GLASGOW MONDAY – The Cell
La Cellule.
Généralement, aborder un album de Jandek, c’est d’emblée se confronter à un mur, à un espace sonore d’une folle aridité, comme si cette musique fracassée nous accompagnait poliment vers la sortie, et nous aidait ainsi à ne pas nous aventurer dans l’hermétique forêt des mots proférés sur l’instant, et trop saturés d’intériorité pour être confiés à qui ne possède pas les clefs.
Enregistré en public le 23 Mai 2005, au Centre d’Art Contemporain de Glasgow, l’album intitulé ‘Glasgow Monday – The Cell’ marque un tournant, un retournement. Ce soir-là, c’était opération ‘porte ouverte’.
Un prélude au piano digne des ‘Gymnopédies’ de Satie nous fait pénétrer dans un monde musical connu, balisé, celui des ‘petites notes pianotées l’air de rien’.
Et l’air de rien, le piano est accordé – et l’homme au piano sait pertinemment de quoi est faite une note : d’une hauteur de ton, d’un timbre et du silence autour.
L’air de rien, aidé merveilleusement par Richard Youngs (basse) et Alex Nielsen (batterie et autres percussions), quelque chose s’installe : une voix proche, chaude, presque confidente – et cette ritournelle inlassablement répétée sur le clavier, jusqu’à l’hypnose. Et derrière, ce sont raclements de cymbale, tintements de clochettes, discrets roulements de caisse, grondements de basse, autant de traits qui dessinent avec une précision hallucinante le paysage déchirant de la mélancolie.
Mais, à bien écouter, l’hypnose est ailleurs. Elle sort des mots. Et les mots, peu à peu, sonnent terribles. ‘What do I have ?’ se demande maintes fois le narrateur avec douceur et comme à regret. Et sans le savoir, nous avons glissé dans le crâne de quelqu’un qui n’est déjà plus de ce monde, qui nous parle depuis un arrière-pays dépeuplé depuis fort longtemps.
The Cell (la Cellule) est le nom du lieu où s’est déroulé ce concert, mais c'est aussi le sous-titre de l'album . Mot riche de sens, en anglais comme en français. Outre son sens premier d’endroit clos, de cavité, la cellule désigne aussi l’élément fondamental de tout organisme vivant. Les commentaires vont bon train à la suite de la prestation de Jandek : qu’a-t-il voulu nous confier – nous parle-t-il d’une maladie dont il serait atteint et contre laquelle il lutte – ou n’est-ce qu’une métaphore philosophique inspirée par la phrase de Nietszche ‘l’homme est un animal malade’ ?
La réponse nous attend peut-être dans cette petite masure solitaire, aux volets sombres et clos, qui orne magnifiquement la pochette de l’album.
A la énième écoute de The Cell, il ne fait pas de doute que Jandek connaît ses classiques, et notamment l’art du contrepoint magnifié par Bach (lequel était un grand improvisateur). Jandek n’est certes pas un immense pianiste, mais fin musicien c’est évident : même s’agissant d’une improvisation, chaque note est investie et sonne juste – une main pour les graves, l’autre pour les aigus. Et l’ensemble se rapproche assez de la 25ième variation de Goldberg, lente et rêveuse cascade de notes limpides, nostalgie faite musique.
Et encore une fois : que d'émotions !!!
Phasme, posté sur le forum jamrek.com le jeudi 17 août 2006


