Genre : Pop Rock UK
Note : ***
C’est certain, on n’aurait pas aimé se retrouver à la place de Badly Drawn Boy au moment où il a fallu composer la suite de The Hour Of Bewilderbeast, confronté aux angoisses qui accompagnent immanquablement un double succès critique et commercial. Comment, en effet, égaler voire surpasser ce premier monument de pop bricolée maison ?
Si Damon Gough est parvenu à apporter une réponse plus que brillante à cette interrogation, c’est qu’il dispose de trois qualités essentielles. La patience, d’abord. Gough a su prendre tout le temps nécessaire pour accumuler les morceaux (trente-cinq en tout ont fait l’objet d’une première sélection), s’offrant même le luxe d’un détour ludique pour composer la BO de About A Boy. L’humour, ensuite.
Tout commence ici par un sketch digne des Monty Python où le commandant d’un avion signale, juste avant le crash, à ses passagers qu’ils peuvent observer par le hublot un nuage en forme de… Badly Drawn Boy. Et ceux-ci de s’extasier : “That guy’s everywhere !” Tant pis pour ceux qui auraient pu soupçonner Gough, parti enregistrer à Los Angeles, en compagnie de Tom Rothrock (Moby, Elliott Smith, R.E.M.), de mégalomanie ou de trahison.
Enfin, le Mancunien au bonnet crado manifeste un sens salutaire du détachement. Après tout, “Songs are never quite the answer/Just a soundtrack to a life”, comme il l’écrit lui-même sur You Were Right. Alors à quoi bon s’affoler ? Avec ces trois atouts majeurs dans la manche, Badly Drawn Boy a composé un album dont lui-même, sans doute, n’aurait jamais pu rêver il y a encore quelques mois. Son sous-titre, All Possibilities, décrit fort bien l’éclectisme de l’auteur, farfouillant les recoins les plus obscurs de son cerveau pour en revenir l’air ravi, quinze pépites d’or pur à la main.
Les influences les plus classiques – Burt Bacharach, The Beatles, période White Album – sont si complètement digérées, intégrées au squelette même des chansons, qu’elles en deviennent aussi indécelables que des traces d’EPO dans l’urine d’un cycliste. Son bonnet, ses mèches grasses et sa barbe de cinq jours ont longtemps dissimulé l’incroyable vérité. Et pourtant : les compositions de Gough sont parmi les plus sensuelles et les plus séduisantes de l’époque, avec leurs balancements de hanche toujours perceptible mais jamais trop appuyés, leurs clins d’œil vers la soul la plus classique.
En témoigne ce The Further I Slide tubesque, qui convoque le temps d’un tour de piste le fantôme de Marvin Gaye. Ces fragments musicaux du discours amoureux enrobent des textes d’une justesse et d’une évidence telles qu’on a l’impression, l’espace d’un instant, que personne n’avait écrit de chansons d’amour avant lui. On connaît tant d’auteurs qui ont su faire revivre dans leurs œuvres l’intensité dramatique des premiers instants d’une rencontre ou la tragédie d’une rupture. Bien peu se sont montrés capables de dépeindre avec un pareil sens du détail une relation au quotidien dans ses aspects les plus triviaux, de donner leur dimension existentielle ou métaphysique aux questions les plus élémentaires du couple (Have You Fed The Fish ?), aux récits des erreurs minuscules qui s’accumulent avec le temps (I Was Wrong, You Were Right).
Jamais cynique, Gough prononce à notre place ces mots qui se sont un jour bousculés sans que nous parvenions à les exprimer. Avec le recul, on peut toujours se persuader que ces petits désordres des sentiments ne touchent pas à l’essentiel, qu’il y a plus important dans le monde que ces quelques chansons réussies. “How can I give you all the answers you need/When all I possess is a melody ?”, s’interroge-t-il d’ailleurs, lucide. On pourrait lui répondre qu’avec des mélodies pareilles, on a, le temps d’une chanson, réponse à tout.
Matthieu Grunfeld dans magic n°66 de novembre-décembre 2002
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Mélodique et euphorique, Have You Fed the Fish ? s’écoute en sifflant comme une joyeuse buse dans un métro bourré de vieux grincheux. Seule petite réserve : quelques instrumentaux un poil pantouflards et une mini-poignée de titres joués petit bras, qu’on aurait aimé voir poussés aux fesses par des orchestrations de cordes plus enlevées – celles, par exemple, du vénérable Van Dyke Parks (Beach Boys, Randy Newman), qui serait venu par miracle à la rescousse du barbu rondouillard. Pas de quoi freiner la tranquille ascension du très attachant Damon Gough.
Pour rester bien calé sur ses pieds, Badly Drawn Boy s’est donc imaginé des petites histoires parallèles où il se met en scène. Comme sur You Were Right, morceau de bravoure de l’album, où le Mancunien raconte comment il a préféré sa femme à une aventure avec Madonna ! "Cette chanson parle des gens qui font vraiment partie de ma vie : de ma femme, de mes enfants. C’est un petit hommage que je leur rends. Ma femme s’occupe de mes enfants pendant que je fais le guignol autour du monde. Je me sens si coupable parfois. J’avais envie de le dire dans une chanson."
Une chanson dans laquelle Badly Drawn Boy évoque aussi à la volée Frank Sinatra, Kurt Cobain, Jeff Buckley et John Lennon. Des idoles ? "Pas forcément. J’ai réalisé simplement comment tous ces artistes avaient pu être, au fur et à mesure de leur carrière, affectés par la célébrité. Kurt Cobain et John Lennon en sont les exemples extrêmes : d’une certaine façon, la célébrité les a tués. Je ne serai jamais aussi célèbre qu’eux mais quoi qu’il arrive, je préfère me protéger."
Un anonymat salutaire que ne devrait pas bouleverser outre mesure Have You Fed the Fish ?, petite merveille de continuité pépère, qui classe Badly Draw Boy dans la liste des gens "qui auraient vraiment pu, mais qui n’ont vraiment pas voulu", entre Teenage Fanclub et Baby Bird. La classe et l’élégance, avec un bonnet sur la tête et de la nourriture pour poissons rouges dans la main.
Pierre Siankowski dans Les inrockuptibles du 13 novembre 2002
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