Genre : Reggae Jamaica
Note : ***
«Excusez-moi si j’allume mon joint... » commence Marley sur «Easy Skanking», le premier titre de «Kaya». Mais comment donc ! Faites, ne vous gênez pas pour nous. On connaît la musique ! C’est que jamais auparavant Jah Bob n’avait pris la peine de nous avertir qu’il allait doucement glisser dans le coma des tropiques. Jamais de façon si franche. Se sent-il blâmable dans son engourdissement dû à l’herbe folle, de ne plus rien pénétrer, de passer bien au-delà de la pression et de la frénésie des réalités ? En tout cas, jamais album des Wailers n’a été aussi débranché, aussi incontestablement délesté de toutes intentions politiques ou religieuses, que «Kaya». Pas le moindre encouragement spirituel ! Même «Exodus», pourtant fort peu inspiré, était moins invertébré au niveau des textes. Oh, c’est pas moi qui vais m’en plaindre ! La musique est bonne, plus égale que sur «Exodus» mais sans les abscisses qu’étaient «Natural Mystic», «So Much Things To Say», «Waiting In Vain» et «Jamming». Ce que j’aime dans «Kaya», c’est d’abord le son, caoutchouteux, épais, latex brûlant qui par instant se met à faire des cloques, explosant aussitôt, comme sur «Crisis» ou «Sun Is Shining». Blop blop blop. Mais faut reconnaître que Marley a l’esprit quelque peu fané avec ses 500 grammes d’herbe hebdomadaires. Il a les neurones légèrement paralysés, infoutu qu’il est de produire son quota minimum. L’est obligé d’aller touiller dans trois de ses vieux pots, enregistrés à l’époque Trojan, «Kaya», «Sun Is Shining» et «Don’t Rock My Boat» intitulé ici «Satisfy My Soul», que l’on retrouve sur «African Herbsman». Personnellement, je préfère les versions originales parce que j’aime le reggae comme le rasta aime son filet de poisson, sans margarine et sans rince-doigts, nature. «Is This Love», le simple, n’est certainement pas le meilleur titre, la mélodie étant assez banale, mais le plus représentatif du ton général de cet album : «I wanna love you everyday and everynight». Pas difficile à piger. La musique des Wailers est toujours aussi charnelle et malgré son évidente sophistication, on n’est pas obligé de procéder à un déshabillage minutieux pour en retrouver la pulsion d’origine. Elle semble apprécier de plus en plus les fioritures et les enjolivures, mais le souffle passe par-dessus tout ça. Vous voulez une preuve ? Eh bien dans la purée nocturne qu’épaissit la fumée des joints, je danse et danse encore ; la palpitation de «Running Away» est crue et «Time Will Tell» suggère de lents mouvements langoureux. Comme il dit, vaut mieux vivre en enfer en pensant que c’est le paradis ! Take a break.
Francis Dordor dans BEST n°117 d'avril 1978
© 1978 BEST. Tous droits réservés.
Kaya (l’herbe dans l’argot des ghettos jamaïcains) est un album léger, composé de chansons d’amour aux mélodies simples et aux tempos ralentis. C’est un disque sans prétention, facile d’accès et agréable à écouter. Mais il ne tient pas une seule seconde la comparaison avec les albums précédents. La critique de l’époque, qui juge le disque trop commercial, ne s’y trompe pas. Elle cherche, mais ne trouve plus, l’élan révolutionnaire qui animait jusqu’alors Bob Marley et son groupe. Les titres qui figurent sur l’album sont en fait issus des sessions d’Exodus. Les Wailers enregistrent pour la première fois en 24 pistes et posent les maquettes d’une vingtaine de chansons, suffisamment pour alimenter deux albums. La tournée d’Exodus durera dix-huit mois et ne laisse aucun répit au groupe. Le disque, qui sort en 1978, sera en fait composé de morceaux enregistrés un an et demi plus tôt. Et de manière assez évidente, ce ne sont pas les meilleurs ! Le chant de Marley est parfois trop relâché. Sur «Running Away», un des plus beaux titres pourtant, il finit presque à côté. Le mixage est lui aussi moins convaincant. Les choeurs des I-Threes sont trop en avant et les sons de claviers «à la mode» altèrent la qualité de l’ensemble.
Kaya est aussi l’album du grand recyclage. Bob a tout au long de sa carrière fait du neuf avec de l’ancien. «Satisfy My Soul» est une version revisitée (un «cover») de «Don’t Rock My Boat», un petit joyau datant de 1967. Quant à «Kaya» (le titre qui donne son nom à l’album), il fut coécrit par Bob et Lee «Scratch» Perry durant les prolifiques sessions de 1970. Il existe de nombreux enregistrements de ce titre fabuleux (consulter à ce propos les Complete Series Bob Marley And The Wailers 67-72). A leur écoute, la version de 1978 peut paraître décevante. Ce qu’elle a surtout perdu, c’est l’ingéniosité créative des débuts. Celle de Lee Perry dans le mixage. Celle de Peter Tosh et Bunny Wailer aussi, qui redoublent d’imagination dans les choeurs. Bien sûr, tout le monde ne connaît pas ces enregistrements, et la comparaison est en un sens déloyale. Après tout, Bob peut bien reprendre les titres qu’il préfère jouer comme «Satisfy My Soul» ou encore «Sun Is Shining», mais le «gros son» des studios Island ne remplace pas dans le coeur des fans l’émotion timide des premiers jets. Les chansons, même bonnes, ne confèrent pas à l’ensemble la magie des opus précédents. Kaya est une parenthèse dans l’oeuvre de Marley.
Nicolas Pradat dans Reggae Magazine
n°21 spécial Bob Marley de l'été 2003
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