Genre : pop-rock UK
Note : ***
En toute ultime minute nous arrive une épreuve du prochain album de David Bowie, qui doit sortir courant janvier, et que nos agents à Berlin nous ont fait parvenir. Intitulé «Nouvelle musique : jour et nuit», il présente encore un nouveau ch-ch-ch-ch-changement assez radical de Mr. Bowie. Le jour et la nuit du titre s’appliquent très certainement à la grande différence d’ambiance entre les deux faces. Sur la face I, on découvre sept morceaux, brefs, en majorité chantés : «Speed Of Life», «Breaking Glass», «What In The World», «Sound And Vision», «Always Crashing In The Same Car», «Be My Wife», «A New Career Into A New Town». «Speed Of Life» est un instrumental d’introduction assez symbolique du contenu à suivre. C’est assez nettement la rencontre entre le Bowie de «Station To Station», avec sa sonorité «disco-progressive» et l’enrobage sonore d’un certain Brian Eno, avec ses traitements synthétiques et ses naïves petites lignes de départ mélodiques. Le fait majeur de cet album est, en effet, la collaboration Bowie-Eno qui s’effectua dans les murs des studios d’Hérouville. Le croisement entre une branche dissidente de Roxy Music et de David Bowie constitue un meeting au sommet pour le rock anglais des Seventies. Sur cette première face, la machine «white heat» importé des U.S.A. par Bowie, avec George Murray, Dennis Davis et Carlos Alomar, augmentée d’un nouveau guitariste Ricky Gardiner (Ex-Beggar’s Opera) et du pianiste Roy Young, vient s’imbriquer dans les trouvailles et les heureux hasards d’Eno le traqueur de sons. Alternance de balades et de rock-soul qui viennent piquer çà et là quelques notes inouïes, quelque ambiance sinueuse. Mais jamais, comme sur les meilleurs disques d’Eno, on ne transgresse la limite d’une utilisation éphémère, artificielle, intuitive des effets et instruments contemporains. Bref, une utilisation très rock, qui vient se marier très efficacement avec les superbes vocaux de Bowie. Le son d’ensemble est ainsi fort impressionnant. Toute autre est la seconde face, dont les quatre morceaux plus longs sont à dominante instrumentale : «Warszawa», «Art Decade», «Weeping Wall», «Subterraneans». Deux d’entre eux avaient été composés pour la musique du film «The man who fell to earth», mais comme l’album prévu ne sortira jamais, pour des raisons contractuelles, David les a retravaillés et insérés dans celui-ci.
C’est une sorte d’agrandissement, de dramatisation électronique du climat rampant et angoissant de «Diamond Dogs». Les quelques vocaux incantatoires semblent être l’osmose exacte de la grandiloquence de Bowie et des petits jeux (décalage, traitements, démultiplication) d’Eno. Et là on s’éloigne très sensiblement du rock pour s’abandonner aux longs délires mélodiques, pour se délecter dans ses trouvailles et les approfondir. «Weeping Wall» semble être directement issu de la cuisse de Kraftwerk, pour qui nos deux compères éprouvent, on le sait, la même admiration. «Subterraneans» clôt l’album dans un festival d’ampleur sonore et de climats ambitieux. One more time, on ne s’en lasse pas, David Bowie ne se complaît pas dans une recette éprouvée. Il se remet en question, quitte à dérouter un instant son public. Ce n’est pas nouveau. Cela a toujours été son point fort. Ici, au sortir d’une période américaine («soul», «disco», «disco-progressive») David Bowie se rebranche sur l’Europe, s’acoquinant avec l’un de ses plus intelligents concepteurs, et sous l’influence de la nouvelle musique germanique. Et, à partir d’une même démarche, sont produites deux faces diamétralement opposées. Alors cette fois-ci, le public fera-t-il l’effort de suivre deux mutations parallèles ? Réponse en Janvier.
Christian Lebrun dans BEST n°102 de janvier 1977
© 1977 BEST. Tous droits réservés.
Rien de ce qui vient de Bowie ne peut être ordinaire. Voilà une maxime qui trouve une justification de plus avec «Low». En effet, voilà un album qu’il est radicalement impossible d’écouter en entier : Christian Lebrun vous disait le mois dernier à quel point les deux faces composant ce nouveau disque sont différentes, l’une étant très rock et l’autre résolument planante, mais en vérité, plus que de différence il faut parler d’incompatibilité. Il est de fait très difficile de pouvoir ici passer d’une face à l’autre, d’effectuer ce geste-réflexe qu’impose tout bon disque — car c’en est un — : retourner l’album et enchaîner l’écoute des deux faces. Très difficile car chaque face fait appel à des humeurs très différentes. La première, avec ces sept morceaux courts, ses mélodies aguichantes, son ton un peu éphémère et léger, donne l’impression d’écouter un juke-box et répond à ce besoin de rengaines agréables, vives et fugaces comme la vie que l’on ressent toujours à un moment ou à un autre. Mais la seconde face, elle, demande cette concentration qu’exige la musique planante, une musique où il faut du temps et de l’espace pour s’étaler, où les mélodies se développent avec une nonchalance soigneusement dosée. Vous sentez bien qu’il est impossible à un auditeur de passer en un instant d’un état d’esprit à l’autre, aussi impossible que d’enchaîner Eddie and the Hot Rods et du Tangerine Dream. Si bien que la première constatation que l’on doit faire à propos de «Low» est qu’il s’agit d’un album dont on n’écoutera jamais qu’une seule face, celle qui correspondra à l’humeur et aux pulsions du moment, et qui ne sera pas toujours la même, si l’on a un tantinet d’ouverture d’esprit.
Je crois pour ma part que le mérite principal de Bowie est d’être un artiste profondément engagé dans son temps, et d’évoluer avec lui alors que d’autres se figent sur l’image qui fit leur gloire, et finissent par vieillir et tourner en rond. Bowie, lui, remet son image en question chaque fois qu’il sent que la roue du temps a effectué un tour. En ce moment, on assiste à un éclatement de la scène rock et à l’installation de deux directions musicales divergentes. La première, incarnée par les groupes du pub rock, les Feelgood, Eddie, les Ramones, les punks de tout sexe, s’en retourne à l’essentiel d’un rock qui veut tout dire en trois minutes, retrouver la magie des singles, des mélodies faciles et inoubliables qui se bousculent dans la rue. La seconde voie, celle des progressistes anglais et des expérimentateurs allemands, de Genesis au Dream, de Kraftwerk à Eno, semble partir à la conquête de l’éternité, ne crée que de vastes oeuvres dont les cycles obsédants sont comme le moyen de matérialiser le Temps et de se mettre sur l’orbite de l’Immortalité. Bowie a senti tout cela, et son album est le reflet de ces deux tendances qui se fuient, rend compte dans l’incompatibilité d’humeur de ses deux faces de ce fossé immense qui se creuse au sein du bouillonnement musical actuel.
Parlons à présent un peu de cette première face, remarquable tout à fait. De retour de son trip disco, Bowie semble revenir à ce qui fit sa gloire, du temps de Ziggy ou d’Alladin, c’est-à-dire un rock pour teenagers qui n’exclue cependant pas les raffinements. Les rythmes dansants, les thèmes faciles à retenir, la brièveté des morceaux reflètent ce côté teen, mais les arrangements d’Eno permettent une écoute moins superficielle. Otons-nous cependant l’idée qu’il s’agit d’une face facile. Elle est en fait étonnamment élaborée. Considérez sa structure : deux instrumentaux (excellents d’ailleurs, notamment «Speed Of Life» qui démontre a posteriori que le premier Roxy imitait férocement Bowie et ne trouvait son originalité que dans les enchevêtrements électroniques de ce faiseur de génie qu’est Eno), encadrent une série de songs dont les meilleurs sont au centre. De plus, il y a comme une prise de possession progressive du pouvoir par la voix de David, s’affirmant au fil des morceaux pour culminer avec «Sound And Vision», la perle du disque, naturellement située au centre de la face. «Sound And Vision» reprend d’ailleurs ce mouvement qui va de l’instrumental à la chanson, avec sa structure raffinée d’introduction progressive du vocal dans la trame reggae du morceau. On sent, au-delà de la volupté de la mélodie et des arrangements, le pétillement d’une étonnante intelligence en oeuvre. «Sound And Vision» est un sommet du raffinement de David B. Cette face I est vraiment une grande réussite, et sa superbe aisance, l’allant des thèmes enfilés, font qu’elle revient toujours sur votre platine, qu’on l’écoute comme un single, sans s’en lasser, mille et mille fois. Et puis, on laisse reposer le disque, l’on oublie le merveilleux juke-box, et l’on aborde les contrées étranges de la seconde face. Celle-ci fait une évidente synthèse des diverses tendances de la musique planante : «Warszawa» renvoie au Dream, les deux morceaux suivants à Kraftwerk, «Subterraneans» évoque par son prélude des climats schulziens. Mais la référence la plus évidente renvoie au dernier album d’Eno, le très bon «Another Green World», cet Eno qui oeuvre ici avec Bowie aux synthétiseurs. Il n’y a pas de hasard là-dedans, d’autant que le sieur Eno avait déjà réalisé cette synthèse de l’école cosmique dans ledit album, où il n’hésitait pas, lui non plus, à insérer quelques rocks plus légers. La rencontre Bowie-Eno était fatale. Cette face planante qui aurait pu être une concession plagiaire au goût du jour est, elle aussi, une réussite. Elle l’est dans la mesure où elle arrive à des sons connus en employant d’autres moyens, en évitant le recours aux séquenceurs et procédés cycliques trop accaparés par les maîtres du genre. Elle l’est également parce qu’elle insère des éléments originaux comme le chant ou le sax dans cette trame planante, ce qui l’inclut dans l’univers personnel de Bowie.
C’est bien beau, en vérité. Une dernière chose avant de vous laisser écouter l’une ou l’autre de ces deux faces, de vous laisser choisir celui des deux visages de David que vous préférez pour l’instant : Bowie vous donne une occasion unique de faire preuve de cette ouverture d’esprit dont le public français est si avare. Ne la ratez pas, vous lui devez bien ça, non ?
Hervé Picart dans BEST n°103 de février 1977
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L’homme qui vendit la new-wave au monde, avait déjà tout vu. Les clones de science-fiction en larmes backstage, Gotham City envahie par des chiens de diamant, “A Star Is Born” en lettres de lumière sur les trottoirs poudreux, les zoot-suits et les crânes de Hamlet, et tout cela en faisait déjà l’inventeur de la new-wave. Une âme froide dans un corps en fièvre. Mais l’alien tombé sur terre rêvait à nouveau d’Europe, de cinéma expressionniste et de groupes électroniques allemands. Avec Brian Eno, minimaliste patient, Bowie découperait la dépression des Balkans, Varsovie la Grise, ou le quartier turc de Berlin en autant de lacs synthétiques immobiles, qu’on appellerait plus tard ambient. Sur la première face, le groupe noir et blanc aux instruments branchés sur d’étranges boîtes électroniques construit des miniatures dansantes et acérées, des snapshots de folk urbain sur lesquels un David Bowie plus immatériel que jamais pose une voix atone et un regard désenchanté. Après une ode instrumentale au mouvement (“Speed Of Life”), le héros explique à une petite amie qu’il ne touche jamais (elle a un problème) qu’il vient de briser du verre dans sa chambre à nouveau et fait pousser quelque chose d’horrible sur la moquette. Quand il quitte la chambre bleu électrique aux stores métalliques de sa tour de verre, après avoir attendu la visitation du son et de la vision, c’est pour s’accidenter dans la même voiture non sans avoir vu un instant l’essence ramper et s’être demandé si — ou hasard d’une de ces errances dépersonnalisantes — c’est bien son pied qui a pressé la pédale.
Plus néo-fifties que jamais, l’homme-machine qui finira par se ranger demande enfin une femme en mariage et s’apprête à vivre une nouvelle carrière dans une nouvelle ville. Les gens de RCA traumatisés par ce cauchemar climatisé en forme d’album rock, proposeront au wonderboy en exil de lui payer une nouvelle villa à Hollywood pour qu’il y écrive un nouveau “Young Americans”, mais la mutation est déjà enclenchée, les dance-floors se préparent à accueillir le nova-diskö, Ian Curtis a déjà posé “The Idiot” sur sa platine et s’apprête à mourir, Bob Wilson et Philip Glass (qui enregistrera en 93 une “Low Symphony”) présentent “Einstein On The Beach” à New York. La fameuse trilogie berlinoise se poursuivra avec les extraordinaires “Heroes” et “Lodger” plus divers et colorés. Quant à Bowie, il incarnera la new-wave enfin réalisée dans “Scary Monsters”, tirant les leçons et le succès rock’n’roll de ces expériences en terres neuves.
Eric Dahan dans Rock & Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables 1965-1995”
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