Sophia : People Are Like Seasons (2004)  (*** 2000's ***) posté le dimanche 23 juillet 2006 08:30

Genre  :  Rock alternatif UK
Note :  ***


Ceux qui ont connu la musique de Robin Proper-Sheppard avant Sophia ont toujours été décontenancés face à la tristesse et à la fragilité des chansons qu’il écrit depuis la fin tragique de The God Machine. L’énergie et la violence semblaient avoir disparu pour laisser seules place à des complaintes désespérées parfois douloureuses à entendre — et sûrement à chanter. Autre preuve d’un déséquilibre certain, les May Queens, l’autre nom que les musiciens de Sophia utilisent pour des chansons bien plus dures (entre Fugazi et Motörhead). Comme si les émotions ne devaient se mélanger. Comme si son chanteur s’interdisait ici d’élever la voix. Comme si Sophia devait finalement se résoudre à n’avoir qu’une corde à sa guitare, fût-elle joliment pincée. Mais pour ce troisième album, Proper-Sheppard semble avoir franchi un grand pas. Une falaise, même. Pour la première fois, il regarde derrière lui, délivré de l’effroi qui semblait l’étrangler depuis dix ans, et va jusqu’à écrire la suite d’une des chansons les plus sombres de The God Machine (Desert Song no.2). Ailleurs, sur Darkness (Another Shade In Your Black) ou le blues crasseux If A Change Is Gonna Come..., le groupe se laisse ainsi aller à faire gronder ses guitares. N’allez pas croire pour autant que Sophia a changé son fusil d’épaule. People Are Like Seasons recèle en effet des ballades mélancoliques somptueuses, mais Sophia ose enfin des tempos plus enlevés et des sonorités tranchantes (le splendide Oh My Love en ouverture idéale), sans jamais trahir son identité ni même la plume de son auteur. Le résultat est tout aussi inattendu que réussi. Sophia vient d’atteindre un équilibre parfait et rattrape presque dix ans d’errance en un seul disque. Et quel disque... 

Sylvain Collin dans magic, n°77 de février 2004
© 2004 magic. Tous droits réservés.

Sur la pochette de People Are Like Seasons, c’est complètement l’automne : les feuilles sont mortes, la couleur la plus gaie est le beige, ça sent le nez qui coule. Robin Proper-Sheppard pourrait facilement justifier le caractère légèrement lugubre qui émane de l’ensemble. Il pourrait dire que sa vie n’a pas toujours été rose Tagada, il pourrait dire qu’il n’est pas le printemps. La mort de son bassiste, au sein de God Machine, marqua chez lui le début d’une obsession funeste, qu’il n’a dès lors cessé d’entretenir avec Sophia, projet ténébreux déconseillé aux femmes enceintes. Après trois albums (dont un live) douloureux et splendides, Sophia est aujourd’hui de retour, et tout le monde aurait dû jubiler. Mais si les préliminaires de People Are Like Seasons laissaient entrevoir un curieux virage vers des eaux plus douces (Swept Back et sa mélodie évoquant Pinback), elles laissent hélas vite place à une tout autre évidence : les malheurs de Sophia, autrefois à l’origine de complaintes âcres et animées, se sont apaisés.
Ce songwriter neurasthénique et captivant, qu’on se plaisait à imaginer infâme épilateur de poils et porteur de vieux jeans noirs un peu crades, revient un tantinet propre sur lui, caressant ses berceuses dans le sens de la toison, probablement vêtu d’un pantalon en lin. On ne peut que regretter la banalisation d’une musique qui hier grattait ses croûtes et aujourd’hui préfère coller des pansements sur ses plaies, ceux qui font même pas mal quand on les arrache. 

Johanna Seban dans Les inrockuptibles du 21 janvier 2004
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Derrière le nom de code Sophia se cache en fait Robin Proper-Sheppard qui, dans les années 90, avait monté avec deux acolytes The God Machine. Un groupe promis à un bel avenir jusqu’au décès brutal du bassiste à la fin de l’enregistrement de son second album. Traumatisés, les deux membres restants décident de jeter l’éponge. Incapable de monter un autre projet ou tout simplement de jouer, Proper-Sheppard se focalise un temps sur la production en travaillant pour les autres puis décide de reprendre du service avec Sophia. Après deux albums à fortes connotations thérapeutiques et un live, le groupe semble avoir atteint aujourd’hui une délicieuse maturité. Avec sa voix qui rappelle quelquefois celle de Lou Reed ou Mick Jagger, sa facilité à pondre des mélodies accrocheuses et son goût pour la production hyper léchée, Robin frappe très fort d’entrée avec “Oh My Love”, le genre de single évident aussi entêtant qu’efficace. Suivent deux titres tout en douceur, un calme précaire avant l’orage électrique qui déferle sur le final du majestueux “Desert Song n°2”, prélude à un double déchaînement musclé parfaitement maîtrisé, “Darkness (Another Shade In Your Black)”, “If A Change Is Gonna Come”. Et puis comme si de rien n’était, la tension retombe sur les magnifiques “Swore To Myself” et “I Left You” entrecoupés d’une chanson légère (“Holidays Are Nice”), avant un atterrissage en finesse sur “Another Trauma”. Tous ces titres s’enchaînent avec volupté, donnant à ce disque une réelle force conceptuelle. Une sorte de précieux écrin dans lequel sont soigneusement rangées dix perles de la pop.

Eric Decaux dans Rock & Folk n°438 de février 2004
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L’écriture au fil des saisons, une histoire d’introspection, une boucle infinie sur ses propres affaires : The Infinite Circle en 1998 déjà, l’un de ces disques humbles et magnifiques qui découvrent leur spleen idéal en regardant passer les saisons dans le miroir de leur propre vie, quelque part sur les plus belles pages de la musique américaine. De The God Machine, son précédent groupe, Robin Proper-Sheppard avait finalement oublié le bruit pour se concentrer sur les murmures de son propre Sophia, les maux terribles de l’âme accrochés sur le manche des guitares folk plutôt que la violence gratuite des cordes électrifiées, comme pour rappeler qu’on n’a définitivement pas besoin de prises ou d’amplis surchauffés pour se pendre aux nœuds de son cœur.
Sur le nouveau People Are Like Seasons, les douceurs automnales et les lentes chutes mélancoliques d’hier doivent à présent cohabiter avec la dureté de l’hiver, quand Sophia se prend quelquefois à mettre les doigts dans la prise, à laisser les saturations électriques envahir sa musique quand elle ne demanderait au contraire que de se retrouver avec ses silences brisés et son acoustique presque dénudée, sa plus grande force. Dès Oh My Love, attachante pépite électrique aux traits pourtant assez ordinaires, Robin Proper-Sheppard quitte ainsi les terres fragiles de l’intimité pour mettre le nez et les guitares dehors avant de vite rentrer à la maison. People Are Like Seasons, c’est finalement la musique d’un homme qui fait aujourd’hui l’aller-retour entre les déchirures acoustiques les plus poignantes et les accès d’électricité qui le tiraillent, comme aux temps de The God Machine. Etrangement, comme si Robin Proper-Sheppard se savait lui-même loin de chez lui aujourd’hui quand il avance dans le bruit ordinaire (les pénibles If A Change Is Gonna Come, Darkness ou le final poussif du pourtant délicat Desert Song No. 2), la suite retrouve parfois la lueur touchante des flammes qui vacillent la nuit, le cercle mélancolique des mélodies gravées à la mains sur le bois des instruments. Evidemment, quand Sophia tombe sur les immenses beautés tristes et retenues de Fool ou surtout Another Trauma, People Are Like Seasons redevient enfin passionnant. C’est finalement là bien plus qu’ailleurs, sur ces émouvantes et simples écritures acoustiques que Sophia parvient encore à nous parler avec son cœur. A voix basse.

Jérôme Olivier
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