BONNIE 'PRINCE' BILLY & TORTOISE : The Brave And The Bold (2006) (*** WILL OLDHAM : les archives ***) posté le dimanche 07 mai 2006 12:15

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, BONNIE 'PRINCE' BILLY & TORTOISE : The Brave And The Bold (2006)

Genre  :  Pop Rock USA
Note :  ***


Il y a quelques années, lorsque Tortoise et celui qui se faisait encore appeler Will Oldham se partageaient les premiers rôles dans les nouvelles galeries souterraines de la musique américaine, les uns au rayon post-rock, l’autre dans la réserve néo-country existentielle, une telle double affiche aurait fait sensation. Néanmoins, en 2006, Tortoise ne figure plus tout à fait aux avant-postes du rock et Oldham a tellement alterné les disques indispensables et les rogatons qu’il ne constitue plus une caution forcément fiable.
Aux antipodes l’une de l’autre musicalement, ces deux entités majeures de la dernière décennie possèdent pourtant depuis longtemps, sur un plan humain, des couloirs de correspondance. Une fois ces figures reliées pour de bon, on était en droit de s’attendre à un véritable croisement entre les paysages sonores diffractés chers à la cellule grise de Chicago et le chant magnétique de Bonnie “Prince” Billy, postulat forcément excitant.
Le choix d’un terrain neutre, celui d’un album de reprises parfois iconoclastes (de Springsteen à Devo), augmentait les chances d’une collusion fertile. Elle a effectivement lieu sur le dos de ce brave Elton John, dont l’affable Daniel de 1973 se retrouve travesti en créature reptilienne naviguant à l’intérieur d’un marécage de sons circulaires et de guitares en abyme qui paraissent lui dévorer les chairs au ralenti. Etonnante également, la version comateuse du Thunder Road du Boss – un véritable feu de Bruce –, tiraillée par des synthés vintage qui lui donnent un côté Grandaddy sous morphine assez amusant.
Souvent relégué au rôle de simple backing-band, Tortoise n’est pas vraiment dans son élément lorsqu’il se force à camper les idiots punk-rock (It’s Expected I’m Gone des Minutemen, That’s Pep de Devo) au lieu de déployer son jeu tout en confluences et liaisons, sensuelles et sensorielles.
Dans ce registre-là, (Some Say) I Got Devil de l’oubliée Melanie est une belle réussite, tout comme le déchirant Pancho, chanson interprétée sur le tard par le countryman Don Williams – sur la BO de Cisco Kid – et qui méritait bien cette nouvelle mise en lumière.
Finalement plus à leur aise dans la sobriété que dans l’outrance, les protagonistes de ce disque récréatif – qu’ils comparent aux Basement Tapes, ce qui est très exagéré – ont pourtant cherché à se faire violence, notamment en revisitant dans sa langue d’origine Cravo e Canela du Brésilien Milton Nascimento, pour un résultat parfumé quoiqu’un brin cacophonique.
On les sent d’ailleurs bien moins empruntés lorsqu’ils se contentent de faire allégeance à leurs contemporains les plus proches : Lungfish et Quix*o*tic, traités avec plus d’égards qu’Elton ou Bruce.  

Christophe Conte dans Les inrockuptibles du 25 janvier 2006
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Sur le papier, le projet ressemble ni plus ni moins à un rêve de mélomane. Mais on sait malheureusement trop bien que tous les rêves ne doivent pas se réaliser, de peur qu’ils tournent au cauchemar. Et qu’on ne s’en relève jamais. C’est donc avec une drôle d’impatience fébrile que l’on a écouté une première fois The Brave And The Bold. Sans rien dire, du début à la fin, de crainte que notre enthousiasme immédiat(Cravo É Canela, une géniale cover brésilienne placée en ouverture) ne soit aussitôt tempéré par une déception consécutive (le jeu un brin démonstratif de Tortoise à l’épreuve du It’s Expected I’m Gone des Minutemen, seconde plage du disque).
Au bout des quarante minutes réglementaires, il fallut bien se rendre à l’évidence : “chef-d’œuvre”, mot pourtant si galvaudé qu’on préfère l’utiliser avec les précautions d’usage nécessaires, en y adossant quelque guillemet. Or donc, pour avoir épaulé Bill Callahan (Smog) – l’éternel outsider et faux jumeau de Will Oldham – lors de l’accouchement de l’inoubliable Dongs Of Sevotion (2000), on savait les cinq musiciens de Tortoise (Dan Bitney, John Herndon, Doug McCombs, John McEntire et Jeff Parker, par ordre d’apparition alphabétique) capables de s’adapter avec une aisance confondante au format pourtant si restrictif de la chanson, aussi torturée soit-elle.
L’annonce d’une collaboration du collectif chicagoan avec Bonnie ‘Prince’ Billy a dès lors pris l’allure d’un Yalta insensé entre le génie du folk lo-fi et le groupe-phare du post-rock décomplexé. D’autant que le résultat est cet album entièrement constitué de reprises (dix au total), dont le simple énoncé des originaux suffit à donner le vertige… En effet, qui d’autres que ces six hommes-là pour ainsi faire se côtoyer Elton John (la version de Daniel figure potentiellement le sommet infranchissable du disque) et Bruce Springsteen (Thunder Road, méconnaissable et fascinant chemin de traverse en regard de l’original), Richard Thompson (le séminal The Calvary Cross, dont le traitement n’aurait pas dépareillé sur Master And Everyone, l’enregistrement le plus arrangé de Bonnie ‘Prince’ Billy) et la méconnue chanteuse country Melanie Safka (le déchirant (Some Say) I Got Devil) sans se ridiculiser ? Mais l’extravagance des assemblages (on songe à des plaques tectoniques qui se chevaucheraient) ne saurait éclipser le plaisir inouï procuré par l’alchimie qui se déroule ici, devant nos yeux ébahis et nos oreilles stupéfaites. Emmené par un son effrontément saturé mais jamais saturant, The Brave And The Bold donne à entendre un Will Oldham plus habité que jamais, ainsi qu’un Tortoise plus libre qu’à l’accoutumée (surtout en mémoire du fort mitigé It’s All Around You de 2004).
Il suffit, pour s’en convaincre, d’entendre la complémentarité à l’œuvre sur le bien nommé Love Is Love de Lungfish, où la voix incantatoire d’Oldham (doublée par celle d’un membre de la formation chicagoane) se marie avec une musique en fusion (orgue vrombissant, séquences assourdissantes, arpèges dissonants). Idem sur le jouissif That’s Pep de Devo, dont la version endiablée frôle le free jazz. Quand vient l’heure de la conclusion, On My Own de Quix*o*tic joué façon bouleversante veillée funèbre, on ne sait plus s’il s’agit d’un rêve fantasmé, éveillé ou réalisé…

Renaud Paulik et Franck Vergeade dans magic, n°97 de février 2006
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Will Oldham alias, Bonnie ‘Prince’ Billy et le quintet expérimental de Chicago s’allient pour un disque de reprises iconoclastes. Du grand art.
Le choc d’une rencontre entre le prince de la country lo fi et l’une des formations phares du rock expérimental allait forcément provoquer chez les fans des deux clans quelques boutons de fièvre. Il est vrai que sur papier, l’association promettait de bien belles surprises tant le spectre musical de chacun peut être aux antipodes et pourtant intimement lié.
Depuis plus de dix ans, Tortoise et Will Oldham font partie de ces artistes qui comptent, tant par leur vision singulière que par leur inspiration qui ne leur a pratiquement jamais fait défaut. Les deux pionniers ne s’étaient jamais rencontrés sur disque, mais tous deux sont des habitués des collaborations improbables : Oldham se plait à changer de pseudo et groupes selon l’humeur et passer des nuits blanches en studio en bonne compagnie : Matt Sweeney, Silver Jews, Ryan Murphy, Nicolai Dunger, le superbe EP Amalgamated Sons of Rest avec Jason Molina et Alasdair Roberts... Quelques figures du post rock font partie de son entourage, tel son vieil ami le guitariste David Pajo, David Grubbs et Dirty Three. Et puis le barbu dégarni a tout de même participé à l’un des disques le plus emblématiques du genre, le Spiderland de Slint (bon il est simplement crédité pour la pochette, mais tout de même). Quant à la formation rock amphibie de John Mc Entire, ses travaux avec Stereolab, Tom Zé et The Ex avaient laissé quelques bons souvenirs.
The Brave and The Bold, titre vraisemblablement inspiré d’une aventure de la ligue des superhéros (!!!), opte pour la rencontre iconoclaste des genres. Le choix des dix reprises est souvent judicieux, piochant entre poids lourds mainstream, gratin rock avant-gardiste, songwriters méconnus, musique brésilienne et coups de cœur indé. Si l’on devait comparer ce disque à ses géniteurs, nul doute que ce serait vers Bonnie ‘Prince’ Billy que l’on pencherait, car c’est un disque de chansons, même si très riche aussi en terme d’ambiances. L’entrée en la matière très exotique par “Cravo e Canela” du brésilien Milton Nascimento affiche cette notion d’éclectisme musical. Finalement, ce sera le morceau qui se rapproche le plus du style de Tortoise, par ses clés mélodiques abstraites et son influence world.
On s’y attendait un peu de la part des paysagistes sonores de Tortoise, lorsqu’ils s’approprient quelques standards rock, ceux-ci deviennent méconnaissables. Mais c’est aussi le cas d’Oldham lorsqu’il reprenait en concert “Big Balls” d’AC/DC... L’intro de clavier fantômatique du “Thunder Road” de Springsteen, l’une de ses mélodies les plus célèbres, ne laissera aucune chance aux admirateurs du «Boss». Il ne reste de la version originale que les paroles Beatnik. Le son rappelle les synthés crades de ces Giallo italiens de la fin des années 70, flippants. La production est foisonnante, et les instruments de John McEntire (claviériste et batteur), Bundy K. Brown (guitariste et bassiste), Dan Bitney (claviériste et percussionniste) Doug McCombs (bassiste) et John Herndon (batteur et claviériste) pullulent d’idées, cherchent à se frayer chacun un chemin, d’établir une nouvelle vie à partir du squelette des originaux. “Daniel”, une vieillerie de cet empâté d’Elton John, se transforme ainsi en ballade industrielle, une traversée d’un désert radioactif d’où s’extirpe une mélodie poignante. Avec le même traitement synthétique, “Love Is Love” de Lungfish laisse échapper des résonances à la Suicide. Ce sont deux des titres les plus incontournables de l’album.
Paradoxalement surprenant, la reprise de Devo est certainement l’interprétation la plus fidèle du lot, un peu décevante. Ce qui est dommage car lorsque le super groupe s’attaque à la branche rock radical, les guitares abrasives des Punk rockers réactionnaires Minutemen deviennent troubles, noyées dans un beat plus tentaculaire et revigorant.
D’autres titres ont conservé l’essence mélodique des versions originales : c’est le cas du “Poncho” du cowboy crooner Don Williams. Une vraie ballade sensible, flottant sur un nuage d’arrangements légers : xylophone et orgue Hammond. “The Calvary Cross” du virtuose folk de la six-cordes Richard Thompson est aussi la pièce de résistance du disque. L’atmosphère rêche et traumatisante composée par l’ancien Fairport Convention a été agrémentée d’un arpège poisseux à l’empreinte John McEntire et quelques chœurs célestes discrets. La voix de Bonnie ‘Prince’ Billy atteint ici - et comme sur "Daniel" - des sommets d’émotion. Will Oldham s’est déjà rapproché de ce format limite pop sur Joya ou I See A Darkness, et c’est bien souvent dans ce cas de figure que les étincelles se produisent. The Brave and the Bold est rempli d’audace et d’ingéniosité, c’est un succès. Mais ça, ce n’est pas une surprise.

Paul-Ramone sur 
Pinkushion le 13 janvier 2006
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