12 NOVEMBRE 2005, HASSELT (piano solo) Ryoji, posté sur le forum jamrek.com le dimanche 20 novembre 2005
Je me souviens avoir détourné mon regard de la scène le temps de déposer ma pinte et l'instant d'après Jandek était là, droit, immobile et maigre comme un "I".
Debout face au piano qui n'attendait que lui, coiffé d'un chapeau et habillé de couleurs sombres comme il en a pris l'habitude depuis ce fameux jour d'octobre 2004. Pas un regard vers les pauvres ouailles venues l'écouter. J'ai bien essayé d'entrevoir son visage d'où j'étais pour tenter d'y percevoir quelque chose qui m'aurait permis de comprendre ce qui était en train de se passer. En vain. Puis à l'instar d'un poids plume avant un combat, d'un geste certain, il enleva ce qu'il portait sur le dos et se dirigea vers la machine à musique pendant que des lumières d'un bleu corwoodien enveloppaient progressivement les lieux. Jandek, c'est un corps en apparence frêle et malade mais qui suinte, contre toute attente, l'assurance et la tranquillité de quelqu'un qui est sûr de son droit. Frappant.
Il s'assit, seul, et déposa son carnet. Nous avions disparu soudainement ! Avons-nous jamais existé ? Je veux dire, monsieur Smith fait de la musique depuis plus de 25 ans et manifestement elle n'a jamais eu besoin d'oreilles attentives et compatissantes pour exister en contrepartie. Jandek n'est donc pas ici, présent ce soir pour satisfaire notre curiosité ou nos désirs. Et qu'importe. S'il est là aujourd'hui, c'est avant tout pour faire vivre une oeuvre, la sienne, celle d'une vie, entamée il y a bien longtemps.
Il posa ses mains sur le piano et commença à en extirper les sons à la manière d'un Pollock laissant couler la peinture de son pinceau sur la toile, dessinant les contours d'un motif de moins en moins flou. Le cadre est restreint mais les possibilités infinies. Mais où va-t-il ? Lui-même, sans doute, ne le savait pas. Il n'empêche, Jandek fait preuve de détermination et les mots sortent de sa bouche comme autant de coups de semonce adressés aux démons tourbillonnant autour de sa chaise.
Il pensa énormément à elle.
Un thème musical se dégagea et il le variera tout au long de la dizaine de morceaux joués ce soir. Tantôt ralentissant jusqu'à la neurasthénie la plus totale, moment sombre et grave, tantôt accélérant son jeu dans un mouvement obsessionnel de basculement d'un corps, bien présent cette fois, d'avant en arrière. A la fin de chaque morceau, ses doigts, comme réconciliés avec l'instrument, gardèrent les notes jusqu'à leur ultime souffle. C'est la musique qui décide quand tout cela doit s'arrêter.
Alors les applaudissements ont commencé à se faire entendre. D'abord timidement puis avec assurance. Les acclamations viendront plus tard.
Il tourna la page de son carnet lentement et minutieusement. Il respira un air qui devenait rare, repris de plus belle et lui donna son coeur. L'a-t-elle accepté ?
Puis subrepticement il disparut, laissant une empreinte sur la place vide et nous réapparûmes avec la lumière blanche retrouvant les voix que nous avions perdues une heure plus tôt.
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