Genre : Reggae Jamaica
Note : *****
Autour du brasero des dieux et... mazette un élu de ceux-là, s’octroyant à lui seul et sans gêne, la pochette aux parements tricolores, la lustre considération, le crédit musical, un album live et que sais-je encore... un toast de viandox fumant aux extraordinaires capacités défonçantes. Marley, c’est dit, marque son temps mais finalement, le reggae dans son ensemble a eu une importance inconsidérée dont le seul bénéficiaire est bien ce mystique échevelé et «Live !» comme «Natty Dread» prétend saillir du juste intérêt porté à ce phénomène déroutant pour atteindre sans complexe... l’universel. Marley y a droit. Sa musique, sa poésie de gavroche affamé, sa personnalité constante éclatent l’étroit conduit de la propagation confidentielle en contaminant celui qui daigne porter une fois l’oreille, la plus réticente soit-elle, sur les rhapsodies hallucinées du révolutionnaire aux tresses folles. «Live !» est l’album public par excellence, ambiant, avec les rugissements de la salle qui subit ce rythme de rabot... avant, arrière..., et se disséminent en copeaux enflammés. Ce concert du Lyceum de Londres fut pour moi le meilleur de l’année 75, un instant dont le souvenir renvoie immédiatement à l’incroyable vitalité de ce type et de sa musique, la rendant ainsi parfaitement nécessaire. «Trench Town Rock» ouvre. Le rythme sorcier, la densité somnolente, l’orgue timbré par les rigoles de notes qui forment mare avant que ne sorte la voix du Dread, pleine et belle, rendue aventureuse parce que suivie de celles des trois choristes, l’une d’elles étant Rita, la compagne de Marley. L’homogénéité des Wailers atteint l’incommensurable sur «Lively Up Yourself». Le service divin de ce clochard céleste est époustoufflant et sur la cire même la danse de Marley est suggérée. «No Woman No Cry» est encore plus prenant, toute la salle s’y met, un chant géant, une communion parfaite, et le solo d’Anderson (le guitariste), égrennent dans l’espace ambré par la fumée exotique, un chapelet de notes envoûtantes. La version de «I Shot The Sheriff» est dure, puissante et «Get Up Stand Up» se termine comme un appel unanime sous le couvert d’une forêt luxuriante. « Hit me with music... na... HEAT ME WITH MUSIC ».
Francis Dordor dans BEST n°92 de mars 1976
© 1976 BEST. Tous droits réservés.
Lorsque la tribu des Wailers débarque en Angleterre en 1975, l’émotion est énorme. L’irruption du reggae dans le monde du rock fait l’effet d’une énorme bouffée d’oxygène. Les deux shows de Bob Marley And The Wailers à Londres ont lieu dans une salle tendue de velours rouge et où brillent encore les vieux ors victoriens : le Lyceum Ballroom. Pressentant que tous ses efforts pour lancer le reggae sont sur le point d’aboutir, le boss d’Island, Chris Blackwell, décide d’enregistrer le concert du 18 juillet. Près de vingt ans plus tard, le résultat est là, absolument intact, préservé dans son intégralité par le numérique. Il faut prévenir : nous assistons moins à un concert qu’à un coup de foudre. Shamanique, grandiose, très à l’aise face à une salle envoûtée où les Jamaïcains de Londres sont venus en masse, Bob Marley récapitule toutes les étapes de son invraisemblable ascension. Marley chante les souffrances du ghetto de Kingston, (“Them Belly Full - But We’re Hungry”), l’émeute libératrice, toujours latente (“Burnin’ And Lootin’ ”), la haine de l’ordre (“I Shot The Sheriff”) avant d’entonner l’immense péan de révolte du tiers du monde et de tous les déshérités (“Get Up, Stand Up”). Mais le coup de grâce, c’est la version historique, lente et douloureuse de “No Woman No Cry” qui (aujourd’hui encore) brûle d’un feu messianique aveuglant. Sorti en 45T, ce titre historique allait devenir le premier numéro un de Bob Marley en Grande-Bretagne.
“Bob Marley And The Wailers Live !”... On pourrait conseiller ce disque à des gens qui n’écoutent jamais de rock ni de reggae, on se doit de le recommander à des collectionneurs de classique, à des amateurs d’opéra. En effet, il se passe dans cet enregistrement quelque chose d’indescriptible, quelque chose de totalement magique, d’incontrôlé. De même que les albums du Pink Floyd avaient signalé la mort des électrophones Teppaz et l’avènement de la stéréophonie, cet enregistrement marque l’irruption des plus énormes basses jamais enregistrées dans les chaînes stéréo de l’Occident. C’est un plaisir quasiment physique qui emporte l’auditeur lorsque les deux frères Barrett (Aston “Family Man” à la basse, et Carlton à la batterie) ébranlent le groove chaloupé de l’île pour attiser le brasier reggae. Alors la guitare décoche de curieux petits riffs aigrelets et le grand Prêtre Marley n’a plus qu’à faire virevolter sa voix au gré de son humeur rebelle... Placer ce disque jubilatoire en bonne place dans sa discothèque.
Philippe Manoeuvre dans Rock & Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.


