Genre : Country USA
Note : ****
Kurt Wagner et sa bande sont décidément de grands ambitieux qui s’ignorent. Non content d’avoir accouché de deux chefs-d’oeuvre consécutifs, l’étincelant Nixon qui assortissait la soul urbaine de Curtis Mayfield à une country raffinée, et le plus sobre Is A Woman, où le dépouillement d’un piano solaire démontrait, s’il le fallait encore, un songwriting de tout premier ordre, le groupe sort un double album gargantuesque. Lequel est à peine maquillé sous la forme de deux disques distincts, dont la complémentarité semble pourtant évidente. Enluminés par les cordes du Nashville String Machine et composés par Wagner à raison d’une chanson par jour l’année passée, Aw Cmon et No You Cmon ne possèdent certes pas l’unité de ton et l’immédiateté de leurs prédécesseurs. Mais, comme nombres de projets de ce type (Sign ‘O’ The Times, Exile On Main Street...), ces deux Lp’s s’amusent à compiler le meilleur de Lambchop et lui fournissent l’occasion d’expérimenter en toute liberté. Aw Cmon sonnera ainsi comme le plus sombre des deux disques, alignant les perles noires comme à l’époque de How I Quit Smoking ou Thriller. No You Cmon s’avère en revanche plus enjoué et plus rock, se permettant même une simplicité bienvenue. Comme rien n’est jamais si facile chez Lambchop, les interconnexions entre les deux disques seront nombreuses. Et ce qui fascine aujourd’hui le plus chez cette indispensable formation de Nashville, c’est la plénitude et l’excellence atteinte par les compositions de Kurt Wagner. Is A Woman le démontrait déjà magnifiquement : l’homme à la casquette fait, l’air de rien, partie des plus grands mélodistes et compositeurs de son temps. À l’image d’illustres songwriters comme Jimmy Webb ou Laura Nyro, le classicisme de ses chansons touche bien souvent au sublime.
Laurent Maréchal dans magic, n°77 de février 2004
© 2004 magic. Tous droits réservés.
Aujourd’hui, les sorties de deux nouveaux albums, Aw C’mon et No You C’mon, permettent d’apprécier jusque dans ses moindres nuances l’éventail musical déployé par Lambchop. Dans ses disques précédents, le groupe s’était focalisé sur des objectifs aussi précis que radicalement différents : Nixon mariait en fanfare la soul et la country, tandis que Is A Woman distillait au compte-gouttes une musique aussi fragile qu’un murmure. Cette fois-ci, le groupe a voulu s’éclater, goûter à l’ivresse d’un éparpillement qu’il n’avait plus connue depuis 1998 et l’album What Another Man Spills.
Wagner se défend d’avoir voulu composer un diptyque méthodiquement organisé. Aw C’mon et No You C’mon forment en tout cas un intéressant miroir à deux faces, renvoyant l’image changeante d’une formation capable à la fois de disperser et de rassembler ses forces. Dispersion avec l’échevelé No You C’mon, mosaïque désordonnée qui témoigne de l’inspiration généreuse d’un véritable groupe de variété - au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire capable de rester uni et cohérent dans la diversité. Rassemblement avec le soyeux Aw C’mon, tableau aux lignes épurées, fondu dans une pâte instrumentale où domine la texture onctueuse des cordes.
Ces deux disques tracent les contours d’un possible best-of - un best-of un peu particulier, puisque forgé uniquement à partir de chansons originales. Les fans pourront certes leur reprocher de ne pas être porteurs de révélations fracassantes ou de sonorités inconnues, même lorsqu’ils conduisent pour la première fois Lambchop sur le terrain de la musique instrumentale - des plages tirées d’une bande-son composée spécialement pour L’Aurore, le film muet de Murnau. Mais l’ambition de Wagner, cette fois-ci, était moins de se poser en artiste aventureux qu’en artisan consciencieux, désireux de retravailler chacun de ses gestes et d’exercer son inspiration. Pour Wagner, il s’agissait aussi de redonner la parole à ce collectif atypique qu’est Lambchop - une dizaine de musiciens et autant de fortes têtes. Et de souligner qu’il en est moins le cerveau que le centre de gravité.
Richard Robert dans Les inrockuptibles du 11 février 2004
© 2004 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.
Curieuse bestiole que ces deux albums de Lambchop. Depuis “Nixon” et “Is A Woman”, on attend évidemment le groupe de Nashville au tournant mais cette livraison fait plus que surprendre : elle déconcerte. Fruit d’une phase d’écriture frénétique (une chanson par jour durant des mois), le projet de Kurt Wagner se distingue de la tradition habituelle des albums doubles, solution pour les artistes d’écouler une productivité trop abondante (“Exile...”, “London Calling”, “Blonde On Blonde”) ou de livrer un inventaire éclectique avant séparation (l’album blanc). Ici, c’est un peu comme si Lambchop livrait deux disques de séances plus ou moins abouties, présenté chacun comme un album à écouter d’une traite.
Certains titres semblent être à peine plus qu’un instrumental de chauffe pour le studio : l’exécution est impeccable mais la compo reste embryonnaire. D’autres, comme “Steve McQueen”, tutoient carrément le sublime avec leur arrangement pour cordes et le phrasé tout en retenue de Wagner. Pourtant, sur chaque album, les variations, même quand il s’agit d’une formule splendide, finissent par lasser et quand sur “No You Cmon” (légèrement plus rythmé, là où “Aw Cmon” est langoureux) débarquent enfin des riffs simples comme tout, on applaudit presque. Au final, il y avait matière à un grand disque ou à un très bon disque et demi. En l’état, les deux albums ne prennent leur dimension qu’en y piochant soi-même sa propre sélection au gré de l’humeur et du moment. Pour l’auditeur pleinement actif, il y a pour chacun de quoi se fabriquer ici son propre album de Lambchop idéal et en réinvention permanente.
François Bacherig dans Rock & Folk n°440 d'avril 2004
© 2004 Rock & Folk. Tous droits réservés.
Le groupe de Nashville qu'emmène le chanteur/compositeur Kurt Wagner célèbre l'année 2004 en sortant simultanément deux nouveaux CD début février. Futé : les fans fervents vont se réjouir d'avoir 24 titres tout neufs à se mettre sous la dent, tandis que les novices peuvent choisir entre les deux disques qui ne diffèrent pas tellement l'un de l'autre, cela dit. Wagner écrit une chanson par jour depuis maintenant plusieurs mois, et Lambchop a également créé l'an dernier une bande-son jouée live sur les images du film «noir» de F. W. Murnau l'Aurore. Ces deux sorties contiennent simplement le fruit de ses récents travaux. Aw C'Mon regorge d'arrangements pop luxuriants permettant à Wagner de réciter ses paroles avec l'intonation d'un vieil oncle chenu enseignant la sagesse aux enfants. Deux ou trois jolis instrumentaux emballent l'affaire sur le mode somnambule, et Wagner conclut avec le bizarre Women Help to Create the Kind of Men They Despise.
Le deuxième CD, No You C'Mon, recèle d'autres échantillons pesants de l'auto-exégèse musicale de Wagner, mais possède également un aspect ludique, notamment quand Lambchop se met à sonner comme une version kraut rock (courant allemand des années 70) de Sonic Youth sur Nothing Adventurous Please. Soit un septième et un huitième albums qui confirment que Lambchop évolue strictement dans son propre univers, ce qui leur vaut tous nos encouragements. Recommandé.
Nick Kent dans Libération du vendredi 23 janvier 2004
© 2004 Libération. Tous droits réservés.
Kurt Wagner s’est remis à fumer. Le leader de Lambchop, groupe de country cramée made in Nashville, avait pourtant intitulé un album, en 1996, How I Quit Smoking. Mais là, sa voix de basse nicotinisée n’a jamais tant fleuré les volutes de cigare, style Lou Reed aphone chantant au ralenti. Depuis 1993, date de son premier single, Lambchop a réinventé une sorte de folk de chambre, mélangeant soul lyrique et pop contemporaine, ballades expérimentales et jazz d’avant-garde. Le tout sur un tempo qui frise l’apesanteur, enrobé dans un mélange de bois organiques et de cordes éthérées. Ce nouvel album, juste deux ans après l’extraordinaire Is A Woman, est composé de deux CD. Non pas un double, mais bien deux disques, séparés et pourtant inséparables, comme un tandem fabriqué dans le même métal. Aw C’Mon et No You C’Mon (comprendre «aw, come on !» et «no, you come on !») sont deux frères siamois, même sang, même son, même texture, en partie tissée par le Nashville String Machine, ensemble symphonique de treize musiciens. Entre deux instrumentaux à la fluidité complexe, à la sophistication lumineuse, Wagner y rumine, de son étrange gosier de brume, des textes cruels à la léthargie opiacée, à l’atmosphère fumeuse. C’est solennel et beau, grave et frissonnant, mystérieux et confondant. De quoi abandonner illico son patch antitabac.
Philippe Barbot dans Télérama n°2825 du 3 mars 2004
© 2004 Télérama. Tous droits réservés.

