[Woodrow Wilson Guthrie]
Chanteur, harmoniciste et guitariste de folk américain, 1935-1956 : né le 14-07-1912 à Okemah, Oklahoma, mort le 03-10-1967 dans le Queens, New York.
Ce chanteur itinérant, chroniqueur des épreuves et des combats du petit peuple américain dès la Grande Dépression des années 30, a été le modèle de Bob Dylan. Il est le fondateur de la chanson engagée, inscrite dans les rythmes et mélodies de la country et du blues.
Il naît dans une famille de pionniers, fixée dans l’Oklahoma, menant une existence très dure. Son père joue parfois du banjo. Dès l’âge de seize ans, il quitte le foyer et mène une vie d’errance à travers le Texas et la Louisiane, subsistant grâce à de petits métiers. En 1929, il rend visite à son oncle, à Pampa (Texas), qui lui apprend la guitare. Avec des voisins, il fonde le Corncob Trio, qui se produit partout dans la région. A partir de 1935, il compose sa première chanson : « Dusty Old Dust » (également connue sous le nom de « So Long It’s Been Good To Know You »). Il saute alors dans les trains de marchandise, avec sa seule guitare pour bagage, écrivant tous les jours un talking blues (blues parlé) sur des mélodies empruntées à la Carter Family. Ce seront les « Dust-Bowl Ballads » (le « Dust Bowl » est la tornade de poussière que devaient endurer les migrants en route vers la terre promise de la Californie) : « Dust Can’t Kill Me », « I Ain’t Got No Home », chroniques de la Grande Dépression.
En 1937, Guthrie s’installe à Los Angeles et devient une vedette de la radio KFVD, où il anime jusqu’à trois shows par jour et où ses nouvelles chansons (« Oklahoma Hills », « Lonesome Road Blues », alias « Going Down The Road Feelin’ Bad ») atteignent une popularité exceptionnelle. On l’apprécie pour sa simplicité ; il sait faire vibrer la nostalgie des auditeurs pour l’Amérique d’avant la crise, celle qu’il incarne et en laquelle il croit. Il rejoint alors le parti communiste ; il dessine des caricatures et rédige des éditoriaux pour The Daily Worker et The People’s Daily World (quotidien du parti communiste). Armé d’une guitare sur laquelle il a inscrit « Cette machine tue les fascistes », il chante dans toutes les manifestations, les grèves et les meetings de la Côte Ouest ses nouvelles chansons (« The Ballad Of Pretty Boy Floyd », « Union Maid »).
Début 1940, il se retrouve à New York, où il écrit presque aussitôt « This Land Is Your Land », chant patriotique en réponse au « God Bless America » d’Irving Berlin, qu’il ne supporte pas (chanté par les soldats americains lors du débarquement en Normandie, la chanson de Berlin sera le second hymne national américain). Le musicologue Alan Lomax, qui commence à recueillir les chansons populaires des Etats-Unis, voit en lui « un Shakespeare en survêtement ». Il l’enregistre pour la première fois à Washington pour la célèbre Library Of Congress (bibliothèque du Congrès). Aussitôt après, il publie chez Victor ses Dust-Bowl Ballads, auxquelles sont venues s’ajouter la longue ballade de « Tom Joad » et « Do-Re-Mi ». Il se produit alors dans de nombreuses émissions de CBS, et sur scène en compagnie d’autres protégés de Lomax, Leadbelly et Aunt Molly Jackson : Il se joint ensuite aux Almanac Singers (Pete Seeger, Lee Hays et Millard Campbell), groupe spécialisé dans les chansons syndicales, et aussi aux Headline Singers avec Leadbelly, le duo Sonny Terry et Brownie McGhee. Engagé dans la marine marchande, qui lui fait visiter la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Afrique, il signe des chansons patriotiques (« Pastures Of Plenty »), dédiées aux ouvriers des grands chantiers de l’Amérique (« Roll On Columbia », « The Grand Coulee Dam »). Il publie Bound For Glory (En route pour la gloire), une remarquable autobiographie qui suscitera un courant de récits d’errance, dont Jack Kerouac s’inspirera.
Libéré en mars 1945, Woody Guthrie publie aussitôt une série de 78 tours enregistrés par Moses Ash et se spécialise bientôt dans les chansons pour enfants (« Car, Car »), composant aussi son classique « Plane Wreck To Los Gatos », plus tard connu sous le titre « Deportees ». La formation des Weavers, le nouveau groupe de Pete Seeger, va lui offrir son premier tube, une reprise de « So Long, It’s Been Good To Know You ». Au début des années 50, alors qu’il est entouré de toute une cohorte de disciples (Cisco Houston, Ramblin’ Jack Elliott, Deroll Adams), il doit être soigné pour son alcoolisme. On lui découvre une maladie du système nerveux, incurable et héréditaire, la chorée de Huntington. Son caractère s’en ressent, et son humeur se fait maussade, parfois violente ; son écriture aussi en souffre. Il ne parvient pas à faire publier son second livre, Seeds Of Man, et subit une lourde épreuve en assistant à la mort de sa fille de quatre ans, Cathy, brûlée vive comme l’avait déjà été sa soeur. Hospitalisé une première fois en 1952, il perd son autonomie quatre ans plus tard. Ses amis créent alors une fondation, dont le concert initial, le 17 mars 1956, avec les Almanac Singers reformés pour l’occasion, marque à la fois le début officiel de la « renaissance folk » et la canonisation de Woody Guthrie.
Woody Guthrie sera la grande figure à l’ombre de qui naîtra le protest song new-yorkais, propagé à travers le monde par Bob Dylan. Le Kingston Trio triomphe avec ses versions de « Hard, Ain’t It Hard », « This Land Is Vour Land », « Pastures Of Plenty », « Hard Traveling » et « Deportees ». L’hôpital de Greystone Park, dans le New Jersey, devient le lieu de pèlerinage obligé de tous les aspirants folk-singers. Le plus brillant d’entre eux tous arrive en janvier 1961 de son Minnesota natal : Robert Zimmerman, devenu Bob Dylan, qui a appris par coeur plus de deux cents de ses chansons, imitant tout de lui : son phrasé, ses intonations, jusqu’à sa façon d’être (il écrira « Song To Woody »). Au milieu des années 60, alors qu’il est presque totalement paralysé et ne peut plus s’exprimer que par signes, Woody Guthrie a acquis une valeur de mythe : ses enregistrements sont tous réédités, on publie une version écourtée de Seeds Of Man, et ses poèmes sont recueillis dans Born To Win. « This Land Is Your Land » deviendra un classique, enregistré par des interprètes aussi différents que Bing Crosby, Trini Lopez, Peter, Paul & Mary, les Staple Singers, Paul Anka et le Mormon Tabernacle Choir... Célébré à travers des albums consacrés à des reprises de ses chansons (Ramblin’ Jack Elliott, Cisco Houston, Country Joe McDonald, Folkways : The Original Vision), il meurt le 3 octobre 1967, quelques mois après avoir entendu son fils Arlo chanter « Alice’s Restaurant », chanson qui inspirera le film d’Arthur Penn (1969), sorte de manifeste hippie. Bob Dylan sort de sa retraite de Woodstock pour interpréter trois de ses chansons, accompagné de The Band, lors d’un concert célébrant sa mémoire. La légende, depuis, n’a fait que grandir.
En 1940, John Steinbeck avait écrit de lui : « Woody est unique. Des milliers de gens ne le connaissent que sous ce prénom familier. Il est cette voix, et cette guitare. Il chante les chansons de son peuple, et je crois bien qu’il est, en fait, ce peuple. Avec sa voix crue et nasale, sa guitare qui pend comme un cric sur un clou rouillé, Woody n’a rien de sucré, comme il n’est rien de sucré dans ses chansons. Mais ceux qui entendent savent qu’il y a bien plus important. Il y a la volonté des gens de résister et de combattre l’oppression. Je crois qu’on peut définir ça comme étant l’esprit de l’Amérique. » Outre Dylan, son plus important disciple dans les années 60 fut Phil Ochs. Dans la country, Willie Nelson ou Johnny Cash ont pu s’inspirer de lui. Son influence s’est étendue jusqu’au Bruce Springsteen de Nebraska (composé après sa lecture de l’excellente biographie de Joe Klein Woody Guthrie : A Life), au John Mellencamp de Scarecrow et, plus récemment, à Dave Alvin. En Grande-Bretagne, le chanteur Billy Bragg a puisé dans sa démarche, accompagnant les causes sociales, chantant là où on avait besoin de lui, tout en restant un poète singulier. A telle enseigne qu’en 1998 la veuve de Guthrie lui a confié la mise en musique de textes inédits du chanteur, accompagné par le remarquable groupe de rock traditionaliste Wilco. Le résultat, Mermaid Avenue (1998), a reçu un excellent accueil.
Yves Bigot dans Le Dictionnaire du Rock
(Collection Bouquins, Editions Robert Laffont © , 2000)

