Genre : Reggae Jamaica
Note : ****
Cd 1 :: ROCK TO THE ROCK 1968
Faute de soutien du bureau JAD à New York, les enregistrements réunis sur l’album Rock to the Rock ne seront jamais commercialisés. Seul un 45t, Bend Down Low/Mellow Mood, sort sous le nom de Bob, Rita & Peter en Jamaïque, aux Etats-Unis et en France. Mais il est assez mal mixé : c’est un échec commercial. A l’exception de quelques titres, cet album n’est paru qu’en 1997. Certains morceaux subissent le traitement "variété" que Nash administre à ses propres rock steady, pour les américaniser par l’ajout de cuivres et parfois de cordes. Le hasard a voulu que ce soit le grand trompettiste de jazz sud-africain Hugh Masekela qui joue les cuivres. Ceux-ci sont nettement en décalage avec l’esprit rock steady jamaïcain (Bend Down Low).
1968 marque l’année de la naissance du reggae proprement dit. La guitare folk du mento local, proche de la biguine la plus crue, influence le son du rock steady dont le tempo s’accélère : c’est l’ère de l’early reggae. Les exemples les plus typiques sont ici la surprenante version originale du célèbre Soul Rebel ou What Goes Around Comes Around.
D’autres titres, comme le très soul There She Goes, complètent ce document inégal. Cette première tentative de toucher le public étranger comporte quelques compromis, des chansons d’amour et des perles comme Rock to the Rock ou Soul Rebel qui diffusent le message d’espoir du groupe.
Cd 2 :: SELASSIE IS THE CHAPEL 1968-69-70
La fin des années soixante est une période difficile. Le succès semble impossible. Le trio Wailers (Rita Marley remplace Bunny) grave pour Wail’n Soul’m la version originelle de Don’t Rock My Boat, délicieuse déclaration d’amour dans laquelle Bob exhorte sa compagne à ne pas “secouer son bateau”. Réenregistré en 1978, le titre deviendra un succès mondial sous le nom de Satisfy My Soul.
Cinq titres d’inspiration biblique sont inclus ici : le cantique The Lord Will Make a Way Somehow, Adam and Eve (qui contient le vers “la femme est à la racine de tous les maux”…), Thank You Lord, Selassie Is the chapel et une troisième version de This Train. Trois de ces titres sont financés par Ted Pouder, un producteur hollandais de passage qui produit aussi l’excellent Wisdom, une des plus belles compositions des Wailers ("la destruction du pauvre, c’est la pauvreté, la destruction de l’âme, c’est la vanité"). La vocation spirituelle de Marley se dévoile : faire connaître la culture rasta qui se répand comme une traînée de poudre en Jamaïque depuis la visite officielle de Hailé Sélassié, empereur d’Éthiopie, en avril 1966. Pour les rastas, Sélassié est à la fois le roi africain, annoncé par Marcus Garvey dans les années 1910, venu libérer son peuple et le lion conquérant des tribus de Juda qu’évoque la Bible.
A l’automne 1968, Bunny sort de prison après avoir purgé une peine pour détention de chanvre et les Wailers publient leur premier manifeste rasta, Selassie Is the Chapel. Les voix et une guitare sèche se placent sur un rythme de tambours joué par Ras Michael et les Sons Of Negus. Le rythme, qui fait appel aux tambours africains burrus, ou kette drums, dont la tradition a survécu dans les parties les plus rurales de l’île, est exemplaire du seul style musical spécifiquement rasta. Ce genre à part entière, intitulé le nyabinghi, se retrouvera plus tard dans les célèbres Rastaman Chant (sur Burnin’, 1973), Time Will Tell (sur Kaya, 1978) et Babylon System (Survival, 1979). Les tambours rastas nyabinghi comprennent le tambour basse, à plat au sol, frappé d’un maillet doux, le fundeh, long et fin, en métal et peau de bouc, et le petit repeater en peau de brebis.
Fauché, la mort dans l’âme, Bob part à Philadelphie en 1969 pour travailler en usine. Il revient fortement influencé par le message des Black Panthers, alors en plein essor aux Etats-Unis. L’influence de James Brown se fait sentir ici avec une adaptation de son (Say It Loud) I’m Black And I’m Proud que Bob rebaptise Black Progress. Ce morceau génial, inconnu jusqu’en 1997, annonce le reggae moderne avec sa ligne de basse monumentale et sa rythmique minimaliste. Il s’agit de la première collaboration avec les frères Carlton et Aston Barrett, batteur et bassiste de choc qui figureront désormais sur presque tous les disques de Marley, jusqu’à sa mort. Ces deux musiciens essentiels appartiennent au groupe de Lee "Scratch" Perry, les Upsetters. Les Wailers reprennent le refrain du I Feel Alright de James Brown (Live At The Apollo) pour leur composition Feel Alright. Une tentative de chanson commerciale, chantée par Peter et Rita, est présente ici avec un bel arrangement reggae de The Letter des Box Tops. Des compositions divinement inspirées, comme Tread Oh (Bunny) ou Trouble on the Road Again (Bob), frappent tout aussi fort. Des styles très différents, du nyabinghi au R’n’B via le reggae se mélangent avec bonheur et témoignent d’une ouverture d’esprit musicale typiquement jamaïcaine. Le dub (Black Progress), quant à lui, est caractéristique de l’édition musicale jamaïcaine : depuis 1971, les faces B des 45t locaux comportent toujours une version dub. Or, la plupart de ceux de Bob Marley & the Wailers n’ont jamais été mis à la disposition du grand public. Un album décalé, très intéressant.
Cd 3 :: BEST OF THE WAILERS 1970
Bob Marley cherche le succès en reprenant une chanson pop, accrocheuse, bien choisie : l’indicatif du générique du populaire dessin animé américain The Archies. A partir d’une composition de variété, Marley façonne un joyau reggae soul dont l’arrangement est inspiré par le géant de la soul, Wilson Pickett. Mais aussi superbe soit-il, ce Sugar Sugar restera jusqu’en 1997 un 45t obscur, tellement rare que la plupart des collectionneurs n’en connaissaient même pas l’existence. Quant à l’excellent Mr Chatterbox, il obtient un succès d’estime. Ce 45t, une charge contre le producteur bavard Niney The Observer, a été financé par son concurrent, le légendaire Bunny Lee.
L’année 1970 est aussi marquée par les retrouvailles avec Leslie Kong, qui avait publié les tout premiers 45t de Bob Marley. Sous le label Berverley’s sortent ainsi quelques 45t, puis l’excellent 33t The Best of the Wailers, conçu comme un 33t et non une compilation de 45t - une première en Jamaïque. Sur cette réédition, quatre merveilles manquent à l’appel : Caution, Back Out, Soul Shake Down Party et Do It Twice. Elles figurent sur le coffret Songs of Freedom (Universal). Restent donc, extraits du Best of, six chants d’espoir dont quatre sont interprétés par Peter Tosh.
Pour les Wailers, ce Best of représente une nouvelle chance de succès. Leslie Kong, avec qui Bob avait fait ses débuts en 1962, est devenu entre-temps un producteur à succès grâce à la distribution anglaise de la marque Trojan de Chris Blackwell. Le son early reggae propre et raffiné, caractéristique du label Beverley’s, s’épanouira avec plusieurs succès internationaux signés, entre autres, par Desmond Dekker. Ce 33t permettait aux Wailers tous les espoirs - mais quelques jours à peine après sa publication, le 9 mai 1971, Kong s’effondre, la tête dans son bol de soupe, et succombe à une crise cardiaque. Nouvel échec brutal : la promotion du disque est enterrée avec son producteur. The Best of the Wailers a été piraté dans le monde entier. Il est sorti à très bas prix sous mille pochettes différentes, mais attention à la qualité du son…
Bob et Rita Marley interprètent brillamment en duo un succès soul de Junior Walker, Hold On to This Feeling, adapté en reggae. Le titre paraît sur un nouveau label dont le nom est tiré du surnom rasta de Bob : Tuff Gong, fondé avec Peter et Bunny.
Service Musiques dans Les Inrockuptibles
Hors série Bob Marley du 1er juin 2002
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Bruno Blum a effectué un travail de titan, plongeant dans les caves anglaises de Danny Simms (manager de Johnny Nash à la fin des sixties et qui prendra les Wailers sous son aile), cherchant le mix ultime, remasterisant les vieilles bandes première génération dans les studios d’Abbey Road pour offrir trois albums compacts et touffus, véritable panorama de la carrière de Bob Marley et de ses Wailers avant l’explosion planétaire, généralement datée 1973 avec la sortie du deuxième album Island, “Burnin'”, et alors que le rock steady mute lentement en reggae. Le premier volume, “Rock To The Rock”, contient les enregistrements de 1968 des Wailers (l’original de “Soul Rebel”, “Rocking Steady”) qui, sous l’influence de Johnny Nash, sont lancés comme un groupe de soul pour pénétrer le marché américain. Certains musiciens d’Aretha Franklin jouent, et Bob Marley rêve toujours de devenir Otis Redding. Ensuite, “Selassie Is The Chapel” fait entendre du rock steady comme des titres ancrés dans la spiritualité, le morceau-titre étant sans doute la première manifestation du rastafarisme de Marley à apparaître sur disque, et surtout une version du “(Say It Loud) I’m Black And I’m Proud” de James Brown. Enfin et pour la première fois avec un son digne de ce nom, sort le fameux “Best Of The Wailers” enregistré pour Beverley’s Records et par le producteur Leslie Kong en 1970, premier album de reggae. Bob Marley et Peter Tosh se partagent les titres, on y trouve un duo entre Bob et Rita témoignant d’influences américaines, des inédits de séances et des versions dub. La somme concoctée par Bruno Blum est tout simplement énorme pour comprendre les racines du phénomène Marley.
Franck Roy dans Rock & Folk n°360 d'août 1997
© 1997 Rock & Folk. Tous droits réservés.
Cd 1 :: ROCK TO THE ROCK 1968
Comme en témoigne notre entretien avec Bruno Blum , la rencontre entre Johnny Nash et Marley, en 1967, fut prépondérante pour la carrière de Bob. Nash découvre en lui un songwriter ingénieux et prolixe. Marley composera de nombreuses chansons pour l’Américain, qu’il reprendra à son compte par la suite. Le rock steady, déclinaison jamaïcaine de la soul musique, intéresse Johnny Nash. Ce rapport intime, «si loin si proche», entre ces deux musiques, permet à ses chansons de rester accessibles tout en intégrant un rythme nouveau, savoureux et frais. Avec une louche de cordes et une pincée de cuivres, des titres comme «Hold Me Tight» ou «Bend Down Low» sont prêts à conquérir le marché US : l’axe Kingston/New York s’avère être le bon. Nash connaîtra un certain succès avec cette formule.
Danny Sims, son manager, qui vient de signer les Wailers sur son label JAD, cherche à reproduire l’idée avec eux. Rock To The Rock est la première tentative de conquête du marché international par le trio vocal de Kingston. Les titres sont d’abord couchés sur bandes en Jamaïque avant d’être acheminés à New York, au studio Harry Belafonte, où des arrangeurs de renom comme Arthur Jenkins et Joe Venneri ajoutent des overdubs, principalement des cordes. Le disque sera un échec. Mais l’histoire de ces enregistrements ne s’arrête pas là. Quelques années après la parution de Rock To The Rock, premier volume de la série Complete Wailers publié en 1997, Blum retrouve les bandes 4 pistes de ces enregistrements. En les écoutant soigneusement, il découvre avec stupéfaction des pistes de guitare, de clavier et de percussions qui avaient été délaissées au profit des ajouts new-yorkais. C’est le Gladdy’s All Star, la formation du moment en vue dans le rock steady qui accompagne les Wailers.
Ces enregistrements sont livrés tels quels dans Freedom Time, publié il y a deux ans. Ces versions jamaïcaines l’emportent haut la main et Rock To The Rock n’a plus aujourd’hui qu’une valeur de document. Il est particulièrement marquant de constater que les prises jamaïcaines sont beaucoup plus soul et authentiques que les versions réalisées aux Etats-Unis. Ces dernières, rétrospectivement, semblent même bien fades ! A l’image des productions de «Coxsone» et de Derrick Harriott, que l’on redécouvre aujourd’hui grâce à de nombreuses rééditions, les chansons des Wailers relevaient d’une forme de r&b à la sauce «I-tal». Des titres comme «Nice Time», «Rocking Steady», ou encore («Rock To The Rock» sont évidents, simples, et gorgés d’émotion. Ils restent aujourd’hui d’une efficacité redoutable !
Cd 2 :: SELASSIE IS THE CHAPEL 1968-69-70
Cet album contient cinq titres d’inspiration pieuse : «The Lord Will Make A Way Somehow», «Adam And Eve», «Thank You Lords», «This Train» et, surtout, l’étonnant «Selassie Is The Chapel». Ce morceau est adapté d’une chanson country qui fut très souvent reprise, notamment par Elvis Presley en 1965.
Réécrite par Mortimer Planno, le guide spirituel des Wailers, elle devient ici un hymne rasta. Ce titre est très peu connu — il n’a été pressé qu’à une vingtaine d’exemplaires... mais il demeure un témoignage bouleversant de la conscience religieuse naissante des Wailers. Le rythme du morceau est constitué de percussions traditionnelles rasta. Ce genre musical, le nyabinghi, a survécu au colonialisme et a su rester typiquement africain : le tambour basse, frappé à l’aide d’un maillet léger marque le temps fort, le fundeh, long et effilé, se joue dans les médiums et, enfin, le repeater est un petit tambour chargé de scander la phrase rythmique de façon hypnotique. «Selassie Is The Chapel» est un enregistrement très pur. Uniquement soutenues par les percussions et une simple guitare sèche, les voix des Wailers psalmodient une litanie nonchalante et mystique, que l’on dirait venue du fond des temps. Sélassié, cette figure divine chantée par les Wailers, est à la fois le messie et le dieu des rastas. Le livret rend compte de façon très documentée de l’histoire édifiante de ce roi africain qui régna sur l’Ethiopie de 1930 à 1974. D’autre part, le disque contient le titre «Black Progress», premier enregistrement connu des Wailers avec les frères Barrett. Carlton, à la batterie, et Aston «Family Man», à la basse, accompagneront Bob Marley jusqu’à la fin de sa vie. Ces deux musiciens géniaux, au jeu intime et complémentaire, appartiennent alors aux Upsetters, la formation studio de Lee «Scratch» Perry.
Le groupe, indéniablement à la recherche de son style, connaît à l’époque une créativité foisonnante. Les compositions oscillent entre rock steady, early reggae («Tread Oh»), r&b («This Train», «Feel Alright», qui emprunte au «I Feel Alright» de James Brown) et ballade folk («Chances Are»). L’influence religieuse devient déterminante, mais n’empêche pas un certain opportunisme commercial («This Letter»). Ce disque aux multiples facettes rend compte de la rapidité prodigieuse avec laquelle les Wailers savaient digérer leurs nouvelles influences.
Cd 3 :: BEST OF THE WAILERS 1970
The Best of The Wailers invite à danser sur son «skank» résolument jamaïcain. L’album est trépidant, frais, efficace et homogène. Les versions dub qui le complètent sont d’une telle efficacité qu’elles donneraient encore des idées aux DJ d’aujourd’hui. On demanderait bien à Sizzla et Capleton d’y faire un clash roots pour voir !
Ce disque historique reste l’un des plus piratés de l’histoire de la pop music. Il est sorti, depuis sa création, sous des dizaines de formes différentes. C’est le premier LP («Long Playing») des Wailers. Leslie Kong, un producteur sino-jamaïcain, connaissait à l’époque un gros succès en Angleterre avec des titres originaux et inattendus comme le fabuleux «Israelites» de Desmond Dekker and the Aces. Il avait déjà produit, en 1962, les premiers singles des Wailers et comprenait maintenant le potentiel qu’avait su acquérir le groupe : Kong était résolu à leur donner à nouveau leur chance.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le premier véritable album du trio s’intitulera The Best of The Wailers. Il fut enregistré très rapidement, avec talent et instinct. Il connut cependant un échec cuisant, en partie à cause du décès inattendu et brutal de son producteur, victime d’une crise cardiaque alors que le disque sortait. Aujourd’hui, il reste l’un des albums essentiels des Wailers. Il contient les magnifiques «Sugar Sugar», «Hold On To This Feeling», «Soon Come», ou encore le prodigieux «Soul Captive» où Bob chante que «les captifs de l’âme sont libres».Tous ces titres étaient restés inédits jusqu’à la parution de cette réédition en 1997. Notons aussi la présence de l’excellent «Mr Chatterbox», le seul titre des Wailers produit par le grand Edward «Bunny» «Striker» Lee. C’est un règlement de compte musical adressé au bavard et néanmoins puissant Niney The Observer, son grand rival à l’époque. Plus tard, le titre sera repris avec talent par Ras Michael sur l’album Kibir Am Lak sous le titre «Wicked Men».
Même si le disque est passé inaperçu à sa sortie, l’histoire rend grâce à Leslie Kong d’avoir su donner aux Wailers les moyens de réaliser cet album extraordinaire.
Nicolas Pradat dans Reggae Magazine
n°21 spécial Bob Marley de l'été 2003
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