Devendra Banhart : Rejoicing In The Hands (2004) (*** 2000's ***) posté le samedi 29 juillet 2006 10:16

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Devendra Banhart :   Rejoicing In The Hands (2004)

Genre  :  Country Folk USA
Note :  *****


Il y a quelque chose de particulièrement singulier et touchant dans la voix de Devendra Banhart, quelque chose d’évident. Ce jeune prodige du folk américain a déjà établi sa légitimité en sortant un disque sur l’excellent label de l’ex-Swans Michael Gira, Young God Records. Sur ce premier galop d’essai à destination d’une grosse structure, on dira que pour lui la lande est vaste et les possibilités, infinies. Pourtant, bien que ça ne soit pas sa qualité première, la musique de Banhart est faite de peu : une voix, unique et perforante, probablement vieille de plusieurs siècles malgré la candeur de sa jeunesse, et une guitare en bois. Devendra chante du folk acoustique comme on le faisait au début du siècle dernier, dans les champs de coton, avec cette honnêteté immuable et glorieuse que l’on retrouva plus tard chez des types aussi insignifiants que Tim Buckley ou Nick Drake. Sa voix est affublée de plus d’un léger défaut d’élocution, comme en son temps celle de Tom Rapp (Pearls Before Swine), qui chantait à la manière de Dylan, mais avec des orties dans la bouche, petit défaut qui donne ici une impression de tendresse troublante. Il chante comme si sa langue sortait de la bouche de quelqu’un d’autre, après un échange de salive très doux, comme si Karen Dalton et Billie Holiday nous caressaient les cheveux après l’amour. Rejoicing In The Hands est un tour de force à la discrétion enviable : ce type évoluera soit vers un supplément d’emphase, soit vers la création d’un univers intime passionnant et ouvert à toutes les potentialités. Une chose est sûre, il est là pour longtemps.  

Étienne Greib dans magic, n°81 de juin 2004
© 2004 magic. Tous droits réservés.

Drôle de coïncidence : à quelques jours d’intervalle sortent les deux disques les plus délicats et intemporels de l’année, réalisés à trente ans de distance, mais étonnants de correspondances. Le premier, Made to Love Magic, est un recueil de chansons de Nick Drake : elles sonnent tout aussi aériennes et majestueuses que le jour de leur composition. Le second, Rejoicing in the Hands, est le deuxième album d’un jeune Américain de 22 ans, Devendra Banhart, qui, à la simple mention du nom de Nick Drake, manque à chaque fois de fondre en larmes. Et lorsqu’on le croise, on se dit que Devendra Banhart aurait tout à fait pu vivre à la même époque que Nick Drake : barbu, longs cheveux noirs, il s’habille d’un costume en velours sombre sorti des années hippies et arbore des tatouages ésotériques sur les mains.
Michael Gira, chanteur des Swans et patron du label Young God, a ainsi succombé au charme de Devendra Banhart parce que, selon lui, il serait "le seul artiste contemporain dénué de toute ironie postmoderne". Ce premier disque, Oh Me Oh My…, révélait une suite de morceaux bringuebalants, enregistrés sur des cassettes. Les parasites sonores, pourtant, n’empêchaient nullement de discerner la beauté de la voix de Devendra Banhart, croisement rauque entre Marc Bolan et la chanteuse culte Karen Dalton.
Rejoicing In The Hands, son nouvel album, est le premier d’un diptyque, dont la suite sortira avant la fin de l’année. Mais, à lui seul, il figure déjà parmi les créations musicales les plus poignantes de l’année : les accords et les constructions de cet album au son lumineux et aux arrangements finement ciselés sont habités par des échos de mélancolie contagieuse. Chaque syllabe chantée par Devendra Banhart semble emplie d’un souffle vital, d’une vision presque irraisonnable, à la limite de la folie douce. La beauté nocturne de l’album évoque celle de Just Another Diamond Day, l’unique album, sorti en 2000, de l’Anglaise Vashti Bunyan, modèle du chanteur. "Un jour, je lui ai envoyé mes chansons, et elle m’a dit qu’il fallait que je continue. Je suis là grâce à elle."   

Joseph Ghosn dans Les inrockuptibles n°447 du 23 juin 2004
© 2004 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

On ne sait presque rien de Devendra Banhart, et cette obscurité nous plaît. Quelques photos confuses circulent d’un jeune homme maigre aux airs de vagabond du rail : sourire virginal, gueule d’amour vache à la Vincent Gallo et barbe noire de Charles Manson... Sur la légende naissante de ce génie folk de l’été nous parviennent les échos diffus d’une Amérique d’un autre siècle : Devendra, sans attaches, reprend la route des bluesmen et de Jack Kerouac. De ville en ville, il voyage en solitaire avec sa guitare, donne des concerts dans la position du lotus, s’endort où on lui laisse poser ses guêtres. Son inspiration lui vient des livres, la télé n’est jamais allumée. Ses chansons, il les compose comme il respire, les enregistre sur d’antiques magnétophones et les diffuse sur les répondeurs des amis. On y entend parfois des gens qui murmurent, des portes qui claquent, des coups de feu... («Un 14 juillet à la Bastille, prétend-il sur le Net, un homme est entré dans une chambre d’hôtel, il a tiré, j’enregistrais... »). Les fiches d’état civil le font naître au Texas en 1981, mais c’est à peine croyable : à 23 ans, Devendra chante comme si la passion lui était soufflée par une éternité de souvenirs perdus, comme s’il retrouvait sans effort la trace d’un amour heureux et d’un lointain âge d’or. «C’est comme de trouver un foyer dans une vieille chanson folk, chante-t-il. Vous ne l’avez jamais entendue, mais vous en connaissez chaque  parole... »
Devendra Banhart aurait dans ses coffres une cinquantaine de chansons. On en découvre seize sur l’album qui nous arrive ces jours-ci. Elles ne sont jamais très longues, parfois si courtes, si volatiles qu’une insaisissable pensée semble y tenir en suspension. Les paroles, on ne les comprend guère. Traversées d’animaux chimériques et de visions macabres, elles nous laissent à la lisière d’un petit monde enchanté évoquant Syd Barrett ou Lewis Carroll, et c’est l’incroyable voix du jeune homme qui nous entraîne dans son théâtre d’ombres. Avec le simple apport d’une guitare qu’il cogne ou effleure, le gracieux Devendra brûle, vibre et rayonne. On croirait entendre les extases ou les délires de Fred Neil ou de Tim Buckley, figures cultes de la poésie folk américaine. On pense à Donovan, ou à Peter Hammill... on sent aussi des filiations plus étranges. Avec toute l’assurance de son très jeune âge, Devendra Banhart, fragile ou grandiloquent, grinçant ou éperdu, évoque la grande Nina Simone des années 60 : un goût de l’esbroufe et du cabaret, une voix en liberté qui impose son rythme et tient l’auditeur en respect, le timbre d’un esprit inquiet que tout fait vibrer. Les effusions façon Brel ou les profondeurs mystiques d’un blues dépouillé.
Les argumentaires de sa maison de disques new-yorkaise insistent sur le fait que l’album de Devendra Banhart a été enregistré au pays du blues, dans une pittoresque maison de style géorgien des campagnes de l’Alabama. En dix jours, c’était en boîte. Seul au centre d’une vaste pièce où étaient dispersés les micros, le chanteur ne bougeait pas de son tabouret. Le décor et la mise en scène sont vite oubliés. La force de Devendra, c’est qu’on ne peut l’écouter qu’avec une infinie concentration, comme on regarderait brûler une chandelle. Autour de sa voix, on sent danser les ténèbres, la lumière vacille, la flamme tremble, l’orage menace... Le garçon pourrait aussi bien être nu au milieu des champs ou des forêts, quand il chante rien ne semble avoir prise sur lui, les repères s’estompent. C’est un peu tout ce qu’on peut dire d’une voix quand elle nous transporte : peu importe d’où elle vient et où nous allons.

Laurent Rigoulet dans Télérama n°2840 du 16 juin 2004
© 2004 Télérama. Tous droits réservés.

Par un dimanche après-midi pluvieux, vous décidez de partir en expédition dans le grenier familial, à la recherche du vieux gilet Adidas de tonton André, redevenu furieusement tendance depuis le remake de Starsky & Hutch. En plein milieu de cette caverne d’Ali-baba où cohabitent poussières, rats et toiles d’araignées, trône au milieu de la pièce un mystérieux coffre doré. Après avoir forcé le cadenas rouillé depuis près d’un demi-siècle, vous faites une découverte cruciale : quelques vinyles 78 tours d’un autre temps. Parmi ces trésors, un blues/folk man improbable, seul avec sa guitare, vous terrasse par la pureté de ses enregistrements. Vous venez d’avoir une petite idée de ce que l’on ressent à l’écoute du second album du prodigieux Devendra Banhart.
A seulement 22 ans, ce jeune américain élevé à la mode troubadour semble avoir déjà atteint une maturité digne d’un moine tibétain et fait figure de délicieuse anomalie dans le paysage musical actuel. Remarqué en 2001 alors qu’il n’était qu’un clochard par Michael Gira (chanteur des Swans et également patron de Young Records), l’homme est subjugué par la beauté rêche de ses démos, enregistrées de manière rudimentaire sur un microphone. Le jeune musicien, derrière une allure toute droit sortie de la comédie musicale Hair (sa maigreur accentuée par sa barbe et ses cheveux longs aurait facilement pu concurrencer Tom Hanks lors du casting de Seul au monde), semble vouer une passion immodérée pour le vieux mythe des années folles, le blues rudimentaire et le folk celtique. Ce jeune là aurait du naître 70 ans plus tôt, mais forcément, on se dit qu’il n’aurait pas pu tout catalyser aussi parfaitement tous les styles qu’il affectionne.
Seul avec sa guitare en nylon, Banhart invente une poésie en marge, usant de sa palette vocale assez large, passant des trémolos à la Leadbelly vers une voix grave et lugubre, puis redevenant vertigineusement haut-perchée la seconde d’après. Avec des mélodies simples ne dépassant jamais plus de 2 minutes 30, Banhart change de style avec une aisance déconcertante, une telle facilité qui peut même paraître insolente : le fantomatique "A Sight to Behold" et ses violons brumeux n’a rien à envier à Sixteen Horsepower par exemple. Sur la plage suivante, "The Body Breaks" assène une humeur à l’opposé, plus légère et tout aussi additive. Plus loin, "Todo los Dolores" et ses paroles hispanisantes ont des allures de berceuse.
Doté d’une virtuosité guitaristique confondante, Banhart assène des arpèges d’une rapidité parfois surprenante ("Ploughkeepsie"), toujours au service de mélodies - limite tarabiscotées- mais fluides. Très éclectique malgré la pauvreté des moyens employés, l’art consiste ici à ne jamais s’enfermer dans un carcan musical propre. Le jeune prodige est un énorme catalyseur d’influences qui centralise tout sur son instrument de bois et ses cordes : tel un caméléon, il devient le Robert Johnson du XXIeme siècle sur "When the Sun Shone on Vetiver". Par moments, quelques relents de vieux chants traditionnels folk reprennent le dessus sur "Will Is My Friend", tandis que "Fall" possède même une dynamique tribale. La dernière plage, "Autumn’s Child", poignante ballade au piano laisse présager de nouvelles perspectives d’avenir des plus prometteuses.
A vrai dire, malgré le peu d’arrangements utilisés sur Rejoicing In The Hands, les chansons n’ont pas vraiment besoin de ce genre d’artifices. Il faut voir Banhart seul sur scène ou en duo, hypnotiser son audience, feignant quelques grimaces, histoire de forcer le ton de ses chansons, pour comprendre que sa musique possède une réelle âme, une très belle âme même.
Rejoicing In The Hands est le deuxième album de Devendra Banhart. Un troisième serait déjà prêt, intitulé Nino Rojo, et devrait suivre en septembre. Si la prochaine livraison est du même calibre que celle-ci, il y a de fortes chances que ce singulier jeune talent rentre dans le carré d’élite des nouveaux prêcheurs folks solitaires que sont Six Organs of Admittance, Iron & Wine et Wooden Hand.

Paul Ramone sur 
Pinkushion le 28 mai 2004
© 2004 Pinkushion. Tous droits réservés.

Retrouvez tous les articles

Déposez un commentaire !


Mieux vous connaître (facultatif) :

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.103.63.59) pour vous identifier.

Tous les commentaires liés à l'article : Devendra Banhart : Rejoicing In The Hands (2004)

Aucun commentaire

 -