Mazzy Star : So Tonight That I Might See (1993) (*** 1990's ***) posté le jeudi 25 mai 2006 16:11

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Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  *****


Après une si longue absence, trois ans depuis She Hangs Brightly, Hope Sandoval et Dave Roback reviennent toujours aussi secrets, mystérieux. Autant dire tout de suite que So Tonight That I Might See est un éblouissement absolu. C’est un disque où je ne ressens à aucun moment, même quand la dernière chanson s’arrête, la présence d’une structure pré-existante, d’un plan d’ensemble qui programmerait la succession des titres. Les subtilités sont découvertes petit à petit, presque note par note. En particulier le jeu de guitare du maître de Rainy Days. Ce qui apparait à l’écoute a cette évidence des choses que l’on rencontre par hasard. Ce nouveau chef-d’oeuvre ne s’éloigne pas du premier. Pratiquement les mêmes musiciens y ont collaboré. Il y a de nouveau une reprise, sèche et intransigeante, du Love String Serenade d’Arthur Lee (après Blue Flower des extraordinaires Slap Happy). Mazzy Star représente la grâce et la rigueur. La grâce avec Hope Sandoval : sa voix unique, aux troublants détimbrages, fait d’elle une chanteuse qui séduit et inquiète à la fois. La rigueur de Dave Roback, avec sa peur de sombrer dans des choses terriblement redoutées, comme la lourdeur ou l’emphase. So Tonight... est un disque qui parle d’aujourd’hui pour nous redonner la mémoire, le psychédélisme, le blues, le rêve américain. Mazzy Star ou les constellations justes.

Daniel Dauxerre dans M@GIC m u s h r o o m n°8 de l'automne 1993
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Ce disque doit bien dater de quatre mois. Mais, après tout, qu’importe... Le temps n’a pas d’emprise sur la musique de Mazzy Star. Trois années, déjà, se sont écoulées depuis leur merveilleux premier album, “She Hangs Brightly”. Acclamé un peu partout, sauf dans notre beau pays, comme de bien entendu. Mais Hope Sandoval et Dave Roback, unis à la campagne comme à la scène, ne se préoccupent pas de ce genre de choses. D’ailleurs, depuis Opal, leur groupe précédent, ils ne se soucient de rien, ni de personne. Ils poursuivent tranquillement leur visite du musée de l’histoire du rock américain de ces trente demières années. Références assimilées et appropriées. La musique de Mazzy Star ressernble à s’y méprendre à sa chanteuse. Frêle, la taille fine, les cheveux de jais. Sur scène, elle reste immobile. Comme hypnotisée par ce qu’elle chante. L’auditeur ne tarde pas à éprouver la même sensation. Hope - joli prénom, n’est-ce pas - effleure les mots. Les instruments semblent s’amuser à peindre un décor. Pourpre, bleu, quelques touches de rouge. Mazzy Star s’amuse à varier les climats. Le disque s’ouvre en douceur sur le magnifique “Fade Into You”, puis plonge dans l’inquiétant “Bells Ring”, avec cet orgue oppressant. La lumière filtre de nouveau pour la reprise du “Five String Serenade” de Love, puis s’estompe pour laisser place à un clair-obscur sur “So Tonight That I Might See”. Précieux et renversant. Le chemin vous est tout indiqué. Jamais une étoile n’avait autant brillé.

Christophe Basterra dans Rock & Folk n°318 de février 1994
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Les faits : sur “Blue Flower”, le single extrait de leur premier album, les Mazzy Star utilisaient en guise d’intro le riif de “Strawman” et reprenaient la mélodie de “I’ll Be Your Mirror” lorsque venait le moment de conclure la chanson. C’était il y a trois ans et les choses n’ont guère évolué. L’oreille très sûre, David Roback choisit ses sources sans risquer la moindre faute de goût. Dans “So Tonight That I Might See”, on reconnaîtra donc le riff de “Midnight Rambler” légèrement ralenti pour “Wasted” ou un orgue qui évoque fort les Doors s’essayant au petit jeu de la menace latente sur “Mary Of Silence”, qui fait aussi un petit tour du côté du “We Will Fall” des Stooges sous influence John Cale. L’amateur de chansons tristes croira peut-être reconnaître dans “Into Dust” des arrangements d’instruments à cordes autrefois entendus chez Nick Drake, tandis que l’inconditionnel du troisième album du Velvet sera comblé par les guitares fluettes qui parsèment le disque. Et cette liste d’emprunts ne prétend en rien être exhaustive : écouter Mazzy Star, c’est tomber sous le charme d’une musique derrière laquelle on peut déceler, effet de palimpseste oblige, toute une gamme d’influences harmonieusement conciliées et subtilement recyclées. D’où vient alors la répugnance éprouvée à l’idée que ce deuxième disque puisse être disqualifié au nom d’un trop lourd soupçon de plagiat ? Peut-être au toupet avec lequel la ravissante Hope Sandoval promène sa voix dolente de ballade en complainte : dans un registre éthéré qui voit esthétique et asthénie filer le parfait amour, la demoiselle en fait des tonnes. Pour qui est prêt à accepter que poésie puisse rimer avec anorexie et sensualité avec solennité, il y a ici suffisamment de lyrisme pastel pour alimenter les songes de bien des soirées estivales et, tapies dans la marge, assez de guitares pointillistes et vibrionnantes pour suggérer qu’un beau tempérament nerveux rode derrière cette apathie en trompe l’oeil. Une chanteuse qui sait se faire ensorcelante tout en ayant l’air de ne pas y toucher, un guitariste à la mémoire encyclopédique et quelques compositions aussi graciles que gracieuses : l’équilibre miraculeux des disques de Mazzy Star donnerait presque à penser qu’en matière de rock l’involution peut avoir des charmes autrement entêtants et délétères que toutes les expérimentations tapageuses commises au nom de la fusion progressiste.  

Bruno Juffin dans Rock Sound n°6 de juillet/août 1993
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Le plus beau son de l’année vient miraculeusement des plus beaux cons de l’année, Mazzy Star. Pas question d’entrer dans les entrailles du couple paranoïaque et indisposant de San Francisco, largement dépassé par un So Tonight That I Might See trop large pour Hope Sandoval et David Roback.

Dans un pub de San Francisco où trône un portrait de James Joyce (“Un des meilleurs paroliers de l’histoire du rock” : dixit Roback), une vieille fée curieuse écoute par-dessus son journal de militante lesbienne le pitoyable dialogue de sourds-muets que nous tentons d’entamer avec Hope Sandoval et David Roback. Le couple-terreur enfin parti, elle vient aux nouvelles. Elle aime le rock, elle n’a jamais entendu parler de Mazzy Star. Elle n’en entendra jamais parler : on voit mal comme Mazzy Star pourrait un jour briller, tant Hope Sandoval - sans espoir - et Dave Roback paraissent engoncés dans un rigorisme digne des Shakers, autres paranoïaques fameux, ennemis de lumière et des hommes de mauvaise vie. “Le plus grand nombre ne m’intéresse pas. Je n’ai aucune envie de faire plaisir aux gens” : débite Hope Sandoval sur un ton de liste de commissions. “Les gens paient pour voir un concert, nous leur offrons de la musique. Je ne suis pas sur scène pour faire causette. La seule reconnaissance que je cherche, c’est celle de Dave. Je ne suis pas jalouse du succès des 10000 Maniacs ou de REM mais plutôt de June Tabor. Plaire et séduire les masses, c’est un vrai boulot et je ne vais certainement pas consacrer ma vie à ça. Le Velvet n’a jamais cherché à séduire. A quoi bon ? Dans la même journée, un type peut être heureux, puis déprimé. Je ne vais certainement pas faire le moindre effort pour accompagner chaque humeur de chaque individu.” Groupe misanthrope, calfeutré dans une parano épaisse comme les cloisons d’un réacteur nucléaire. Des soirs arrosés, j’ai connu des murs plus bavards que ce couple avachi et vachard, acceptant les interviews par obligation contractuelle pius que par souci d’explication, par goût du partage. Une présence uniquement physique et indisposante, silencieuse et pesante. Hope Sandoval et David Roback ne sont là pour personne. “Nous ne faisons pas de la musique pour bavarder. Hope et moi, nous ne sommes pas intéressants. Juste deux musiciens, invisibles, qui donnent tout à leur groupe. Je n’aime pas parler, je n’ai rien à dire. Je ne suis pas un dresseur de puces savantes... L’interview mène obligatoirement à la prétention et, franchement, Mazzy Star, ce n’est pas grand-chose. Nous n’avons pas de manifeste à offrir, pas de solutions à apporter. Je ne suis qu’un guitariste qui n’a rien à déclarer, sauf qu’il adore sa musique” laconiquement expédié après deux heures d’une interview cauchemar, rythmée de silences, de feintes de corps (“Euh, je descends faire un tour et je te répondrai peut-être en remontant”) et de tentatives nullardes de vivacité d’esprit ( “j’avais 4 ans quand j’ai découvert le Velvet” ou “Le feedback du public, je m’en fous. Seul le feedback de ma guitare compte” ouaf ouaf). Pas Morrissey, Roback, le cerveau encore endolori par un passé chimique, le fil des idées léthargique, souvent au point mort, le cerveau aussi vif qu’un gros potiron. Mazzy Star, comme son disque, vit au ralenti, pas sportif pour deux ronds, en étirements yoga plus qu’en sprint. Au-delà de pas grand-chose, disons 20 bpm, plus possible dc suivre le mouvement, la musique asthmatique larguée comme un koala sur une piste de 100 mètres. Mais à son rythme - beatnik, indolent, benoît, avachi, ankylosé -, So Tonight That I Might See remplit à lui seul la capacité de l’espace. Grand disque atmosphérique, comme disent les anciens, chez qui la fumée lourde emplissait la pièce bien avant les volutes et spirales de Grateful Dead. Musique baba, donc, toute en franges et en contours flous, façon tunique romantique. Cotonneuse et abrutissante, comme ce brouillard qui prive San Francisco de soleil, à la fois moite et voluptueuse. Un charme sinistre, comme l’écrivait Roiing Stone il y a quelques années. Happy nightmare baby (Fais de beaux cauchemars, chérie), comme chanté il y a quelques années par Opal, groupe très ancien de Roback, avec un nihilisme noir fidèle au poste. “Le potentiel commercial de la musique ne m’a jamais intéressé. Je n’ai pas envie de plus de succès. C’est pour cette raison que j’avais toujours signé avec des labels indépendants dans le passé : pour qu’on me laisse tranquille et seul. C’est mon seul luxe, la seule chose dans ma vie. Cette intégrité compte plus que tous les honneurs, j’ai Mazzy Star et personne ne peut y toucher. J’ai besoin de très peu d’argent pour vivre, ce qui me laisse beaucoup de liberté avec ma musique. Depuis que notre premier album, She hangs brightly, est sorti il y a deux ans, nous n’avons fait qu’écrire. Entre-temps, notre maison de disques, Rough Trade, a mis la clé sous la porte. Les gens ont l’impression que nous n’avons rien foutu, mais c’est faux : c’est juste que nous n’avons sorti aucun disque. Ce qui ne nous a pas empêchés d’accumuler des tonnes de morceaux. Cette musique est vitale pour Hope et moi, je serais malade sans elle. L’important pour moi, ce n’est pas de sortir des disques mais de les écrire, à usage interne. La partie business, le contrat, vendre des disques, je m’en fous. Ce serait si facile de se laisser séduire, de s’abandonner... Je ne fais pas confiance à ces gens, je les ai vus de trop près. Le seul but de l’industrie est de faire de l’argent sur ton dos et avec Hope, nous ne faisons cette musique que pour nous-mêmes. Savoir si elle sort ou non dans le commerce, si le label est content, c’est le dernier de mes soucis. Nous travaillons sans cesse et, de temps en temps, quelqu’un vient nous voir et nous dit “Ça fait deux ans que vous n’avez rien sorti, il nous faut dix chansons.” Si personne ne nous rappelait à l’ordre, nous perdrions toute notion de temps. Car nous n’avons absolument aucun contact avec l’extérieur, avec le business. Je n’ai jamais voulu rencontrer les gens de ma maison de disques, il y a toujours un tampon, un manager entre eux et nous. Nous vivons hors du système, aussi bien en tant qu’êtres humains qu’en tant que musiciens. Juste quelques copains dans des groupes. Mais ne crois quand même pas que nous vivons dans une grotte : nous avons des amis intimes, qui me suffisent. J’ai du mal à faire confiance aux gens, j’en ai vu trop changer autour de nous. Devenir bizarres à cause du succès ou de l’échec. Se bousiller totalement et sombrer (silence)... Je n’ai pas envie de parler de la drogue.”

Humainement, groupe détestable. Mais ici, l’humain s’est totalement effacé derrière sa musique, écrasé par un talent qui a piqué toute la couverture. Pas besoin, finalement, de venir à San Francisco pour rencontrer Mazzy Star, maigres porteurs d’eau d’un disque largement au-dessus de leurs moyens. Car ici, à l’exact opposé de Suede, c’est le disque plus que le groupe qui porte la culotte, So Tonight That I Might See beaucoup plus mystérieux et intéressant à rencontrer que Roback et Sandoval, traîne-la-mort de Californie. Lui, minable et à ses pieds, admirant de loin son étoile inaccessible, pauvre couillon toujours sous le balcon, incapable de grimper. Une Hope Sandoval totalement adulée par Dave Roback, pauvre con à genou : devant elle, devant sa voix, devant ses caprices. “Je l’ai toujours à l’esprit quand je compose, je veux lui donner du sur mesure. Mais même si je n’étais pas là, elle aurait toujours autant de talent, sa musique pourrait se passer de moi. Par contre, Mazzy Star ne serait rien sans elle. J’aime ses idées, sa présence, ses mots... Je l’aime, point.” Avec un tel blanc-seing, pas étonnant que la petite mère s’autorise toutes les humeurs de diva, hautaine et pimbêche, sale bab à la moue tête à claques. Deux baffes pour les minauderies de pisseuse : “Si les gens ne se sentent pas à l’aise devant moi, alors ils n’ont qu’à pas se mettre devant moi.” Lui Mazzy, un beau merdier de dédale de sons ; elle Star. A eux deux, Mazzy Star, course-poursuite impossible entre le magma et l’étoile filante : une guitare empêtrée dans le mal-vivre, souterraine et pâle, le goût de vomi, paumée dans les labyrinthes du sous-monde. Une guitare de cauchemar, qui court derrière une voix bien trop haute pour elle. C’est quand Hope Sandoval le toise et l’ignore, chantant à des années lumière d’un blues terrien ou d’une country terre à terre, que So Tonight That I Might See déstabilise le mieux. Jamais vu un tel grand écart entre terre et éther, comme une Sylvia Plath à un séminaire de force de vente ou une Liz Fraser enrôlée de force par les moustachus de Quicksilver Messenger Service. Là, les mains dans le sang et la boue, Roback travaille le blues et le psychédélisme West-Coast à même le corps. La voix très largement au-dessus du chaudron semble échappée de cette effrayante matière que touille le guitariste malade. Deux disques en un : la voix, petite grâce garce, et la musique, inquiétant grondement sourd qui devient, le temps de l’interview, muet comme une carpe. On pense au Velvet de The Gift, où le décalage est poussé à l’extrême : d’un côté, droit, le groupe fonce dans le noir, les instruments livrés à eux-mêmes ; de l’autre, gauche, John Cale récite ses abominations ordinaires, la voix neutre et glaçante. En jouant avec la stéréo, on peut isoler à volonté l’un ou l’autre, comme si les ponts étaient brisés. John Cale, son humour psychiatrique et son regard malade, que l’on croit reconnaître chez le dérangeant Roback, dont l’incommunicabilité indispose autant que chez le Gallois. Un mur, un modèle. “Ceux qui croient que le Velvet peut se résumer à Lou Reed se trompent lourdement. Il y a beaucoup de John Cale dans le Velvet” la voix excitée — enfin — et autoritaire. “Mais ne crois pas que je sois bloqué sur le Velvet, les sixties et les seventies. Même si nos contemporains sortent trop de disques pathétiques et n’apportent que narcissisme et frivolité dans notre culture, je ne veux pas rendre les armes. De temps en temps, je découvre des choses comme Red House Painters ou Jesus & Mary Chain, avec qui Hope va bientôt enregistrer un titre”. Juste retour d’ascenseur après le pillage en règle de Some candy talking sur Bells ring.

“Quand j’étais gamine, je pensais que mes parents étaient hippies. Mais je me suis vite rendu compte qu’ils se contrefichaient des problèmes de société, de la mode, de la musique. Je croyais que c’était ça, être hippie. Mais finalement, c’était aussi creux que ce truc actueL comment ça s’appelle ? le grunge... Le punk, c’était autre chose. Mon frère n’écoutait que les Pistols, les Germs, Christian Death, les Misfits... Mais, bon, il ne faut pas exagérer. C’était juste un petit mouvement underground de mode, pas une révolution. La musique underground n’a jamais pris le pouvoir, rien n’a changé. Tant pis pour Seattle. Mon truc, c’était plutôt rock : Green On Red, Dream Syndicate, Rain Parade, le premier groupe de Dave. j’allais le voir en concert, je l’admirais beaucoup. j’étais fascinée par le guitariste et par l’homme aussi...”  “Quand j’ai rencontré Hope, elle faisait partie d’un duo folk, Going Home. Dès que j’ai entendu sa cassette, j’ai su que je voulais travailler avec elle. Notre collaboration est difficile, c’est ce que j’aime. Je comprends parfaitement les sentiments de Hope grâce à l’intimité de nos relations. Sans embûches, sans conflits, la vie ne m’intéresse pas. J’ai besoin de défis, de risques. Tant pis si notre musique devient un jour incompréhensible”. Musique incompréhensible, ce très vieux snobisme du pauvre, ennemi juré de So Tonight That I Might See. Musicalement traditionnel, ce sont les paroles qui flirtent parfois dangereusement avec l’obscurantisme, par plaisir un peu cul-cul adolescent de s’enfermer son monde, patchouli et fumette, à la limite du touche-pipi. “Baby, I wish I was dead” pas très sérieux. “Tu n’as jamais eu envie de mourir pour quelqu’un ? Alors tu n’as jamais été amoureux. Tu es même probablement anormal”, la petite sorcière toute colère. “Il n'y a rien de gratuit dans ce que j’écris. Aucun des groupes que j’aime n’écrit de paroles faiblardes, je suis très exigeante sur le sujet. Il le faut, car ma voix, elle, n’a aucun intérêt. Le cerveau. Passionnant, le cerveau. Voilà ce qui m’intéresse chez les groupes, chez les auteurs, chez les peintres. Je ne suis pas Billie Holiday, Aretha Franklin ou Barbra Streisand, alors je compense par les paroles. Par mon physique ? Ça, jamais. On ne remarque pas que moi, dans ce groupe. Les gens regardent autant Dave et sa guitare que moi.”

Quand, sur Fade into you, sur Blue light ou sur une reprise magistrale du Five string serenade d’Arthur Lee, voix et guitare jouent main dans la main, dans le velours, Hope et Roback sidèrent littéralement. Comment légèreté, fluidité et chaleur peuvent-elle émaner de ce couple sans vie, sans regard ? Comment Hope et Roback deviennent-ils Mazzy Star ? Comment ces cheminements de pensée incohérents et creux peuvent-ils devenir les chansons magnifiques de So Tonight That I Might See ? Mazzy Star ou lazy bastards ? Pourtant, impossible de résister à la rythmique en seize tours-minute de Blue light, slow balloche pour que les hommes vigoureux (chemises bûcheron, gourdin de castor) emballent les mémères dans Twin Peaks, autrement plus langoureux et sexe que le frigidaire Julee Cruise. Impossible de ne pas penser au charme aussi fatal d’un cousin de nom, I want to see the bright lights tonight, l’album d’un autre couple impossible, Richard & Linda Thompson. Impossible de chasser de la mémoire les guitares pour crooners épuisés de Fade into you, la mélodie tout alanguie, en faufilements gluants. La mélancolie flotte et surveille, sans se donner en spectacle, chaque ballade folk, chaque tentative country, chaque étirement bluesy. Une descente dans l’histoire de la musique américaine — via quelques escapades écossaises insoupçonnées : Cocteau Twins ou Reid brothers — tellement naturelle et sensuelle que seul un décérébré pouvait se l’offrir. Prémédité et calculé, le voyage aurait viré cata, la démarche boiteuse d’un Lloyd Cole rocker new-yorkais ou d’un Teenage Fanclub routier highway, deux voyageurs parfaitement immobiles, le cul vissé à un bureau, des atlas et des fantasmes. “A un moment, dans ta vie, tu t’identifies totalement à une chanson. Elle te tombe dessus, tu n'y peux rien : dans une voiture, à la radio, chez un ami... Ça ne dure généralement pas longtemps. Mais moi, j’ai extrapolé etje suis resté dans cet univers, avec ma musique. Je ne tolère pas qu’on y touche : récemment, j’ai lu une chronique du coffret de Syd Barrett qui remettait sa musique en question. Je déteste le snobisme, les gens qui s’approprient les groupes, je pense vraiment que certaines personnes ne méritent pas d’écouter la même musique que moi. A l’école — un véritable cauchemar pour moi —, je n’avais que mes disques et la peinture pour m’aider à tenir. Personne ne voulait me parler, je m'y sentais parfaitement exclu. Ça m’est resté.”

JD Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°50 novembre 1993
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