Andrew Bird : Weather Systems (2004) (*** 2000's ***) posté le samedi 29 juillet 2006 08:20

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Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****


Comme l’illustre parfaitement la pochette de Weather Systems, il pleut des cordes chez Andrew Bird : de guitares, de violons, de piano. Frappées, pincées, grattées ou caressées, elles habillent à merveille les mélodies mémorables de chansons pop d’une élégance rare. Il y a du David Byrne dans cette douce sophistication, cette attention portée à la légèreté de rythmiques complexes, ces arrangements soignés et luxuriants mais jamais baroques, dans ce chant sublime parfois légèrement détaché. Ces constructions ambitieuses, écrins de choix pour des sentiments à fleur de peau, rappellent aussi Rufus Wainwright, mais sans maniérisme, pas chochotte pour un sou, dont la voix trahirait une jeunesse solitaire de garçon vacher passée à arpenter les vertes plaines de l’Illinois, à flâner sous les étoiles, à rêver d’autres horizons (“Being alone it can be quite romantic / Like Jacques Cousteau underneath the Atlantic / A fantastic voyage to parts unknown / Going to depths where the sun’s never shone” dans le magnifique Lull). Fidèle à son patronyme, Andrew siffle sur plusieurs des chansons de son quatrième album, dessinant quelques effets joliment surannés. La grâce qui se dégage ainsi (Action/Adventure, First Song, Sovay ou Don’t Be Scared) est simplement renversante. Court et homogène, traversé par des instrumentaux atmosphériques, Weather Systems est un pur chef-d’oeuvre, paisible et lumineux, flottant quelque part entre anticyclones et dépressions.  

Vincent Théval dans magic, n°78 de mars 2004
© 2004 magic. Tous droits réservés.

Pour décrire en peu de mots ce qui fait le charme vénéneux d’Andrew Bird, on a envie de recourir à cette image très tentante : imaginez un instant que Rufus Wainwright redescende enfin de sa montagne de vanités, les chevilles dégonflées et l’inspiration regonflée, et qu’il ranime le feu sacré qui alimentait les chansons de son premier album. Cette comparaison dit bien à quel niveau d’enchantement transporte Weather Systems ; mais elle reste réductrice. Car c’est bel et bien en propriétaire que Bird habite ce magnifique disque d’intérieur, éclairé à la lumière d’une voix de braise et soumis au rayonnement naturel d’une écriture aussi vive que personnelle.
Enregistré dans une vieille ferme retapée en studio, Weather Systems pousse dans ses ultimes retranchements un musicien qui, jusqu’à présent, s’abandonnait encore volontiers aux joies féroces du télescopage des genres. Bird n’a certes pas perdu son goût pour le grand angle : Weather Systems bénéficie notamment d’une ampleur sonore à laquelle la patte du producteur Mark Nevers (créateur d’atmosphères chez Lambchop ou Bonnie 'Prince' Billy) n’est évidemment pas étrangère. Mais l’Américain ne se croit plus obligé de remplir jusqu’à saturation le cadre de ses chansons. Comme si elle avait longuement cheminé dans l’alambic tortueux de son inspiration, sa musique possède désormais cette saveur à la fois raffinée et corsée qui est la marque des meilleurs alcools forts. Quasiment livré à lui-même – le batteur Kevin O’Donnell et la chanteuse Nora O’Connor (Aluminium Group) sont ici ses seuls partenaires –, Bird montre sans afféteries qu’il sait tout faire : chanter divinement (Weather Systems, la chanson, fera pâlir de jalousie le fantôme de Jeff Buckley), trousser des mélodies qui se logent instantanément au creux de l’oreille, concocter des arrangements aussi riches en textures que pauvres en matières grasses, et même siffler comme un pinson aux premiers jours du printemps.
Ce n’est pourtant pas cette flatteuse panoplie de compétences qui envoûte le plus l’auditeur, mais le bon et juste usage qui en est fait tout au long de Weather Systems. Le traitement inventif du violon, filtré à travers un nuage de boucles, d’échos et de pizzicati, résume à lui seul la très haute ambition qui anime Andrew Bird : convertir un langage authentiquement lyrique en autant de signes économes et d’arrangements savamment pesés. 

Richard Robert dans Les inrockuptibles du 25 février 2004
© 2004 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

Un disque qui commence sur quelques notes sifflotées ne saurait être totalement anodin. Un type qui s’appelle Bird et commence par siffloter les notes en question puis laisse jaillir, l’air de rien, sa voix de crooner hésitant, ne saurait rester longtemps ignoré du public. L’an dernier, Joe Henry, jeune vétéran du «cabaret rock» américain, sortait son splendide Tiny Voices, disque de nuit sans fin, chansons d’alcool amer. Ce magistral Weather Systems, écrit et enregistré à Chicago, est une sorte de prolongement à Tiny Voices : un disque du matin, celui-là, lendemain de cuite, envie de soleil, mais pas trop.
Comme chez Joe Henry, les voix sont crues, profondes, et les guitares sobrement fardées de jazz et de blues. C’est très doux, sans batterie ou presque, et pourtant plutôt habillé, vêtements de lin sur corps robuste. On pense bien sûr à Nick Drake (le maître-étalon dès qu’on parle acoustique, âme à nu), à Rufus Wainwright aussi, pour la musicalité gourmande. A 26 ans, Andrew Bird (1) se pose tranquillement dans le cercle très restreint des auteurs-compositeurs-interprètes à surveiller de près. Et à remercier chaque matin.

(1) Violoniste folk de formation, il mène aussi le groupe Bowl of Fire, spécialisé dans les reprises de classiques américains des années 30 (album Oh! The Grandeur, Rykodisc).

Emmanuel Tellier dans Télérama n°2828 du 24 mars 2004
© 2004 Télérama. Tous droits réservés.

Pour être vraiment sincère, on ne connaissait que très peu Andrew Bird avant l’écoute de Weather Systems. Depuis que son album est devenu notre disque de chevet, on s’en veut de n’avoir pas su découvrir plus tôt le talent de ce musicien. Leader au sein du groupe Bowl of Fire, les disques d'Andrew Bird ne nous avaient guère enthousiasmé. On avait croisé son nom sur des notes de pochette d’albums de la Handsome Family ou encore de Neko Case pour sa contribution en tant que violoniste, son instrument de prédilection. Mais de là encore à déceler un virtuose, l’écart était grand.
Et puis voilà que sort sans grande fanfare l’album qui allait faire de l’américain d’ores et déjà une des révélations de l’année en cours. Alors qu'Andrew Bird proposait ses talents de violoniste à divers groupes de la scène locale de Chicago, son registre aux recoins du folk et de la pop mûrissait savamment dans un coin de son cerveau. Il y a des artistes dont la carrière émerge d’un seul coup, d’autres comme le vin nécessitent plusieurs années de vieillissement pour devenir bons.
Weather Systems ou l’album de la révélation dévoile enfin une qualité d’écriture qui met à profit un sens de la mélodie susurrée par une voix dont la tonalité se confond avec celle du violon au plus grand bonheur de l’auditeur. De cette voix proche de celle de Rufus Wainwright avec qui l’ex Bowl of Fire partage le même souffle de la respiration, la même façon de faire sonner les mots et la même approche de l’orchestration, en moins grandiloquent, les chansons de Bird vibrent alors de tout leur corps. Le charme de cet album repose sur des compositions instrumentales ("5", "Skin", "10") et d’autres chantées d’une voix délicatement posée qui ne dépasse jamais l’excès de vertu ("First Song", "Lull", "Don’t be Scared"). Peu d’instrument (batterie, guitares) à l’image d’un violon à la partition minimale et juste habille l’ensemble avec style et dandysme, ce qui suffit à remuer les tripes de l’auditeur. Le tout est produit d’une manière sobre par Mark Nevers, un habitué des ambiances feutrées mais jamais ronflantes (Lambchop, Will Oldham).
Dès lors, Weather Systems se présente comme un classique de pop contemporaine. Et on se réjouit que des musiciens comme Andrew Bird élèvent sans prétention la pop au rang d’art majeur, nous faisant oublier un instant son côté bâtard que l’industrie du disque aime honorer à des fins plus financières qu’artistiques. On rêve alors de penser que dans les écoles de musique à l’esprit ouvert, des albums comme celui entre nos mains puissent être étudiés au même titre que les grands compositeurs tant l’écriture est de qualité, se situant entre un répertoire de musique classique et d’une pop exigeante. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les chansons, ce qui apparaît aujourd’hui comme un geste pas aussi simple qu’on puisse le croire.
Des titres comme "Weather Systems", "I", ou "Action/Adventure" tracent les bases d’une structure mélodique. Une voix enchaîne les mots et les fait osciller les uns contre les autres. Une respiration rapide et profonde s’accouple à la tonalité d’un violon dont les cordes à peine grattées vibrent en arpèges ou en accords. La sonorité de l’instrument dont les harmoniques enjolivent chaque chanson s’unit parfaitement avec la discrétion du reste de l’orchestration, guitare frémissante, batterie au tempo ouaté.
De cette symbiose, on retiendra un disque à l’écriture maîtrisée et une volonté d’afficher l’émotion que procure la musique lorsqu’elle est jouée avec respect et abandon. Andrew Bird porte bien son nom, avec Weather Systems, il s’envole très haut et en toute liberté nous ramenant de ces voyages musicaux la chaleur dont a besoin le cœur pour se sentir moins seul. On s’en voudra toujours de perdre un ami très cher.

Freduti sur 
Pinkushion le 21 avril 2004
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