THE UNDERTONES  (*** BIOS ***) posté le mardi 15 août 2006 05:45

THE UNDERTONES
  Groupe de punk-rock et de pop irlandais, 1978-1983 :
Feargal Sharkey (chanteur), né le 13-08-1958 à Londonderry, Irlande du Nord ; John O’Neill (guitariste), né le 26-08-1957 à Londonderry ; Damian «Dee» O’Neill (guitariste) ; Michael Bradley (bassiste) ; Billy Doherty (batteur).

Originaire des ghettos catholiques de Londonderry, en Irlande du Nord, ce groupe fut le seul venu d’Ulster à marquer de manière forte et durable le mouvement new wave. Irrésistibles punk-rockers à leurs débuts, inspirés par les Ramones, les Undertones ont su brosser un portrait convaincant (et, parfois, touchant) des frustrations et des désirs de l’adolescence. Servis par le magnifique organe implorant de leur chanteur Feargal Sharkey et le talent de compositeur du guitariste John O’Neill, ils ont ensuite évolué vers une pop plus insidieuse et mélancolique, aux réminiscences de psychédélisme et de soul, déconcertant le jeune public qui raffolait de ses hymnes entraînants. Ils font aujourd’hui figure de classiques trop vite oubliés.

Cinq copains de Londonderry forment les Undertones en novembre 1975. Ils écument les pubs de leur quartier pendant deux ans avant d’enregistrer une maquette rejetée par nombre de labels indépendants londoniens (dont Stiff, Chiswick et Radar). En juin 1978, ils remportent un tremplin local qui leur vaut d’être acceptés par un label de Belfast du nom de Good Vibrations (qui a aussi publié des enregistrements des Outcasts). L’E.-P. Teenage Kicks, pressé à 7 000 exemplaires pendant l’été 1978, n’a même pas de vraie pochette : la rondelle de vinyle est glissée dans une feuille de papier grossier pliée en six. Cet objet est devenu depuis l’un des plus mythiques (et les plus recherchés) de l’histoire de la new wave. Si l’emballage est fruste, le disque lui-même est un joyau. La voix électrisante de Feargal Sharkey, au timbre bêlant et en même temps parfaitement juste et assuré, dressée contre le mur d’accords en barré assénés par les guitares des frères O’Neill, prend un ton tour à tour goguenard, frustré, arrogant et agressif, offrant un pur concentré de frustration adolescente : «I need excitement, oh I need it bad / And it’s the best I’ve ever had / I want to hold you, want to hold you tight / Get teenage kicks all through the night» («J’ai besoin d’excitation, oh j’en ai besoin à mort / Et c’est la meilleure que j’aie jamais eue / Je veux te tenir, je veux te tenir serrée / Prendre mon pied de teenager toute la nuit»). Quelque chose suggère douloureusement que la fille convoitée préférera fatalement un autre à ce prolétaire mal équarri qui chante.

Grâce au soutien du DJ John Peel durant son émission de Radio 1 BBC, Teenage Kicks se vend si rapidement que le groupe — sans manager — doit négocier en catastrophe un nouveau contrat avec un label plus important, en l’occurrence Sire, l’une des maisons de disques phare de la new wave (logeant Talking Heads et Ramones, entre autres). En novembre 1978, après un passage dans le hit-parade télévisé «Top Of The Pops», «Teenage Kicks» pointe au n°31 des classements britanniques, le premier des huit succès que les Undertones placeront dans le Top 50 jusqu’à «Julie Ocean», en juillet 1981. Ils entrent alors en studio avec l’un des meilleurs producteurs de sa génération, Roger Bechirian (ancien ingénieur du son des Beatles, qui veillera sur leurs trois premiers albums), pour un disque indispensable, The Undertones (1979) qui mérite d’être rangé côte à côte avec The Ramones dans la discothèque idéale de tout amateur de punk-rock (ou de punk-pop, si l’on veut être plus précis). Feargal Sharkey y confirme la prouesse vocale de «Teenage Kicks» (réenregistré pour l’album), et s’y impose comme l’un des chanteurs les plus personnels — et les plus complets, techniquement parlant —, de son époque. John O’Neill, qui a écrit 90% des chansons, paroles et musique, est une révélation. Les critiques les plus fins saluent la naissance d’un auteur-compositeur de grand talent, déjà plein de métier, et doté d’un sens de l’accroche peu ordinaire. The Undertones atteint le n°13 des classements britanniques, et trois tubes en sont extraits «Get Over You» (février 1979), «Jimmy Jimmy» (mai 1979), le premier 45 tours du groupe à entrer dans le Top 20, et le jubilatoire «Here Comes The Summer» (juillet 1979).

«You’ve Got My Number (Why Don’t You Use It ?)», sans doute le sommet des Undertones première manière, continue dans la même veine en octobre 1979, propulsé par deux motifs de guitare joués à cent à l’heure par les frères O’Neill. Après une tournée américaine en compagnie de The Clash (été 1979), les Undertones repartent aussitôt en studio pour un deuxième album, Hypnotised, tout aussi réjouissant que le premier, mais qui donne déjà un bref aperçu de l’évolution à venir du groupe avec le merveilleux «Wednesday Week» (n°11 britannique, juillet 1980). Le groupe est alors au sommet de sa popularité : Hypnotised a (brièvement) pointé au n°6, et le 45 tours «My Perfect Cousin» («Mon cousin parfait / Tout ce que j’aime faire, il le déteste») au n°9 ; il peut repartir aux Etats-Unis pour une seconde tournée dont, cette fois, il est la vedette, et dont Sire (installé à New York) espère recueillir les fruits. Mais les Undertones ne demeurent qu’un objet de culte de l’autre côté de l’Atlantique et, du coup — en dépit de leur succès au Royaume-Uni —, Sire décide de les libérer de leur contrat.

Plutôt que de partir à la recherche d’une nouvelle maison de disques, les Undertones préfèrent monter la leur, avec le concours du géant EMI : Ardeck. Cette décision courageuse semble payante lorsque «It’s Going To Happen», leur premier 45 tours de 1981, grimpe dans le Top 20 britannique, aidé en partie par la diffusion régulière de son clip vidéo sur la jeune chaîne MTV. Mais l’album dont ce 45 tours est extrait, Positive Touch (1981), déroute le public habituel du groupe. Le rock’n’roll des deux premiers albums est passé au second plan, pour faire place à une pop plus mûre, plus réfléchie — et tout aussi convaincante. Positive Touch se tient à un parfait point d’équilibre entre le jaillissement des débuts et des climats plus alanguis, parfois à la limite de la déliquescence. Les voix se chevauchent en harmonies, les mélodies glissent de l’une à l’autre avec une légèreté presque impalpable et, toutes proportions gardées, on n’est pas si éloigné des ambiances de la seconde face d’Abbey Road. John O’Neill est alors en proie à l’incertitude, et ses compositions sont admirablement servies par la voix tout en tendresse et retenue de Feargal Sharkey. Ce doute, hélas, s’étend aussi à la valeur qu’il accorde à sa musique, qu’il juge inférieure aux productions des nouveaux groupes du moment, influencés par le psychédélisme, comme Echo And The Bunnymen et The Teardrop Explodes. Déconcerté, le public des Undertones, qui aimait les écouter en souriant et en tapant du pied, ne s’intéresse guère à cet album. Pour le 45 tours suivant, O’Neill engage le producteur Hugh Jones pour enregistrer une nouvelle version, plus évanescente encore, de l’aérien «Julie Ocean» (juillet 1981) : ce 45 tours reste le dernier simple des Undertones à faire une (brève) apparition dans le Top 50. Le suivant, le contemplatif «Beautiful Friend» (février 1982), à la mélodie lumineuse, se heurte à l’indifférence du public.

Après deux autres tournées (l’Europe en septembre 1981, les Etats-Unis en août 1982), les Undertones jouent leur dernier coup de dés avec l’album The Sin Of Pride (1983), un disque tout en ferveur et recueillement. L’influence de la soul y est aussi grande que celle du psychédélisme, avec la présence de cordes et de cuivres. Feargal Sharkey y chante magnifiquement, ne forçant jamais sa voix : il interprète ainsi le très doux «Love Before Romance» comme un cantique songeur. L’album, qui ne contient aucun tube, se solde par un échec commercial complet. En juin 1983, à l’issue d’une tournée de trente concerts au Royaume-Uni, les Undertones annoncent leur séparation.

Ses membres connaîtront des fortunes diverses. Feargal Sharkey mène bientôt une carrière solo un temps couronnée de succès. Il apparaît aux côtés de l’ex-Depeche Mode Vince Clarke dans The Assembly, le temps d’un 45 tours parfait, «Never Never» (n° 4, décembre 1983). Accompagné par les musiciens de Madness, il place ensuite «Listen To Your Father» dans le Top 30 en octobre 1984. Six autres succès suivront de 1985 à 1991, dont «A Good Heart» (une chanson de Maria McKee, la chanteuse de Lone Justice), n°1 britannique en octobre 1985, et «You Little Thief», n°5 en janvier 1986. Un album produit par Dave Stewart d’Eurythmics (Feargal Sharkey, 1985) est également bien accueilli au Royaume-Uni, même s’il faut ajouter que, hormis «Never Never», le travail de Sharkey en solo est loin d’être de la qualité de celui qu’il a accompli pour les Undertones. Établi un moment à Los Angeles, il s’éloignera progressivement des studios d’enregistrement à la fin des années 80 et, après l’album Songs For The Mardi Gras (n°27, 1991), il sera embauché par Polydor en qualité d’«A & R» (responsable des artistes et du répertoire). Les frères O’Neill, eux, durciront leur son et leur attitude avec That Petrol Emotion, un groupe fondé en 1984 avec le chanteur américain Steve Mack, auquel on doit cinq albums inégaux, de Manic Pop Thrill (1984) à Fireproof (1994). John, devenu Sean O’Neill (à ne pas confondre avec le guitariste irlandais du même nom), a quitté le groupe en 1988, après l’album End Of The Millennium Psychosis Blues. La compilation des Undertones Cher O’Bowlies est absolument indispensable, encore que chacun de leurs albums mérite d’être possédé et régulièrement sorti de la discothèque.

Philippe Auclair  dans Le Dictionnaire du Rock
(Collection Bouquins, Editions Robert Laffont © , 2000)

La semaine des 4 jeudis

Dix ans après leur débandade, on donne enfin une nouvelle jeunesse aux quatre fantastiques albums des Undertones, gang irlandais parti pour un sprint avant de faire une carrière rapide, riche, largement incomprise sur le moment. Commentée par leur principal auteur, un John O’Neill aujourd’hui retiré, l’histoire d’un groupe qui offrit leurs plus beaux hymnes à l’adolescence, aux filles et au chocolat.


On le verra, les années 80 ont brisé les ailes de géants des Undertones. Et piétiné la sépulture. Alors que tout le monde, jusqu’aux plus obscurs combos de la planète, voyait une décennie durant sa discographie dûment rééditée, l’oeuvre magistrale des cinq de Londonderry croupissait dans quelques vieux coffres. Un bouillonnant concentré de jeunesse laissé aux moisissures. Un sort qui, paradoxalement, rejoignait l’identité première des Undertones : "Nous n’avions pas, à l’origine, l’intention de faire le moindre album, se rappelle John O’Neill, guitariste et principal compositeur, nous voulions juste sortir des singles comme T-Rex ou Gary Glitter."
De single, les jeunes Undertones de 78 — dont l’âge oscille alors entre 17 et 20 ans — ne pensent d’ailleurs même pas en enregistrer un second. Ils viennent de terminer leur Teenage kicks ep pour le compte d’un minuscule label appartenant à un disquaire de Belfast, Good Vibration, et songent déjà à déposer les armes. Le groupe a vu le jour trois ans plus tôt sous l’impulsion de deux frangins originaires des classes moyennes de Londonderry, John et Vincent O’Neill, dont les parents commerçants encouragent la vocation.   "Contrairement à d’autres, nos parents étaient heureux de nous voir faire de la musique. De toute façon, l’école ne m’intéressait pas et j’aurais eu, tôt ou tard, à faire ce choix qui s’imposait à tous : devenir footballeur ou musicien. Vincent, lui, était beaucoup plus doué pour les études, moi pour le football." Bill Doherty, qui habite à un jet de pierre des O’Neill, hérite de la batterie et Vincent débauche un copain de classe, Michael Bradley, pour tenir la basse.
Après s’être offert une panoplie d’instruments des plus rudimentaires, le quatuor débroussaille de vieux standards en vue de se produire dans les pubs de la ville. Un jour, Billy Doherty traîne lui aussi un copain d’école au local de répétitions — à savoir le salon des O’Neill — et c’est ainsi que Feargal Sharkey se voit proposer de devenir le chanteur des Undertones. Au départ, chaque membre du groupe se cotise, à raison d’une livre par semaine, pour payer à John sa première vraie guitare via un catalogue de vente par correspondance. Pendant ce temps, le petit dernier du clan O’Neill, Damian, s’est lui aussi acheté une guitare dans le dos de ses deux aînés. Du coup, il obtient sans forcer sa place au sein du groupe au détriment de Vincent — qui retournera à ses études — et de la paix familiale. Avec à peine une demi-douzaine de covers à leur répertoire, les Undertones effectuent leurs premiers concerts à la fête du lycée et devant une assistance parentale bienveillante lors d’un meeting scout.

Courant 77, répétitions et concerts s’intensifient : souvent, les groupes pour lesquels ils ouvrent leur font remarquer qu’ils n’ont aucune chance de percer avec un nom aussi anticommercial et leur conseillent, par exemple, The Supertones en remplacement. Conservant contre vents et marées ce patronyme qui, selon eux, "sonne très country and western" les Undertones font tourner désormais une vingtaine de titres et vont acquérir en quelques mois une petite réputation locale pour leurs prestations au Casbah, le seul pub de Derry à ne pas limiter sa programmation aux musiques folkloriques ou formations de balloche. Les habitués du lieu — qui abrite la plupart du temps des groupes de heavy-metal — accueillent avec une légère condescendance les efforts brouillons de la paire de guitaristes, dont le carburant juvénile compense les carences techniques. John O’Neill y déballe pourtant déjà quelques compositions de son cru alors que pour Bradley et Doherty, faire du rock se résume pour l’heure à cramer l’énergie emmagasinée la semaine sur les bancs du lycée : sans le savoir, les Undertones posent déjà les fondations d’un style qu’ils seront, six ans, quatre albums et treize singles durant, les seuls à pratiquer. Une singularité due pour beaucoup à l’atypique registre vocal de Feargal Sharkey, dont les trémolos fragiles ne doivent rien à l’arrogance du punk mais évoquent déjà un Smokey Robinson n’attendant que ses Miracles. "je n’ai jamais aimé la voix de Feargal, confesse aujourd’hui John. Il était excellent sur scène, où il déchargeait une énergie fabuleuse, mais dès le départ sa voix m’a dérangé. Maintenant encore, lorsque je réécoute nos disques, les principaux défauts que j’y trouve proviennent de la voix de Feargal. J’ai tenté une ou deux fois de lui en parler mais il m’envoyait balader : "je suis le chanteur, pas toi, disait-il, alors mêle-toi de tes affaires." Il y a eu, de ce fait, une constante tension dans le groupe."

Un matin de septembre 78, tout le
Royaume-Uni a entendu Teenage kicks.

Les Undertones jouent serré et rapide, dans un genre calqué à la fois sur les garage-bands américains des sixties et le rhythm’n’blues blanc et énergique à la Small Faces. Le punk, qui se réclame des mêmes racines, est de toute façon la seule musique vivante à parvenir jusqu’à leurs oreilles provinciales. Ils écoutent l’émission de John Peel sur Radio One et décident un jour de lui téléphoner pour qu’il parle d’eux à l’antenne. Sans résultat, Peel préférant s’attarder sur la scène punk de Belfast dont les premières secousses réveillent l’Irlande du Nord. En mars 78, ils envoient une demo aux principaux labels indépendants, Chiswick, Stiff et Radar, et ne reçoivent pour toute réponse que leur propre cassette, par retour du courrier. Découragés, ils participent cependant à un tremplin à Belfast qui leur ouvre les portes d’un modeste studio 8 pistes avec, à la clé, le précieux vinyle : quatre chansons, une pochette en noir et blanc, le nom du groupe et le titre dans un lettrage des plus inesthétiques et l’affaire est (mal) emballée.
Les Undertones sont désormais le seul groupe de Derry qui ait gravé un disque avec ses propres chansons. Enfants d’une working-class qui cherche encore ses héros, leur gloire sera donc éternelle dans le quartier auprès d’envieux copains d’école, des piliers de pubs et surtout des filles, sur lesquelles se focalise l’ensemble de leurs obsessions. Dans un monde où l’ambition s’arrête aux frontières du quartier, où l’on aspire à trouver une femme avant de trouver sa voie, ii n’en faut guère plus pour accéder à la postérité locale. Et pour ne pas risquer de ternir leur future légende de clocher, les Undertones décident de se séparer. Les cinq gamins espèrent seulement qu’un Lenny Kaye de l’an 2000 exhumera un jour leur unique trace discographique à l’attention de futurs Nuggets, ces compilations d’obscurités sixties qu’ils ont si amoureusement écoutées. Ceux qui imaginaient leur destin de groupe condamné aux bas-fonds vont se réveiller un matin de septembre 78 avec la tête dans les étoiles : la veille, tout le Royaume-Uni a entendu Teenage kicks à deux reprises dans le show radiophonique de John Peel. Le gourou des ondes, contre lequel ils avaient gardé une canine depuis l’épisode du téléphone, a même lâché ces mots qu’ils ne sont pas près d’oublier : "le meilleur disque de tous les temps". Pourtant, Teenage kicks ne devait pas figurer sur le single — selon John O’Neill, la chanson sera finalement sélectionnée parce que cela faisait un bon titre générique pour un disque auquel n’était envisagée aucune suite et une bonne épitaphe pour les années passées ensemble. Et voilà la chanson placée en orbite par la plus sûre rampe de lancement du rock britannique — John Peel ne démentira d’ailleurs jamais ce coup de foudre initial et ouvrira à trois reprises en cinq ans les portes de ses fameuses sessions à ses protégés.

Dès le lendemain de la première diffusion de Teenage kicks, les Undertones voient affluer des propositions de la part de toutes les maisons de disques : il n’est plus question d’en rester là. Après de rocambolesques négociations, le groupe signe un contrat pour le monde avec Sire, le label new-yorkais de Seymour Stem, très bien implanté dans la new-wave naissante. "Nous étions naïfs. Nous réagissions en fans alors qu’il s’agissait de business. Signer sur le même label que les Ramones ou les Talking Heads semblait si incroyable que nous avons foncé sans vraiment réfléchir. C’était un très mauvais contrat mais il nous a permis de rencontrer Andy Fergusson qui travaillait chez Sire et qui est devenu notre manager et virtuel sixième membre des Undertones."
Pour leur premier passage à Top of the Pops, ils ne changent en rien leurs habitudes vestimentaires : un non-look absolu ! A l’heure des couleurs chamarrées du punk, des mods tirés à quatre épingles, des Costello ou Joe Jackson aux costards impeccablement taillés, les Undertones débarquent en vrais ploucs, comme s’ils allaient à la fête foraine ou au stade un samedi après-midi. Le début de l’ère Undertones est placé sous le signe du velours côtelé, des cabans, des Clarks usées et des cols roulés trop serrés. Le catalogue Pantashop en relief.
Après l’échec inattendu de Get over you en second single, The Undertones, le premier album, sort en avril 79 et leur permet, avec l’intrépide et guilleret Jimmy Jimmy, une première incursion dans le Top 20. La presse abuse de superlatifs pour saluer ce quintet post-adolescent venu d’Irlande du Nord qui enchaîne les hits potentiels avec un naturel dont l’Angleterre a peut-être perdu la recette. Le Melody Maker voit dans ce premier album "un concurrent sérieux pour le Greatest hits d’Abba" et, plus prosaïque, Sounds parle de "teenage dreamland". Le NME résume le tout sous le titre "More perfect pop" et intronise les Undertones dans le cercle très réduit — avec les Jam et quelques autres — des groupes auxquels les années 80 sont promises. Et puis, contrairement à d’autres, les Undertones de l’époque ne revendiquenr ni ne profèrent de messages politiques et se voient donc largement diffusés par la tatillonne BBC. Leurs chansons, à peine traversées parfois d’observations sociales — Family entertainment —, n’évoquent pas de front la situation en Irlande du Nord : "La politique ne nous occupait même pas l’esprit, rapporte John O’Neill. La musique était une évasion, j’étais littéralement absorbé par tout ce qui touchait au rock’n’roll. Pour moi, il y avait avec le punk un retour à l’insouciance des fifties. Parler des problèmes du Nord me semblait devoir être réservé aux vieux."
Mais déjà, derrière le coloré et pulpeux refrain de Here comes the summer, apparente scie estivale, se devine la détresse des jeunes Irlandais au milieu de la guérilla civile. Cet album qui restera leur meilleure vente lâche dans la nature laissée en friche par les maquisards de 77 seize titres courts — aux constructions souvent jumelles — sans un seul répit, à la manière des Ramones, leur modèle punk bubble-gum avoué. le timbre de Sharkey, même s’il est encore mal contrôlé par son propriétaire, oblige néanmoins les Undertones à un style moins bilieux et destructeur que la moyenne des groupes nés du punk. Sharkey, avec sa carcasse frêle et sa voix étrangement pure et émotionnelle, sera au punk ce que Roy Orbison fut vingt ans plus tôt chez les rockers : un égaré magnifique. Mais c’est sur scène qu’il surprend le plus : les Undertones sont passés directement du Casbah au Marquee de Londres et de premières parties miteuses à celles de Clash lors d’une tournée américaine. Souvent, Feargal finit les concerts torse nu, la voix étranglée, se lançant dans une gigue irrésistible ou parodiant les icônes punks.
Du punk, il n’est de toute façon plus guère question lorsque les Undertones refont parler d’eux, fin 79, avec le single You’ve got my number (why don’t you use it), une puissante composition de John au riff imparable, qui annonce un second album mieux maîtrisé et plus personnel. La face B, une reprise de Let’s talk about girl du Chocolate Watch Band, montre en revanche que leur inspiration n’a guère dévié de son axe initial, y compris dans les thèmes abordés. Aussi, ce qui frappe d’emblée quand paraît Hypnotized en avril 80 — outre l’une des pochettes les plus laides jamais réalisées —, ce sont les titres : More songs about chocolate and girls pour poser le débat en ouverture et See that girl, The Way girls talk, Girl’s that don’t talk pout ne citer que les plus tartes. Mais qu’importe, puisque les Undertones sont l’incarnation la plus excitante de la pop dans son acception sixties, de ce qu’ils appellent le dumb entertainment, dont le champ d’investigation dévie ratement des ancestraux rapports filles-garçons. Et puis, ils sont à l’occasion suffisamment lucides pour brosser des portraits hargneux comme My perfect cousin dans la pure veine Ray Davies : He thinks that I’m a cabbage, cos I hate university challenge". Le "cousin" en quesrion — c’est Sharkey qui va vendre la mèche — n’est autre que celui de Michael Bradley à qui, on s’en doute, il n’a plus adressé la parole depuis. Musicalement en tout cas, le groupe a apaisé sa tachycardie et se permet même une somptueuse délicatesse avec Wednesday week, la premiète chanson des Undertones que les parents de Feargal Sharkey trouveront audible. Le même Sharkey, qui fait à l’époque apparaître les premières échardes, souligne des zones d’ombre dans ce qui ressemblait jusque-là à un lisse et idyllique conte de fées. Nous avons appris très vite, constate-t-il dans une interview de l’époque. Nous avons été contraints d’apprendre très vite et, pour être honnête, pas mal du plaisir des débuts a été abandonné en cours de route." Une légère amertume à laquelle vient s’ajouter une véritable guerre ouverte entre le groupe et Sire. Les Undertones reprochent à leur label sa mollesse concernant leur promotion, notamment aux Etats-Unis où Sire occupe pourtant une position dominante. Habile négociateur, leur manager réussit cependant à récupérer le contrat sans compromettre la survie du groupe et, en avril 81, les Undertones fondent leur propre label, Ardeck, qui sera distribué par EMI. "Andy a obtenu pour nous une confortable avance sur notre seule réputation. Nous ne vendions pas beaucoup de disques mais, pour la presse, nous étions toujours promis à un grand avenir."

La parade de l’amour.

Un mois plus tard paraît The Positive touch, troisième album à la pochette blanche et purificatrice, sur laquelle sont imprimés divers motifs en relief. Les Undertones, qui ont cette fois enregistré au calme en Hollande, basculent dans le plus subtil raffinement. Précédé du single It’s going to happen, dont les cuivres puissants rappellent les Dexy’s Midnight Runners, l’album s’ouvre en grand à diverses influences jusque-là timidement évoquées : soul caustique, psychédélisme débordant d’inventions fumeuses, avec notamment pour modèle les Stones de Between the buttons. Mais le génie des Undertones, principalement sur The Positive touch, est d’avoir contenu tout ce bouillonnement à l’intérieur du cadre rigoureux de la pop-song, sans se livrer à de trop fastidieuses démonstrations. "Le premier album reste le plus spontané et, sentimentalement, celui que je préfère car ii symbolise nos heures les plus joyeuses. Mais avec le recul, celui-ci est sans doute le plus intéressant des quatre. Pourtant, nous n’avons jamais adhéré à la façon dont Roger Bechirian l’a produit. Roger avait déjà fait les deux premiers mais il s’est mal adapté à notre évolution. D’ailleurs, lorsque plus tard nous avons réenregistré Julie Ocean avec Hugh Jones pour en faire un single, nous avons regretté que tout l’album n’ait pas cette densité-là." Cette fois, les Undertones ont tellement lâché de lest que certaines chansons sont quasiment nues, offrant à la voix de Sharkey un espace libre pour les plus intimistes et troublants vibratos, auxquels se joignent ceux d’une guitare : l’empreinte du nouveau son Undertones. "Nos influences s’étaient considérablement élargies par rapport à nos débuts. J’écoutais beaucoup Tim Buckley, les deux premiers Velvet, je redécouvrais les trésors de Motown."
Julie Ocean justement sublime ballade aquatique — ou Beautiful friend — un inédit hors album qui sort quelques mois plus tard en single — finiront de creuser le fossé qui sépare le groupe de ses anciens fans. Plus grave, les Undertones peinent à trouver un nouveau public et ce début des eighties, entièrement voué aux néo-romanriques précieux et ridicules, ignore totalement ces bons prolos à l’aspect vestimentaire si peu glamour. "Nous avons souffert d’un déficit d’image, déclare John à l’époque. Nous avons toujours essayé de nous comporter et de nous habiller comme la plupart des gens. Seulement aujourd’hui, plus l’image est forte, plus les gens se précipitent. Il semble que les fans de musique aient besoin de héros." Durant toute l’année 82, les Undertones s’enferment dans le studio 8 pistes qu’ils ont construit à Derry pour écrire et maquetter de nouvelles chansons. Les relations entre John et Feargal se détériorent, pour des raisons plus personnelles que musicales, et ils accouchent dans la douleur d’un de leurs plus brillants singles fin 82 : The Love parade.
Lorsque le quatrième album arrive, en mars 83, le groupe a radicalement transformé son image, posant dans un décor religieux immaculé, les cheveux coupés selon la mode, un synthé au premier plan. "Nous avons subitement pris conscience de notre non-professionnalisme jusque-là. En réaction, nous avons forcé le trait pour apparaître comme un groupe mature, maître de sa musique comme de l’image qu’il renvoyait. Nous sommes d’ailleurs allés trop loin, nous avions perdu toute spontanéité. Nous étions lisses, presque cliniques." Faute de se résoudre à vendre l’âme de leur musique, les Undertones ont préféré tout concéder de leurs origines débraillées, espérant coller au train de la pop asexuée des Duran Duran et consorts. Mais ce train-là est déjà fantôme et l’heure est plutôt, avec les Smiths, Pale Fountains ou Aztec Camera, à un retour à la tradition et aux vertus du naturel. Ils ont tout faux. The Sin of pride est pourtant un album de haute tenue, rutilant et accrocheur, avec des inflexions Tamla Motown encore plus soulignées — une reprise de Got to have you back des Isley Brothers — et des clins d’oeil prodigieux à la pop sixties la plus baroque, celle des Zombies ou des Left Banke. Même les faces B des singles — Window shopping for new clothes notamment — ou les inédits que proposent aujourd’hui les rééditions, débordent de créativité et de magie. Rien, en tout cas, ne laisse supposer que le groupe est à l’agonie.

Les Undertones se séparent pourtant en juin 83, ruinant les dernières chances commerciales de The Sin of pride. "Feargal prenait sa propre carrière très au sérieux et le groupe était devenu encombrant dans sa stratégie. Nous étions appréciés par les spécialistes mais personne n’achetait nos disques. Il ne supportait pas ça." John et Damian O’Neill partent fonder That Petrol Emotion. Bill Doherty, aux dernières nouvelles, serait encore batteur et Michael Bradley est lui devenu DJ et producteur sur une radio. Quant à Feargal Sharkey, ses albums solo soul-pop — prononcez soupe — transparents et indignes ont toujours fait un peu pitié. Seuil le single Never never qu’il enregistrera peu de temps après la séparation des Undertones avec les éphémères The Assembly sera l’occasion de quelques frissons. Après avoir un temps intégré la direction artistique de Polydor Angleterre — où, paraît-il, il frappa une jeune fille qui avait osé lui dire qu’elle était fan des Undertones ! —, Sharkey fait désormais l’acteur dans des sitcoms britanniques. Il reste le seul des Undertones à s’opposer farouchement à toute reformation, même lorsqu’il s’agissait, l’an dernier, de fêter les 50 ans de John Peel. "C’est étrange, tout ce mythe autour de nous, finit par lâcher John O’Neill. L’autre jour, j’ai lu dans une revue que Teenage kicks était désigné "single du siècle". Je comprends que les gens continuent à l’aimer. C’est une chanson fraîche, spontanée, excitante, tout ce que le rock’n’roll et la pop se doivent d’être. Mais "single du siècle", franchement, c’est ridicule.


 propos recueillis par Christophe Conte  pour Les Inrockuptibles n°58 de l'été 1994
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