DISASTER IS MY NAME – Jandek St Giles on the Fields, Londres – 18 Octobre 2005 (*** Qui est JANDEK ? ***) posté le vendredi 26 mai 2006 17:25

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DISASTER IS MY NAME – Jandek St Giles on the Fields, Londres – 18 Octobre 2005

‘Sous l’arche intemporelle où trône la toute-pure nullité et plus absent par l’absence même de mes traces…’     Louis-René des Forêts

Avions-nous fait l’erreur de venir ici ce soir ? Certes non.
Pourtant, une voix grise, après une longue et belle improvisation sur guitare acoustique dit (ou plutôt déchante, psalmodie) : ‘I made a mistake coming here today’.
Nous sommes bien aujourd’hui, et donc non hors-temps comme nous aurions pu le craindre – ce qui est déjà rassurant.
Ce qui l’est moins, c’est que celui qui prononce cette ‘sentence’, et qui - depuis son étonnant concert du 14 octobre 2004 à Glasgow - ne fait plus mystère de son mystère (il le promène même, pour ainsi dire), est venu vêtu de noir, du chapeau jusqu’aux chaussures, à la croisée du transept de cette église propre, dorée, harmonieuse, presque enjouée – où l’on se sentirait plus à prier les vivants que les morts.
Mais il se trouve que Jandek, entré par la sacristie, s’y est installé le temps d’un récital d’une heure, montre en main. Entré ? Le mot est trop fort, ou trop faible – c’est selon. Apparu serait plus approprié. Et encore : en apparaissant, c’est comme si, par on ne sait quel effet de magie, il disparaissait. Une forme sombre, au fond, qui se déplie depuis l’ombre vers la lumière mordorée d’un grand lustre à l’ancienne : la légèreté du pas étonne, tout comme son hésitation. Ou sa lenteur calculée.
La démarche de quelqu’un qui marmonnerait dans sa tête : ‘Vous avez tenu à me voir – me voici.’ Ecce homo.
Une démarche d’animal lunaire. Des pas de loup sur l’épaisse moquette du chœur. Des pas qui font un peu peur, au fond – parce que silencieux comme ceux qui précèdent une ultime comparution.
Forme flottante et noire – au sommet duquel domine un visage blême et comme frappé d’étisie – qui s’installe, lassé d’un si long périple, sur un siège en bois patiné par les âges. D’une main, une guitare acoustique et de l’autre le cahier à la couverture noire, où sont consignées les paroles qui seront proférées ce soir.
Et la messe grise peut commencer – tous les fidèles étant là, et ils sont nombreux de la nef jusqu’aux balcons, pour être cueillis à froid – grande spécialité de Jandek : ‘J’ai commis une erreur en venant ici aujourd’hui’.
Les précédents concerts de Jandek furent affaires d’intenses collaborations, de pas franchis à plusieurs. Là, le pas est solitaire, comme aux premières heures de cette œuvre singulière, monumentale, située en dehors de toute temporalité. Et c’est de cette même solitude que surgiront ce soir huit mélopées étirées jusqu’au point de rupture : micro-notes, micro-tons, accords improbables, acrobaties des longs doigts sur le manche de la guitare, balayements en tous sens avec l’autre main, celle de droite, selon des figures géométriques, en avant, en arrière, du haut vers le bas et vice versa – et voix entre le parler et le chanter, toujours là pour rendre sensible la durée du malheur d’être précisément là, sur terre – sur cette terre-là.
Entre l’urgence de dire et l’urgence de taire, il y a Jandek : la brutalité du neutre. L’art de Jandek semble en être l’exact reflet. Les micro-notes, par de multiples opérations improvisées, s’annulent entre elles, formant quelque chose qui ne s’apparente à rien – évènement sonore célibataire, langage non-asservi aux ‘mots de la tribu’, mais servant en direct une dramaturgie dont l’intimité est telle qu’elle rejoint ce qui nous hante au plus profond, ce sentiment de finitude que rien ne viendra consoler.
Nu, il se proclame : ‘I suppose – i’ve got no clothes. I guess you see me confess’ – ce qui, de toute évidence, sonne étrangement – voire comiquement – au cœur d’une église. Mais ne sommes-nous pas dans l’église des poètes (Poet’s Church – annonce un dépliant à l’entrée) ? Le dernier blues, de facture encore plus abrupte, est éloquent dès les premiers mots : ‘Disaster is my name’ – comme en guise d’excuse. Il est donné nom aux catastrophes, et le vrai désastre est dans la nomination même. Le souvenir des ouragans Katrina ou Rita n’est peut-être pas loin. Lors d’un récent concert à Brooklyn, en remplacement du concert prévu à la Nouvelle-Orléans et annulé pour les raisons que l’on sait, Jandek avait lancé, au milieu de l’une de ses mélopées où il était question précisément de catastrophe : ‘He doesn’t care at all’ – à l’attention de l’actuel président des Etats-Unis, voire d’un personnage bien plus haut placé ?
Le récital s’achèvera sur des notes en mode mineur, stoppées net – et sans un merci ni un au revoir, Jandek s’éloignera comme il est apparu, avec tout son silence, et son cri contenu. Et dehors, après une série de belles journées automnales, il se mit à tomber des cordes sur la City.

Phasme, posté sur le forum jamrek.com le dimanche 13 novembre 2005

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