Grant Lee Buffalo : Fuzzy (1993) (*** 1990's ***) posté le jeudi 25 mai 2006 16:15

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Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ***


Ici et là, on se cherche des excuses à ne pas aimer ce groupe. Ce qui est déjà révélateur en soi. Alors qu’untel établit une liste de leurs présumées influences, machin truc tient absolument à prouver qu’il s’agit là de l’exacte resucée de truc chose. Quelle perte de temps ! Si Grant Lee Buffalo évoque effectivement quelqu’un, c’est plus du côté des Waterboys qu’il faudrait chercher. Grain de voix et volonté à faire poétique similaires. Mais Grant Lee Buffalo vole beaucoup plus haut que le groupe mené par ce faux irlandais. Leur voyage introspectif — un tableau négatif et imagé de l’état dans lequel erre la société américaine (baillements) — vaut surtout par la façon dont il est exprimé musicalement. En effet, ces trois types ont le chic de vous faire partir sur un tapis volant dès qu’ils en ont l’occasion. Ça commence à vous prendre dès le premier morceau et ça ne vous lâche plus jusqu’à la fin. Ce disque est touché par la grâce. Pour vous en assurer, il suffit de jeter une oreille sur le titre phare, “Fuzzy”. Quelques couplets boisés et — hop ! — la loi d’apesanteur cesse d’exister l’instant du refrain. Quoiqu’il arrive, on se laisse entraîner — sans bien même le vouloir — dans un monde éthéré, un monde magique qui appartiendrait à un autre temps s’il ne servait pas de refuge idéal à tous les maux de notre époque. Alors, maintenant, parler de révélation. De disque de l’année comme le fait Michael Stipe... Il y a plus important. Ce disque, il ne nous a jamais jamais quitté. Seulement, aujourd’hui, on peut lui donner un nom.

Philippe Ducayron dans Rock & Folk n°314 d'octobre 1993
© 1993 Rock & Folk. Tous droits réservés.

Un groupe né sous le signe du bison : Grant Lee Buffalo, parcelle d’Amérique fidèle et rurale, un chemin de traverse naturel mais défriché, à la fois bourru et attirant. Pas des cowboys pour autant, ces ex-Shiva Burlesque, Grant Lee Phillips et ses deux comparses jouent Rio Stockton sans bottes crottées, sans taches ni bûches - pas plus tâcherons que Certain General, pas plus bûcherons que les Silos, deux cousins issus d’une même province musicale. Entre rêche flânerie et lynchage bucolique, soit folk et rock, plaintif ou hargneux, un groupe comme il pourrait en exister une multitude aux Etats-Unis. Et un album presqu’aussi connu qu’unique : Fuzzy  “meilleur album de l’année” selon Michael Stipe, reconnaissant bien là un nouveau rejeton de Murmur. Les trois protagonistes de ce coup d’essai-coup de (petits) maîtres ne sont donc pas nés de la dernière pluie et leur album s’en ressent, mûr et circonspect, mais aussi déjà vu, sans faille, passablement usé. Fuzzy, on le possède en de nombreux exemplaires, dans des versions avoisinantes, par exemple un Green On Red sans routine, séminal, un Mike Scott sinueux, corrosif et boisé, un Elliott Murphy roots, sans prétentions littéraires européanisantes. Fuzzy conserve sans conservatisme, fiabilise sans chichis démagogues, revendique et proteste : "j’entends l'Amérique ronfler / Ils veulent légifirer la lune / Ils veulent légiférer la matrice... Donnez au vent le temps de souffler / Et au coq de chanter / Je bouche mes oreilles / Mais j’entends l’Amérique ronfler."

Benoît Sabatier dans Les Inrockuptibles n°49 d'octobre 1993
© 1993 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

Donc le single sera “America Snoring” (“l’Amérique ronfle”). Les spécialistes de l’étude de marché ont tranché : en ces temps de segmentation déroutante, si on prend ce qui reste de babas tendance “US go home”, qu’on les ajoute aux punks survivants et qu’on parvient à raccoler les adeptes du gros son grunge, on peut tenir, avec ce morceau lourdement binaire, le hit fédérateur qui fera de Grant Lee Buffalo le nouveau porte-parole de la jeunesse éternellement révoltée. Anti-américanisme primaire donc, musique légère comme une enclume et imprécations diverses sur fond d’émeutes post Rodney King en guise de paroles. On se croirait revenu aux temps où il convenait d’écrire Amerika en faisant rimer ce mot avec KKK. Un superbe album risque ainsi d’être dénaturé par ce choix discutable de la chanson la plus platement linéaire et revendicative. C’est que derrière l’Amérique reaganienne impérialiste et brise-burnes du single, il y a, dans “Fuzzy”, bien d’autres Amériques qui ont le bon goût de voir la politique s’éclipser au profit de la poésie. Prenez “Dixie Drug Store”, son piano à la Little Feat, ses choeurs d’outre-tombe et son chant narratif country-rock. On tient là une histoire d’amour qui relève du fantastique classique (un voyageur passe une nuit magique en compagnie d’une apparition féminine et s’aperçoit au petit matin qu’elle n’était qu’un fantôme) et qui puise dans le folklore de la Nouvelle-Orléans pour ressusciter un Sud profond autrement charnel et troublant que la caricature agit-prop d’“America Snoring”. Si la musique de Grant Lee Buffalo peut évoquer successivement ou conjointement Certain General (le lyrisme décavé), James Mc Murtry (le côté roots rigoureux) ou encore tous les grands groupes à guitares ascensionnelles (cette façon de faire tournoyer un riff comme si le musicien espérait ainsi échapper à l’attraction terrestre, que l’on retrouve dans tout le rock ricain, de Crazy Horse au Dream Syndicate première manière ou encore aux Feelies) : il ne fait guère de doute que l’art du Buffalo va très au-delà de ces accointances pourtant flatteuses. En multipliant les petits scénarios (amours juvéniles fatalement contrariés pour “Jupiter And Teardrop”, petit chaperon rouge égaré dans une forêt où rôde un méchant loup aux pas de velours, “Soft Wolf Tread”), Grant Lee Philips passe en douceur d’un réalisme social à une forme d’onirisme apprivoisé (du côté de David Lynch plutôt que de Bunuel par exemple) dont la juxtaposition dessine les contours d’un univers aussi personnel qu’attrayant. Comme le chant varie avec bonheur les effets, que Grant Lee sait marmonner, psalmodier ou susurrer pour la jolie berceuse finale (“You Just Have To Be Crazy”) et que les guitares électriques, acoustiques ou slide aiment à déraper et à s’immiscer insidieusement aux creux des refrains, voici un album sur lequel on sent que l’on n’a pas fini de revenir, tant sa familière étrangeté s’avère envoûtante.  

Bruno Juffin dans Rock Sound n°7 de septembre/octobre 1993
© 1993 Rock Sound. Tous droits réservés.

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