Genre : Post Rock USA
Note : ***
Qu’on le veuille ou non, Tortoise aura incarné durant l’essentiel des années 90 une forme inspirée de vulgarisation de la musique savante américaine, coquetterie qui aura tout de même donné un second souffle vital à toute la scène indépendante américaine. La condescendance et l’excès de sérieux ont été deux impondérables que le groupe n’a pas su éviter, jusqu’à son précédent Lp, le mal nommé Standards, paru en 2001 et sorti en Europe par le label Warp, sans pour autant ouvrir de nouvelles perspectives. En 2004, It’s All Around You donne l’impression d’arriver après la bataille, et c’est peut-être son manque d’ambition qui lui confère l’essentiel de son charme. Jamais plus barbants lorsqu’ils se prétendaient de sentencieux défricheurs alors qu’ils n’étaient que d’intelligents et très habiles revisiteurs, les membres de Tortoise se sont souvent révélés à l’aise dans la série B et la modestie, comme en témoignaient leurs singles, Why We Fight ou Mosquito, miniatures joueuses et humbles. Moins désireux de changer la face du monde, ce disque parcouru d’instrumentaux où priment une certaine facétie (Crest et ses claviers qui n’auraient pas dépareillé sur Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me de The Cure ou Salt The Skies, presque du Zappa, période Hot Rats), possède d’emblée le charme suranné des œuvres tardives. On le rapprochera des albums de Can enregistrés à la fin des années 70, ceux où la formation allemande s’amusait sans danger mais avec bonheur du second degré et des mélodies chaloupées. Plutôt que sur Warp, John McEntire et ses compères devraient songer à une sortie européenne chez Tricatel.
Julien Welter dans magic n°79 d'avril 2004
© 2004 magic. Tous droits réservés.
La discographie de Tortoise s’écoute comme une quête inlassable des mêmes obsessions mélodiques, rythmiques, sonores, dynamiques. Une quête dans laquelle le rock devient un terrain ouvert, un espace fertilisé par une multitude de genres voisins, à commencer par le jazz. Ainsi, si Television, groupe préféré de la plupart des musiciens de Tortoise, était un grand groupe de jazz égaré dans le rock, alors Tortoise serait plutôt un grand groupe de rock égaré dans le jazz. It’s All around You, comme les autres albums du groupe, est un disque ouvert qui, selon les écoutes successives, adopte des sens différents, laisse découvrir de minuscules détails insoupçonnés. Il correspond bien au fait que le groupe souhaite que sa musique connaisse autant d’interprétations que possible.
Les deux premiers morceaux du nouvel album figurent en tout cas parmi les meilleurs enregistrés par le groupe. Le deuxième, surtout, est d’une élégance instable, bâtie sur d’inhabituelles voix éthérées, rappelant la majesté crasse de My Bloody Valentine. Plus loin, le groupe explore ses obsessions, déniche des mélodies de plus en plus complexes, mathématiquement correctes et très touchantes, nourries à l’intérieur de polyrythmies renversantes. Pour autant, Tortoise n’est pas un groupe d’expérimentation en laboratoire. Bien qu’instrumentale, sa musique est aussi un vecteur de colère politique.
Finalement, là où le rap américain aurait pu être la musique la plus explicite de la protestation anti-Bush, mais a refusé d’assumer réellement ce rôle-là, la musique de Tortoise, en exprimant une colère sans mots mais très palpable, s’impose comme le point de ralliement le plus inattendu de l’Amérique en lutte contre son président mal élu.
Joseph Ghosn dans Les inrockuptibles du 5 mai 2004
© 2004 Les inrockuptibles multimedia. Tous droits réservés.

