Nick Cave & the Bad Seeds : Abattoir Blues/The Lyre Of Orpheus (2004)  (*** 2000's ***) posté le samedi 29 juillet 2006 07:55

Genre  :  Rock alternatif Australia
Note :  ***


On ne le dira jamais assez. Nick Cave et ses Bad Seeds font sans doute partie des artistes les plus fascinants de ces deux dernières décennies. Capables de reprendre Jimmy Webb avec maestria et de s'acoquiner avec la Minogue. Responsables de classiques absolus (The Mercy Seat, adoubé par le seigneur Johnny Cash) et de concerts extravagants. En équilibre perpétuel entre le charme romanesque du Vieux Continent et la sauvagerie légendaire du Nouveau Continent. Pourtant, depuis quelques années, ils donnaient l'impression d'assurer le service minimum le temps d'albums jamais vraiment décevants, certes, mais pas bien renversants non plus. Aujourd'hui, alors que l'indéboulonnable Blixa Bargeld a tiré sa révérence après l'enregistrement de Nocturama, Nick Cave renoue enfin avec la magie (noire) qui l'habitait à l'époque de Tender Prey par la grâce, non pas d'un, mais deux disques. Ainsi, Abattoir Blues et The Lyre Of Orpheus ne forment pas ce que l'on a coutume d'appeler dans le jargon un double Lp mais bien deux œuvres aux identités distinctes. La première s'ouvre sur un apocalyptique Get Ready For Love, adjonction qui prend ici des allures menaçantes, amplifiées par les voix du London Community Gospel Choir, que l'on recroisera plus d'une fois. Alors que le gospel mutant de Hiding All Away ramène l'auditeur aux environs de Tupelo (en aller simple), Let The Bells Ring dévoile un lyrisme aussi scintillant que touchant. Et lorsque le groove dégingandé de There She Goes, My Beautiful World s'interrompt, c'est pour mieux laisser place à l'évidence pop quasi-surnaturelle de Nature Boy. Si Abattoir Blues se dévoile ainsi en disque heurté et accidenté, haletant (toujours) et oppressant (parfois), The Lyre Of Orpheus en est le compagnon apaisé, où le chanteur endosse ce costume de crooner qui lui sied si bien. La fausse légèreté de Breathless succède au blues du morceau titre, les cordes lancinantes du sépulcral Easy Money évoquent le spectre du Initials BB de Serge Gainsbourg (pas un hasard si les enregistrements se sont déroulés à Paris...), tandis que des notes de piano soulignent à merveille ce temps qui passe irrémédiablement. Sur la cavalcade intitulée Supernaturally, Cave nique Scott Walker sur son propre terrain, avant de rappeler aux Tindersticks de quel bois il se chauffe sur le superbe Oh Children, comptine plaintive et divine, et point d'orgue final de cette odyssée accidentée en forme de résurrection définitive.

Christophe Basterra dans magic n°84 d'octobre 2004
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Nick Cave, ce stakhanoviste du songwriting, sort un double CD à visage de Janus, les cadences enragées d’Abattoir Blues tranchant (dans le vif) avec les envolées éthérées de The Lyre of Orpheus. Evitant la braderie de rogatons réchauffés qu’implique trop souvent pareille prolificité, l’entreprise, aussi lettrée que farfelue (qui d’autre aurait l’idée de faire rimer les chaussettes de Vladimir Nabokov et le Chinese Rocks de Johnny Thunders ?), a fière allure. Avec son titre godardien et son lyrisme digne d’un outtake de Springsteen, Breathless impressionne, tandis que la conjonction d’une écriture inspirée, de chœurs gospel (There She Goes, My Beautiful World) et d’une flûte jazzy fait tourbillonner des mélodies battues en neige (éternelle), la caverne de Nick ayant cette fois une vue imprenable sur d’assez éblouissants sommets.

Bruno Juffin dans Les inrockuptibles du 22 septembre 2004
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Avouons-le d’emblée, les albums No More Shall We Part et Nocturama nous avaient si peu enthousiasmé qu’on n’attendait plus grand chose de Nick Cave. Et on avait bien tort.
Première surprise : alors qu’un coffret de b-sides était prévu à l’origine pour être dans les bacs à l’automne 2004 (en fin de compte repoussé pour février 2005), on apprend que Nick Cave and The Bad Seeds ont enregistré à Paris un nouvel album.
Deuxième surprise : ce n’est pas un album mais deux dont nous gratifie l’australien Nick.
Troisième surprise : l’auteur de "The carny" ou "Red Right Hand" a retrouvé son ton obscur et son énergie scénique. Ainsi, au théâtre de la mutualité à Paris, les 15 et 16 novembre derniers, malgré un son excessivement fort et mal réglé (qui d’ailleurs valut un arrêt du concert de trois quarts d’heure le premier soir), Nick Cave et ses musiciens ont proposé un set musclé devant une foule qui vu les visages ébahis semblait être scellée sur place. Nettement plus apaisé et bavard le deuxième soir, le groupe joua ces deux jours une grande partie des titres des nouveaux albums Abattoir blues et The lyre of Orpheus réservant les encore pour revisiter son répertoire ("The Mercy Seat", "The Weeping Song", "The Ship Song", "Henry Lee", "Deanna", "City of Refuge"...).
Quatrième surprise : à l’instar des chorales gospel, Nick Cave s’est entouré de choristes qui donnent aux chansons une touche soul, témoin le très spirituel "New Morning" qui chanté par ces chœurs a de quoi vous donner la foi.
Fallait-il les concerts pour revoir le cas Cave ? La rédaction Pinkushion est divisée. Ce qui est sûr, c’est que la relecture des nouvelles chansons dans une approche brute pour la scène a mis en valeur la puissance mélodique des compositions. Revenant à un son direct et une interprétation tendue, Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus ont l’avantage de ne pas se perdre dans une instrumentation soyeuse où la mélancolie domine. L’esprit est toujours tourmenté et rédempteur mais contrairement à Nocturama par exemple, le phrasé y est plus aérien et nettement moins noyé dans les nappes de cordes.
Musicalement Abattoir Blues et The Lyre of Orpheus sont très proches et c’est sûrement pour cette raison qu’ils se retrouvent à la vente dans un même coffret. Aussi, c’est plus du côté du thème lyrique qu’il faut trouver une différence. Composés à partir d’une même structure musicale (piano, violon, chœurs où viennent s’ajouter une fois le corps des chansons sculpté guitare, basse, batterie) Abattoir Blues et The Lyre of Orpheus se différencient dans l’imagé, le poétique. Si Abattoir Blues a plus un côté intriguant, fiévreux voire sardonique comme sur les titres "Cannibal’s hymn", "Hiding all away", "Messiah ward" ou "Nature boy", The Lyre of Orpheus est plus emplie de mélancolie, d’amour apaisé et élégiaque avec des morceaux comme "O Children", "Breathless", "Carry Me" ou encore "Babe You Turn Me On". Mais sous des airs de tranquillité, le jeu reste sec, nerveux. Ainsi, Abattoir Blues serait à rapprocher de Tender Prey ou Henry’s Dream alors que The Lyre of Orpheus serait le penchant de The Good Son ou Your Funeral, My Trial. Mis bout à bout, les deux albums seraient un concentré de Murder Ballads et Kicking Against the Pricks, du blues des églises joué par le diable.
Car ce qui ressort de ce double opus est le retour à des racines blues et soul interprétées avec fièvre. Tout d’abord, l’instrumentation se fait l’écho du cri d’hommes partagé entre la foi, l’amour retrouvé et l’espoir d’un monde meilleur. Le piano n’a plus cette sensualité retenue aux ambiances feutrées mais est dicté par un tempo enlevé, le violon se fait plus discret au profit de guitares tranchantes, la batterie est haletante, plus les chœurs s’envolent plus l’esprit devient menaçant et envoûtant. Puis, l’écriture de l’australien suit ce rythme soutenu. Elle paraît de nouveau fluide, ardente, taillée dans le vif comme dans une lutte personnelle et toujours aussi agitée. La poésie de Nick Cave ressemble comme à son habitude à des contes aux invocations bibliques mais même si le confort spirituel est quelque fois trouvé, le danger semble de nouveau l’habiter. Le calme n’est que de surface et c’est dans le chaos et la déraison qu’il est le plus attachant.
Même si derrière Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus se cache des moments d’apaisement, le malaise est palpable, la bile parle. En continuant à provoquer ses démons, les compositions de Cave gagnent en inspiration et en jeu aéré où se détache un dialogue entre chaque musicien et choriste à la limite de l’improvisation jazzistique.
Comme des brebis qui s’égarent en chemin mais rappelées par le berger, Nick Cave and The Bad Seeds ont su retrouver la verve de leurs débuts et la sérénité perdue depuis The Boatman’s Call. A la recherche du réconfort spirituel depuis des années, espérons que le grand Nick Cave est encore loin de le trouver car c’est le désordre et le danger qui rend sa musique aussi passionnante.

Freduti sur 
Pinkushion le 9 décembre 2004
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