" :


« Mon admiration pour Robert Smith mise à part, je me demande combien de temps les Cure peuvent continuer de construire leurs chansons sur la même progression d’accords, avec cette basse montante et cette batterie figée. Pour l’instant "Primary", leur chanson la plus rapide, sonne comme leur plus lente passée en accéléré. »
David Hepworth

Depuis que Smith a sciemment lâché le créneau pop pour créer ses propres mélodies et développer son propre style, la presse ne passe rien aux Cure. Au contraire. Comme si on leur reprochait de ne pas décliner "Killing An Arab" ou "Boys Don’t Cry" à l’infini. C’est oublier le caractère entêté de Robert Smith, qui déjà se refuse à sacrifier la moindre parcelle de son intégrité. Et surtout pas pour les charts. Leurs 45 tours se placent tout juste dans le Top 50, et sauf pour Chris Parry peut-être, c’est le dernier des soucis des Cure.

En attendant la sortie de Faith, Robert Smith s’attèle à la composition de la bande sonore du film de Ric Gallup qui doit assurer leurs premières parties. Après trois jours de répétitions, il décide d’enregistrer Carnage Visors en une seule prise. Aidé d’une boite à rythme, il laisse dériver ses sons de guitare d’une façon pratiquement improvisée, démultipliant des boucles lentes et sourdes, additionnant et répétant des thèmes qui sonnent comme une prolongation ivre et perpétuelle de Seventeen Seconds. Après cette première prise à l’aveuglette - qui dure le temps que Smith étanche trois bouteilles de vin -, Gallup complète la bande par quelques lignes de basse et le tout est fignolé avec quelques touches de synthé, sourdes et monotones. Pas de paroles, presque pas de mixage : Carnage Visors est quasiment un instantanné de l’univers musiconirique de Smith, très proche des ambiances froides et sombres de Seventeen Seconds. Même si elle n’apparait que sur la face B de la version cassette de Faith, cette composition d’une vingtaine de minutes représente pour Smith la façon la plus directe et la plus évidente de créer de la musique comme il l’entend, quelque chose de complètement instinctif basé sur un sentiment précis, aussi fugace et impalpable soit-il.


« J’ai toujours essayé de produire des disques qui soient d’une seule pièce, qui expriment une certaine atmosphère dans sa globalité. Pour explorer quelque chose à fond, une seule chanson ne suffit pas. C’est pourquoi j’ai toujours aimé les albums de Nick Drake, ou les disques des Pink Floyd comme Ummagumma. J’aime beaucoup de musiques qui sont bâties autour de répétitions, de chants Bénédictins et de mantras Hindhous. Ces musiques sont construites autour de lents changements, qui permettent de traiter les choses avec beaucoup de précision. »
Robert Smith

Il en est ainsi des compositions de Faith, même si les morceaux sont abordés sous des angles différents opaques et brumeux pour "The Holy Hour", "Other Voices" ou encore "The Funeral Party", avec des ambiances monotones étirées jusqu’à la rupture ; plus violents et plus agressifs pour "Primary", "Doubt" et "The Drowning Man". Cette dernière est par ailleurs une référence directe à la noyade accidentelle de l’incontournable inspirateur de Smith, Percy Shelley.

Commercialisé le 11 avril 81, Faith marque une nouvelle étape dans l’approche artistique des Cure. Depuis les premiers enregistrements, Smith a du mal à encaisser le sentiment de dépossession qu’engendre la délégation des tâches. Ainsi il s’est mis à la production. Et il fait appel à Porl Thompson pour la réalisation des pochettes plutôt que de faire confiance à un designer inconnu de Polydor. Sitôt impliqué dans le projet, Thompson quitte l’école d’art qu’il avait intégrée après son départ des Easy Cure et monte sa propre boîte de design, Parched Art.


« J’ai tout de suite oublié l’école et je m’y suis mis à fond. Comme pour toutes les pochettes suivantes, j’ai d’abord attendu que la musique soit terminée pour commencer à travailler, et j’allais assister à beaucoup de séances de répétition et d’enregistrement pour m’imprégner de l’ambiance. »
Porl Thompson

Ayant capté l’atmosphère sépulcrale de Faith, il déforme une photographie de l’abbaye où Smith allait jouer enfant. Le résultat, témoin d’une indéniable complicité au sein de la “famille” Cure (qui n’en est qu’à ses débuts : par la suite vidéos, films, radio pirate...) et d’une certaine osmose multi-artistique n’est pas du tout du goût de la maison-mère Polydor. Parry doit intervenir et mettre en avant les gages d’indépendance de son label Fiction pour que la pochette - plutôt lugubre - soit acceptée.

Musicalement le contenu n’est guère plus réjouissant. Dès le premier titre, "The Holy Hour", Smith pose le ton : atonie sacrée et déprime montée sur écrin de glace, le tout crénelé par l’inlassable basse de Simon Gallup. D’emblée le chant donne une impression de malaise et de douleur réelle, arrachée d’une gorge écorchée : les textes de Faith, exsangues et flous, sont bien plus personnels à Smith que ne l’étaient ceux de Seventeen Seconds. A l’évocation éthérée de climats hantés succède une tentative tortueuse et hachée de traduction de sensations morbides et schyzophréniques (speed, LSD, alcool, et L’Age De Raison de J.-P. Sartre). La fête bat son plein avec "Other Voices", "All Cats Are Grey" et "The Funeral Party", passage le plus chargé, intense et brumeux de l’album. Un concentré du concept pensé pour Faith. Après cela, les trois titres suivants - "Doubt", "The Drowning Man" et "Faith" - tiennent pratiquement de la redite.

N’empêche. Smith n’a pas hésité à mettre à plat ses sentiments et ses pérégrinations mentales, si torturés soient-ils, au risque d’essuyer un bide commercial - apparemment le dernier de ses soucis...


« Nous nous sommes souvent concentrés sur le côté noir de la nature humaine. C’est davantage intrigant... au moins dans une perspective littéraire. Dans la réalité, le côté sinistre n’est pas aussi intéressant que ça. Il serait même plutôt dégueulasse. Mais bon, nous n’écrivons pas sur la réalité du monde extérieur, nos chansons n’ont rien à voir avec ça. »
Robert Smith

La presse anglaise manifeste cependant très rapidement son point de vue sur la chose. Smith est comparé à Ian Curtis : on l’accuse de vouloir refaire le cou(p) du suicidé céleste. Les critiques ne sont pas tendres, pas touche à Joy Division.


« N’importe quel imbécile doté d’un synthétiseur et de quelques connaissances sur Kafka peut faire la même chose. »
New Musical Express

Tout fiel mis à part, certaines chroniques analysent Faith d’une manière plus objective. Certes, le côté mélodramatique et scabreux de l’album est souvent mis en avant. Certains insistent même beaucoup sur les qualités anesthésiques qu’ils lui trouvent. Malgré cela, qui n’est qu’un aspect parmi tant d’autres de l’oeuvre de Smith, John Gill remarque l’investissement personnel nécessaire à l’écoute de Faith. Ecoute active, donc. Qui le mène exactement là où son concepteur voulait en venir :


« Vous devriez lire entre les lignes. La psychologie n’est peut-être plus à la mode, mais Faith l’utilise comme prétexte, jouant avec les espoirs et les croyances les plus profonds. Comme Smith le répète à la fin de la chanson qui donne son titre à l’album, ‘Il ne reste que la foi’. Sans elle ils n’auraient pu faire cet album. Ainsi est la vie et j’en redemande. »
John Gill

Loin de se laisser décourager par la désapprobation générale de la presse, les Cure se lancent dans la tournée promotionnelle de Faith dès le 18 avril, baptisée "The Picture Tour". Cette fois ils mettent les plus gros moyens à leur service, en louant une sono identique à celle des Pink Floyd. Pour eux, il s’agit non seulement d’avoir du matériel fiable, mais également de pouvoir reproduire sur scène la puissance des ambiances que le studio leur permettait de générer.

Cette seconde tournée internationale programmée par Chris Parry doit occuper les Cure jusqu’à la fin de l’année, et les balader de Grande-Bretagne en Hollande, d’Allemagne en Belgique, d’Amérique du Nord en France... sans oublier la Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Canada.

Le groupe écume les salles de concert britanniques jusqu’à la fin mai, et l’accueil du public est sans commune mesure avec celui que la presse a réservé à Faith. Seuls sur scène chaque soir, les Cure commencent leur spectacle par la projection du film de Richard Gallup, Carnage Visors. La bande-son concoctée par Smith est l’entrée en matière idéale pour leur propre set : un mélange obscur et minimaliste de chants grégoriens et de guitares lancinantes mode Hendrix. C’est aussi pour le groupe une façon de tester la réceptivité de leur public aux ambiances d’outre-tombe qu’il s’apprête à distiller. Pour le New Musical Express, présent aux premiers concerts de la tournée, Carnage Visors et Faith, même combat :


« Ce n’est vraiment pas très bon, juste une série de formes mouvantes à regarder, pendant que le soundtrack austère de Smith impose les conditions adéquates à la performance des Cure qui va suivre. »
New Musical Express

Pour la presse, ces concerts se résument à des ‘Funeral Party’. Smith ne dément pas. La performance des Cure se compose dans sa quasi totalité des deux derniers albums, auxquels ils rajoutent à la demande expresse du public, des ‘classiques’ en guise de rappel : "10:15", "Grinding Halt", "Killing An Arab". Bien que les titres de Seventeen Seconds et de Faith permettent au groupe de longues plages d’improvisation où la répétition est poussée jusqu’à l’hypnotisme, où Smith égrène des sons de guitare qui touchent au conditionnement skinnérien, l’exercice est plus rude que prévu pour les musiciens. L’investissement de Smith est déstabilisant tant sur le plan physique que nerveux, et la répétition systématique des morceaux de Faith déclenche à chaque concert la même crise émotionnelle qui a prédestiné à leur création. Spirale infernale qui aspire le trio vers les abîmes de la langueur et du désespoir.


« Pour le public, il n’y avait aucune échappatoire. Les critiques disaient que les concerts étaient des cérémonies religieuses, et c’était vrai. La plupart du temps, je quittais la scène en pleurs. C’était horrible, mais en même temps une bonne expérience, étrange et intense. Nous jouions le plus souvent Faith dans sa totalité plus quelques titres de Seventeen Seconds, et parce que nous ressentions si profondément ce que nous faisions, si quelqu’un hurlait quelque chose, Simon et moi devenions fous, et nous sautions souvent dans le public pour tirer les choses au clair. »
Robert Smith

Pour tenir le choc dans leur voyage au bout de la nuit, les Cure se laissent gaillardement aller à un remède déjà éprouvé et dont l’efficacité n’est plus à démontrer : la boisson. Qu’ils agrémentent à l’occasion de fêves psychotropes.


« Je crois pourtant que durant toute cette période nous avons su garder un certain sens de l’humour. Mais il restait caché. En un sens, c’est bien puisque cela nous a permis de jouer avec une intensité qui sans cela aurait semblé feinte et fabriquée. Pour le public, nous étions un groupe dépressif et morbide, en privé nous n’étions pas du tout comme ça. »
Robert Smith

Début juin, les Cure s’attaquent à nouveau au continent européen. Ils donnent une poignée de concerts en Hollande, en Belgique et en Suisse (Fribourg, une quarantaine de personnes pour tout public, Smith chante assis sur le bord de la scène) avant que les évènements prennent subitement une tournure dramatique. Juste avant de s’installer derrière sa batterie à Sittard, Hollande, Tolhurst apprend le décès de sa mère. "The Funeral Party" prend alors un sens tout particulier pour les membres du groupe, qui retournent précipitemment à Crawley : le titre est joué lors des funérailles.

A la mi-juillet, après avoir achevé leur série de concerts dans le nord de l’Europe, les Cure s’octroient un break, une petite semaine pour enregistrer leur prochain 45 tours ainsi que leur première véritable vidéo. Pensée en dehors de tout concept d’album, "Charlotte Sometimes" voit l’inspiration de Smith renouer avec un esprit plus pop. Loin d’avoir la basse lourde et mécanique de ses dernières exactions, ce morceau possède une mélodie aussi finement ciselée que les premières compositions des Cure. Un soupçon plus torturé quand même. Enregistré en deux jours dans les nouveaux studios de Mike Hedges, "Charlotte Sometimes" donne l’impression d’être le siamois tronçonné de "A Forest", avec ses lignes de basse sculpturales et ses synthés d’ambiances pouvant servir de bande-son pour l’Ange Du Bizarre d’Edgar Poe. La guitare de Smith, plus discrète, agit comme de fins moulinets au scalpel pour peaufiner l’ensemble. "Splintered In Her Head", la face B, est de la même veine, avec son rythme envoûtant d’un cérémonial de l’étrange et son chant erratique glissant tout droit d’une chambre d’écho pleine d’huile. Dernière collaboration du groupe avec le producteur Mike Hedges, ce 45 tours est une bouffée d’oxygène dans le marathon infernal des Cure.


« Ces titres correspondent à une période qui a été très dure pour le groupe et spécialement pour moi. Pour la première fois, je me suis rendu compte que le groupe avait en lui la possiblité et le pouvoir de faire quelque chose de très sérieux. Je sentais que les gens qui venaient alors à nos concerts étaient tellement engagés dans notre musique qu’ils auraient pu se tuer pour nous. Le public voulait voir en moi un nouveau Ian Curtis. C’était très extrême. »
Robert Smith

Coup d’essai pour les Cure au niveau de la maîtrise visuelle, la vidéo de "Charlotte Sometimes", tournée dans un asile psychiatrique abandonné, ne leur donne aucune satisfaction. Les images ne reflètent guère leur conception et leur approche musicale. Du côté de leur identité de groupe par contre, les choses se précisent peu à peu. Sous l’influence de Gallup, indéniablement, et de son goût prononcé pour les vêtements noirs et la tignasse savamment négligée. Et Smith commence à laisser son trauma déteindre sur son look en arborant quelques discrètes touches de maquillage. Sens de la théâtralité qui débute avec la seconde tournée américaine du groupe, en juillet 81, et qui verra son apogée lors de la période Pornography.

Cette tournée aux Etats-Unis se déroule dans le même esprit que les premiers concerts du Picture Tour, alternance de tension nerveuse et de relâchement alcoolisé. Les choses empirent lorsque les Cure traversent le Pacifique. Leur public néo-zélandais et australien, décidément réfractaire à leur tangente cold-wave, leur réclament "Fire In Cairo" ou "10:15" d’une façon plutôt appuyée. Smith, Gallup et Tolhurst en sont exaspérés. Mais c’est au Canada qu’ils touchent le fond, où des spectateurs interrompent régulièrement leurs concerts pour leur demander de jouer du Chuck Berry, par exemple.

Début septembre, après deux semaines de repos, le Picture Tour entame la partie française de son itinéraire. A la même période, Chris Parry commercialise aux Etats-Unis le double-album Happily Ever After, qui contient les deux derniers opus des Cure.

Bien que le groupe ait conquis un public de fidèles en France, leurs concerts sont toujours aussi mouvementés et éreintants. Sauter dans la foule lorsque celle-ci manifeste sa désapprobation est devenue une habitude, pratiquement un jeu entre Gallup et Smith qui de concert jettent leurs instruments au sol, s’en vont en découdre avec les spectateurs, avant de remonter à nouveau sur scène comme si de rien n’était.


« Je ne me rappelle pas vraiment la plupart de ces concerts. J’étais dans cette phase de folie dépressive qui allait aboutir à Pornography. J’avais besoin d’un break - trop de tout aucun répit. De toute façon je n’avais aucun contrôle sur ce que je faisais. Nous étions tenus de faire de gros concerts, avec la sono, l’équipement pour le film, tous ces jeux de lumière et pratiquement pas d’argent en retour, nous étions obligés de jouer toutes les nuits. C’était encore une des stratégies de Bill... »
Robert Smith

La tournée française prend fin le 17 octobre. Les Cure prennent un mois pour tirer les leçons de cette seconde tournée internationale. Apparemment, le concept Carnage Visors n’a pas fait ses preuves : dès le 25 novembre, le groupe se lance dans une tournée anglaise avec And Also The Trees et le duo 1313 en première partie. Cette série de concerts a pour conséquence directe de rapprocher encore plus Smith et Severin, qui joue dans 1313 avec Lydia Lunch. D’où conflits à l’intérieur des Cure, les deux autres membres jalousant l’amitié que Smith porte au bassiste des Banshees...

La tournée se clôt le 3 décembre, et le chanteur des Cure se plonge aussitôt dans la composition de nouveaux morceaux. Pornography est parti pour être bâti sur les ruines de Faith...

Cependant que Smith s’absorbe dans ses travaux d’exorciste, Parry émet des réserves sur la capacité des Cure à tenir un tel rythme :


« Je pense que Faith est un album superbe, réduit à l’essentiel et très stylé, éthéré, mais il a demandé de tels efforts pour être créé... Vous savez, les drogues étaient là, la demande du public était là, les paroles étaient écrites à même le sol du studio... Je pouvais deviner qu’ils n’allaient pas tenir longtemps comme ça. »
Chris Parry
Sébastien Raizer extrait de l'ouvrage La Thérapie de Robert Smith
(Editions du Camion Blanc, 1993, Pages 49 à 60 )

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