« Je ne sais pas pourquoi j’ai fait tout cela, je sentais simplement que je devais le faire. Je ne voulais plus être normal, je ne voulais plus me sentir en sécurité. »
Robert Smith
Violent, peu accessible, extrême, auto destructeur... Ces qualificatifs s’appliquent autant à l’album Pornography qu’à Robert Smith lui-même. Durant les brèves pauses du Picture Tour, dérivant entre Sartre et Lautréamont, il a déjà posé à la batterie les structures de quelques morceaux, dont "Cold" et "Figurehead". Cet instrument va se révéler crucial pour l’élaboration des nouvelles compositions : Smith l’utilise comme structure de base pour étancher ses délires psychotiques.
Année de tous les excès, 82 est également la dernière à obéir à l’effarante loi studio d’enregistrement-sortie d’album-tournée internationale. Dès la fin du mois de janvier cependant , le studio Windmill, situé au sud de londres, est pris d’assaut par les troupes de Fiction. Sans Mike Hedges pourtant, qui les accompagnait depuis Three Imaginary Boys. Pour une fois, la rupture se fait sans drame, cordialement. Hedges est devenu, au fil de ses multiples travaux, un producteur respecté et recherché : il part ainsi s’occuper de la gestation du prochain album des Banshees, A Kiss In The Dreamhouse. Chris Parry présente alors plusieurs producteurs susceptibles d’épauler Smith dans son travail, en vain. Aucun ne correspond au “membre occulte” que le chanteur recherche (conflits de personnalités, froissements d’égos). C’est finalement Phil Thornalley qui emporte le morceau. Jeune ingénieur du son, il a déjà travaillé avec d’autres groupes pop plus ciblés, comme Duran Duran ou les Thompson Twins. Malgré ce passif fort éloigné de l’itinéraire des Cure, décidément acommercial, c’est lui qui tient tête à Smith lors de la maturation de Pornography :
« La seule chose que je connaissais d’eux était "Killing An Arab", une bonne chanson mais trop démonstratrice à mon goût. J’étais très naïf, je ne savais même pas qu’ils avaient eu des succès, alors je les traitais comme des gens normaux qui cherchaient une atmosphère saine. »
Phil Thornalley
Mais le dilettantisme est vite de la partie. Concrètement, c’est déjà un groupe brisé qui vient enregistrer. Smith se partage entre le studio et l’appartement de Steve Severin, s’adonne à l’hallucination la plus éhontée, ce qui n’est pas sans inquiéter son confrère des Banshees. C’est dans cet état de confusion totale qu’il écrit les textes définitifs de Pornography, errant entre acides, perte de contrôle et discussions éthyliques avec son compère Severin.
« Il y avait une rupture de communication. Robert sortait énormément : nous avions de grandes engueulades et j’avais un peu le cafard de le voir si souvent avec Severin. J’étais fier d’être son confident et je voulais le rester. »
Simon Gallup
Tolhurst, Thornalley et Parry ne comprennent pas plus que Gallup ce qui se passe dans la tête de Smith. Pornography tourne pour lui à l’obsession, il ne respecte rien ni personne, cherche un son de guitare qu’il ne trouve pas, et la petite musique qui lui ronge le crâne le rend irritable et distant. Depuis le Picture Tour qui a accompagné Faith, il s’est découvert une passion pour des lectures volontairement dérangeantes et malsaines, allant jusqu’à se régaler de récits d’aliénation mentale, de compte rendus d’hôpitaux psychiatriques, d’anectotes relatives à la démence et au quotidien des pensionnaires d’asiles... Une fois les parties de batterie et de basse enregistrées, il s’octroie le contrôle absolu des opérations. Les cadavres s’entassent dans le fond du studio et Smith crée la musique la plus extrême, violente et auto-destructrice qu’il n’ait jamais composée :
« Je me suis rendu compte que je passais plus de temps avec Lol et Simon qu’avec ma girlfriend Mary, j’en avais assez de vivre pour un groupe alors que chaque cycle (album-tournée) devenait de plus en plus infernal. On quittait l’appartement à dix heures du soir, on se saoûlait, on enregistrait et on allait de nouveau de saoûler avant d’aller dormir. Tout était allé trop loin et je savais que cet album était la fin. C’était trop violent, je voulais que Pornography soit notre meilleur album, mais je devais tout coordonner alors que j’étais incapable de me coordonner moi-même ! Parfois je revenais à la réalité, mais retournais aussitôt dans cet état de psychose maniaque. »
Robert Smith
Album flirtant avec la folie, fiévreux, jusqu’au boutiste et comateux, Pornography a beaucoup coûté aux membres de Cure : à Smith tout d’abord, qui lui a donné son âme malade et suffoquée, et également à Gallup et Tolhurst, qui ont épongé les débris de sa créativité versatile. Après trois mois de travail chaotique, ce sont des Cure profondément marqués par cet extrémisme de studio qui se lancent dans le Fourteen Explicit Moments Tour, avec en première partie le groupe Zerra 1. Exercice à la fois appréhendé et délictueux pour Smith, qui envisage le concert comme le support idéal pour communiquer ses troubles au public, support bien plus explicite selon lui que le format du disque. Du 18 avril au 1er mai, ils tournent en Angleterre alors que leur album est livré aux commentaires de la presse. Guère plus compréhensive que par le passé, celle-ci taxe l’album d’inutilement violent et d’artificiellement torturé. Tout est passé au crible, disséqué, autopsié par une critique à laquelle échappe (volontairement ? ) la sombre tangente existentielle de Robert Smith. Production trop superficielle, influences trop évidentes, choix des titres trop symbolique...
« Pendant que les fans des Cure sont insidieusement enfermés dans l’univers des Cure (autrement cette merde musicale n’existerait pas), Robert Smith semble enfermé en lui-même, un cauchemar en spirale qui fait ressembler les Cure à The Fall, un son pompeux qui when all’s said and done (Joy Division, "Heart And Soul"), semble aridement dépourvu de sens. »
Dave Mac Cullough
Les autres articles, moins vindicatifs, replacent Pornography dans la lignée des précédents albums du groupe. Après avoir porté le changement et l’évolution musicale en étendard, passant de la pop savamment distillée à des climats plus obscurs et hantés de métaphysique existentialiste, les critiques s’étonnent de voir les Cure se cantonner délibérément dans ce genre maussade et introspectif. Beaucoup ne gardent de Smith que l’idée superficielle d’un leader misereré engendrant une musique miséreuse. “Phil Spector en enfer”, peut-on lire dans les colonnes du New Musical Express. A la livraison brute de l’album répondent les commentaires sans nuances de la presse. Rares sont ceux qui osent prendre le quatrième opus des Cure de plein fouet :
« Quoi qu’il en soit il me semble que Pornography n’a pas été conçu pour être objecté ou approuvé, mais pour être pris en bloc (in French in the text) comme une déferlante très dense de couleurs émotionnelles, présentant le portrait d’une âme en laisse, combattant la panique dans le noir. Et tel quel, ça fonctionne vraiment. L’aveu de confessionnal, fragile, apeuré, horriblement désespéré, et très finement ouvragé. Un tueur dans son genre. »
Dave Hill
D’emblée, la pochette présente les visages distordus d’un trio ectoplasmique, dans un amalgame peu nuancé de rouge et de noir. D’emblée, dans un déferlement de batterie et de guitares obsédantes, tortueuse à souhait, Smith balance ces phrases définitives : “It doesn’t matter if we all die”. "One Hundred Years" cultive la désillusion et le nihilisme avec des rythmes inlassablement répétitifs et monotones, et Smith attend le “death row”, le couloir menant les condamnés à mort jusqu’à leurs bourreaux. La guitare suraiguë crève les tympans et les textes s’envolent vers une lune jaunasse. Le Triomphe De La Mort, de Brueghel, illustrerait parfaitement le climat de cauchemar et d’abandon de "A Short Term Effect". “In The Hanging Garden No One Sleeps”, pris par ce froid qui est bel et bien celui de la mort, inspiré à Smith par un mélange de solitude et d’hallucination, atmosphère flirtant constamment avec le trop plein et la rupture. Et le temps ne fait rien à l’affaire... Aucune pause sur le chemin du calvaire pourtant, "Siamese Twins" replonge de plus belle dans une atmosphère plombée et désillusionnée. Et la batterie qui ne s’arrêtera donc jamais - où est le Lysanxia (ou autre anxyolitique...) ?
Pornography, album malade, sentence auto-destructrice...
« Ce disque était centré sur quelques-unes des choses les plus horribles à travers lesquelles les gens peuvent passer dans leur vie de tous les jours. Pornography a été une expérience assez chaotique. Quelque chose d’assez vicieux et anarchique. En fait je ne me souviens plus vraiment ce qui s’est passé pendant que nous le faisions. Pourtant il reste un de mes disques préférés. »
Robert Smith
Retour au premier plan des guitares dans cet album, déchirantes et lancinantes, accompagnant la voix hachée de Smith qui évolue du soupir à la furie. Car il s’agit bien de s’arracher de cette noirceur ambiante pour tenter de retrouver les eaux calmes. Lutte frénétique et sauvage contre l’élément sombre, qui aboutit à une implosion pure et simple. “Au lieu de chanter devant un public, j’aurais pu me retrouver à chanter devant un mur”, constate Smith. Après les dernières brasses dans le bouillon de "A Strange Day" et de "Cold", il se retrouve hébété dans cet halo de voix diffuses qui baigne le titre "Pornography". Fin de la rivière souterraine.
Alors que la presse commente l’album et s’interroge sur la santé du groupe surtout sur celle de Smith (on le verrait bien, une fois de plus, emboiter le pas à Ian Curtis), les Cure s’épuisent dans leur Fourteen Moments Explicit Tour. Fidèles à leur manie stakhanoviste, ils donnent un concert par soir, captivant toute l’attention de leurs publics en déversant les chants d’énergie démultipliée de Pornography. L’un des aspects les plus marquants de cette tournée, du point de vue scènique, est l’apparition flagrante d’artifices vestimentaires et esthétiques. Tolhurst reste partagé entre la provocation et la sobriété, alors que Gallup lui n’hésite pas à verser dans un look SM arrogant, moulé dans du cuir noir et paré d’un amalgame de boucles et de ceintures cloutées. Seul Smith fait un usage forcené du maquillage, excessif jusqu’à la caricature. Vêtements sombres et amples (l’alcool conserve peut-être les fruits, mais donne aussi des rondeurs...), inséparable imperméable terne, et visage barbouillé de plusieurs couches de tout ce qui lui tombe sous la main :
« Je n’applique pas le rouge à lèvres proprement pour éviter que les gens pensent que je le fais par coquetterie, alors que je le porte pour des raisons de théâtralité. Au début j’en portais autour des yeux et autour de la bouche de manière à ce que, lorsque j’étais sur scène, avec la sueur, ça dégouline partout. On aurait dit que quelqu’un venait de me frapper et que je saignais. J’ai dû arrêter parce que ça finissait par me faire mal aux yeux. J’ai gardé le rouge à lèvres parce que je le trouve totalement hors de propos avec ce que je suis réellement. »
Robert Smith
Seconde innovation dans leurs prestations : l’usage accru de lumières ainsi que d’une multitude d’effets sonores. C’est Chris Parry qui, après les séances d’enregistrement de l’album, eut l’idée de mettre tous ces accessoires de mise en scène à la disposition du groupe. Il voulait que leurs concerts ressemblent plus à des shows, et permettre aux Cure de recréer l’ambiance tendue et angoissée de Pornography. Ce qu’ils font à merveille, dans une déferlante de lumières stroboscopiques et d’éclairs psychédéliques, accompagnée d’échos, de grincements de larsens et de réverbérations de toutes sortes. Leurs concerts sont aussi violents que le laissait suggérer l’album, les salles sont pleines à craquer. Cependant la presse réagit à ces prestations de la même façon que pour l’album :
« Les Cure se satisfont de geindre en nous renvoyant l’image du capharnaüm insensé de nos vies. Mais le son est trop frêle et sans structure, le light show est trop austère et les chansons elles-mêmes si intimement misérables pour communiquer autre chose que de l’ennui. »
Steve Sutherland
Les membres de Cure n’arrivent plus à contrôler l’agressivité qu’ils déploient sur scène. Elle en déborde et est présente à chaque minute de la vie du groupe. Comme à son habitude, Tolhurst joue son rôle de soupape de sécurité, mais cela ne suffit pas. Les accrocs entre Smith et Gallup se multiplient, les bagarres aussi.
« Ca recommençait comme avec Matthieu, Simon cherchait querelle à Lol parce qu’il ne pouvait pas le faire directement à moi. La tension montait sans cesse, après les concerts Simon sortait avec les roadies et voyageait aussi avec eux. Je suppose que je n’étais pas d’une compagnie agréable non plus, j’étais dans mon propre monde. Nous ne pouvions plus nous sentir mais ça nous rendait bons sur scène. »
Robert Smith
Après leur passage au mythique Hammersmith Odeon de Londres, Cure traverse la Manche pour la partie continentale de la tournée. Les choses s’empirent considérablement entre Gallup et Tolhurst. L’atmosphère de haine s’étend à tout le groupe, roadies, techniciens, éclairagiste... Dans un club de Strasbourg, le 27 mai, une bagarre de trop éclate entre les deux frères ennemis, au sujet d’une mauvaise histoire de consommations payées ou non. Première dissolution des Cure. Les esprits se calment quelques jours, le temps de faire quelques concerts en France. Mais le 11 juin à Bruxelles, c’est bel et bien la dernière date de la tournée Pornography.
« Il y a plein de choses que j’aimerais faire au lieu de me trimballer de pays en pays en me saoûlant, pour jouer devant des gens qui sont tout aussi saoûls. La tournée était comme le remake du pire cauchemar. C’était comme de s’adosser à un mur, fermer les yeux, et quand on les rouvre on se retrouve au même endroit qu’un an auparavant Et puis on ressemblait plus à une équipe de rugby qu’à un groupe qui fait une tournée. »
Simon Gallup
Le trio s’en retourne dans son île, et Smith et Gallup décident d’en finir là avec les Cure. Chacun part de son côté, sans trop de rancoeur malgré la violence et la rapidité de leur implosion. Alors que ses protégés se dispersent, Chris Parry commercialise "Hanging Garden", 45 tours extrait de Pornography. Aucun membre des Cure n’y fait vraiment attention, sauf pour manifester leur mépris absolu envers ce titre. Pour l’heure, Smith part camper au Pays de Galles avec Mary, Tolhurst se rend en Europe où il se convertit en organiste, et Gallup rejoint son vieil ami Matthieu Hartley, le précédent exclu, et tous deux forment leur propre groupe, The Cry. Abandonné dans les bureaux de Fiction, seul Parry analyse lucidement le split des Cure :
« La tournée Pornography a été mauvaise, mauvais feeling, le pire. Simon était une âme en peine. Il était le seul à croire encore en Cure, et subitement il s’est rendu compte qu’il n’y croyait que pour les mauvaises raisons. Il y croyait surtout pour l’amitié, alors qu’il était évident que Robert traversait une période très froide de sa vie, et quand Robert se cherche, il ne se soucie plus de personne. »
Chris Parry
L’attitude extrême du groupe et de son leader aurait pu leur être autrement fatale. Outre les larges abus du cirque rock (le LSD a souvent cédé la place à la coke durant la tournée Pornography), les séances d’enregistrement frénétiques et sous influences, les tournées de dératés, le processus dans lequel s’était engagé Smith aurait pu le laisser sur le carreau et le faire entrer dans la galerie (déjà bien remplie) des Saintes Victimes de leurs Délires. Une place lui était toute acquise entre Ian Curtis et Syd Barrett - en tout cas pas loin de Nick Drake.
Cependant Robert Smith a sacrifié Cure pour explorer jusqu’aux dernières limites (avant le point de non-retour s’entend) cette tangente sombre de laquelle il ne voulait pour rien se détourner.
Cure ne retrouvera sa véritable identité qu’au bout de dix-huit mois, renaissant sur les cendres de son propre égarement, et maîtrisant alors à fond son idiome : une pop ténue et savamment torturée, teintée d’existentialisme sous-jacent.
Sébastien Raizer extrait de l'ouvrage La Thérapie de Robert Smith
(Editions du Camion Blanc, 1993, Pages 61 à 68 )

