Genre : Rock alternatif France/Suède
Note : *****
D’apparence décharnée, la musique d’Herman Düne, qui fait effectivement une fixette sur la scène américaine comprise dans la nébuleuse Palace Brothers, ressemble de prime abord à un chien fou et famélique, courant en hurlant à la une tel Will Oldham après un Tumbleweed, au milieu d’un bouge désert perdu dans un nuage de poussière au fin fond de l’Arizona. Si le décor, austère, sélectionne les invités, ils sont de toutes nationalités et savent pourquoi ils se trouvent là. En effet, Herman Düne se compose de deux frères d’origine suédoise établis en France depuis des lustres. Ce cosmopolitisme et leur addiction à la musique américaine leur servent à livrer des compositions plutôt décidées, là où d’autres, Européens eux aussi, en sont restés à la simple fascination pour la contre-culture d’outre-Atlantique. La légende leur attribue près de cinq cents chansons ce qui, pour l’instant et à la différence d’un Baby Bird, s’avère très réjouissant sur la durée d’un album. On imagine bien le groupe prenant un plaisir évident à élaborer un tracklisting parmi ce vivier. Les quatorze titres de Switzerland Heritage seraient le Best Of d’autant de formations lo-fi, qui auraient chacune extrait leur meilleur titre. Extrêmement varié malgré une frugalité orchestrale propre à ce genre d’esthétique monacale, ce troisième disque en un an et demi — après le trop confidentiel They Go To The Woods, sorti au printemps dernier chez Shrimper Records — ne lasse jamais. Ces chants de perdition, d’une grande concision, sollicitent durablement le spleen de l’auditeur sans que jamais celui-ci ne se dise que le trio a plongé dans le désenchantement condescendant. Ici, on se dit que des miniatures (pop) peuvent se parer de la même couleur grise tout en présentant une infinie et passionnante variétés de modèle, Herman Düne, plus beau représentant actuel du modélisme lo-fi ?
Julien Welter dans magic! n°56 novembre-décembre 2001
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Esthètes underground
D’origine suédoise mais expatriés en France dès leur plus jeune âge, les frères André et David-Ivar HERMAN DüNE animent depuis maintenant dix ans ce projet folk rock élevé aux accords tonitruants de la scène alternative américaine la plus débraillée (Palace Brothers et Sonic Youth en tête). Alors qu’on pouvait craindre un certain essoufflement à la sortie de son troisième album en moins de deux ans, le groupe s’offre le luxe d’écrire ses meilleures compositions à ce jour. En invitant sans afféterie violons, harmonicas, cuivres et claviers à égayer ses fiestas acoustiques, il sème même, avec Switzerland Heritage, le désordre dans sa villégiature grand luxe.
ON CONNAÎT DÉSORMAIS LE SECRET caché derrière le nom étrange d’Herman Düne, inscrit pour la troisième fois déjà sur l’un de ces disques dit inusable : un amour démesuré pour le rock indépendant le plus large, vécu avec une passion jamais démentie et un engagement de tous les instants. Écrire, jouer et écouter semblent ainsi les maîtres mots de l’existence de Neman, André et David-Ivar, ces trois fondus de folk lo-fi "parce que c’est ainsi que cela doit sonner" citant volontiers le Velvet Underground, les Mountain Goats et Jeffrey Lewis parmi leurs références majeures. Déployant dans ses chansons un éventail d’images poétiques qui concours à faire de Switzerland Heritage son meilleur album à ce jour — dont le son évoque irrésistiblement celui d’Exile On Main Street des Rolling Stones ("Le plus beau des compliments pour nous") —, le trio s’impose comme l’un des groupes phares de sa génération. Qui, de riffs rock binaire (Coffee & Fries) en mélodies géniales (Little Architect), continue d’affiner son écriture nonchalante dont la beauté (Pukka French Lovers, Going To Everglades) n’a certes pas échappé aux oreilles aiguisées du très respecté John Peel, lequel, au vu dudit opus, n’a certainement pas fini de vanter les louanges de cette parfaite démocratie... Se partageant équitablement la place derrière le micro ou tricotant sur d’antédiluviennes Silvertone — guitares rudimentaires par excellence, elles étaient, dans les années 60, uniquement disponibles en supermarché —, David-Ivar et André conjuguent leur érudition en parfaits autodidactes, toujours soutenus par une inflexible rythmique chapardée au célèbre groupe de Lou Reed. "André interprète également toutes les parties de cuivres et de violons du disque. Il est aussi, en dehors du groupe, un musicien de jazz accompli", explique l’ami de toujours Neman, venu remplacer au pied levé Omé, le batteur démissionnaire. Tout aussi prolixe que son aîné, David-Ivar enregistre quant à lui en solo sous le nom de Kungen et joue également de la batterie sur l’attendu premier album de Wilfried, à paraître prochainement chez Prohibited Records. En groupe ou en solo, sur leurs disques ou ceux des autres, rien ne semble pouvoir tarir la soif de jouer de ces multi-instrumentistes, dont les concerts marathons forcent le respect. "On est tellement heureux sur scène qu’on ne voit pas le temps passer", confient-ils. "Régulièrement, nous organisons des scènes ouvertes où chacun peut s’inscrire et interpréter une ou plusieurs chansons de son choix. Tout le monde partage la même guitare, le même micro et chacun chante quand il le souhaite. C’est d’ailleurs la principale activité de la Royal Academy Against Authority". Semi-confidentielle, cette organisation informelle — qui prône un militantisme végétarien de tous les instants et un intérêt non feint pour la vie communautaire — regroupe chacune des activités d’Herman Düne et de sa nébuleuse. Autant de bonnes raisons de s’appesantir sur le plus américain des groupes français et son album aux allures de manifeste folk rock.
MILK-SHAKE
Tout le monde s’accorde à dire de vos dernières chansons qu’elles sont parmi vos plus belles...
DAVID-IVAR : On trouve toujours que nos dernières chansons sont les meilleures. Sinon, à quoi bon continuer d’enregistrer ? Cela dit, comme j’ai écrit pas mal de nouveaux morceaux depuis cet été, ce sont évidemment ceux-là que je préfère aujourd’hui. Sur l’album, ce sont aux premières prises que vont nos faveurs, comme After Y2K, Not Knowing et Martin Donovan In Trust.
NEMAN : Pukka French Lovers est une chanson qu’on adore. Pourtant, nous ne l’avons jamais très bien jouée jusqu’à ce jour, le dernier en studio, où on l’a essayé. Par miracle, la première prise fut la bonne et nous l’avons gardée. L’album était terminé. De toute façon, comme on ne savait pas quels titres évincer, on a tout mis sur le disque.
DI : Chaque titre représente quelque chose de vraiment particulier : Going To Everglades, par exemple, fait référence aux Mountain Goats de John Darnielle. J’y évoque un voyage en Floride, sûrement l’un des endroits les plus sereins que je connaisse. Je l’ai écrite sur un orgue Yamaha Portasound en pensant à cette petite fille qui buvait son milk-shake dans la salle d’embarquement. On l’a enregistré un matin, à Genève, sur le Moog bricolé d’Omé. Two Crows et With A Tank Full Of Gas doivent quant à elles beaucoup à l’énergie des maracas de Neman, dont le jeu me rappelle Jumping Jack Flash ou Dirty Boots de Sonic Youth. Il s’agit de deux petites histoires que la Royal Academy Against Authority voulait à l’origine publier en feuillet, mais je les ai gardées pour le groupe.
Pourquoi avoir enregistré votre album en Suisse ?
Il existe toute une vie communautaire là-bas. On a enregistré dans le studio d’une ancienne raffinerie, l’Usine, qui est un endroit génial avec une salle de concert, un magasin de disques et tout un réseau alternatif gravitant autour. Nous sommes restés un mois en Suisse, hébergés au Squatt Des Jardins.
N : C’est un squatt très différent de ceux qu’on peut trouver chez nous. Il y a par exemple l’eau courante et l’électricité et des familles entières vivent là-bas. La grande différence avec un immeuble traditionnel, c’est l’absence de portes. Et puis, surtout, chacun partage ce qu’il a.
DI : Lors de notre première visite à Genève, à l’occasion d’un festival, nous avons vu Suicide en concert. C’était un show fantastique, complètement punk. Nous avons d’ailleurs décidé de leur dédier notre nouvel album suite à cette soirée mémorable.
Tout était déjà écrit quand vous êtes partis ?
La plupart des chansons existaient effectivement avant que nous n’arrivions, sans qu’on sache précisément comment les interpréter. La plupart du temps, nous travaillons de manière très spontanée.
ANDRÉ : Les morceaux changent de toute façon beaucoup avant l’enregistrement. Comme on joue sans basse, il n’y a pas besoin de travailler la mise en place. Il faut juste qu’un de nous connaisse les accords. En général, les deux autres se débrouillent derrière.
DI : Pour F.Lor, l’ingénieur du son (ndlr: Fabrice Laureau, également bassiste de NLF3 [trio]) avec qui nous enregistrons tous nos disques, c’était une situation un peu bizarre. Dans le groupe, il n’y a que nos Silvertone, et parfois une guitare acoustique italienne, une Eko Chamber héritée d’un ancien professeur de musique, et de la batterie. Au début, il ne pouvait s’empêcher de rajouter des fréquences graves à nos guitares, pour compenser l’absence de basse. Ça n’a pas été évident pour lui car la plupart du temps, on fait un peu n’importe quoi en studio. Mais il sait nous enregistrer au moment où l’on se sent bien, attendant patiemment ce moment. On a beaucoup appris ensemble.
Vous utilisez exclusivement des Silvertone...
Ce sont des guitares très particulières, datant de 1957, qui ont considérablement changé notre façon de jouer. Même si elles ne sont jamais tout à fait justes, leur son, tout simplement magnifique, nous a fait supprimer toutes nos pédales d’effets. Quand Marc Ribot, qu’on adore, prend sa Silvertone, il se passe vraiment quelque chose. Nous l’avons vu une douzaine de fois sur scène, en solo ou à l’époque des Rootless Cosmopolitans et de Shrek et, à chaque fois, ce fut de grandes claques !
À propos, comment envisagez-vous la scène ?
On ne ressent pas le besoin de reproduire nos disques, nous jouons différemment chaque soir. Les chansons existent de toute façon sans tous les arrangements ajoutés en studio. Seul compte l’instant présent, ce qu’on a envie de faire au moment de monter sur scène.
N : Comme nous nous passons de set-list, c’est pour moi une surprise permanente. D’autant qu’André en profite souvent pour jouer des morceaux qu’on ne connaît pas !
Quels rapports entretenez-vous avec votre label ?
A : C’est vrai que nous nous sentons un peu comme des Aliens sur Prohibited Records, mais, quoi qu’on en dise, ce sont les premiers en France à s’être intéressé à nous. Ils étaient là à nos premiers concerts.
DI : Loin d’être les gens un peu fermés qu’on nous avait décrits, ils se sont montré très intrigués par notre musique, qui n’a pourtant rien d’expérimental. Si nous avons sorti notre deuxième album They Go To The Woods sur Shrimper, c’est simplement parce que ce sont des amis, et pas du tout pour trahir Prohibited, avec qui nous nous retrouvons sur des choses extramusicales, comme, par exemple, la vie communautaire. Finalement, nous rejetons les mêmes choses !
Renaud Paulik dans magic! n°56 novembre-décembre 2001
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