New Order : Republic (1993) (*** 1990's ***) posté le samedi 24 juin 2006 07:13

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Genre  :  Electronic & Rock UK
Note :  ***


Expliquer New Order, autant vouloir percer le secret de l’île de Pâques. Il a bien fallu s’y faire : la musique d’Hook et de Barney a plus à voir avec la magie noire qu’avec Sciences et vie. Dans les revues musicales spécialisées (Guitare mon amie, Synthés 2000 ou Le Journal du batteur), New Order n’existe pas non plus. Nul besoin d’y chercher le très rationnel exposé sur le fameux troisième doigté barré diatonique retourné, celui qui “change tout”. Chez New Order (rois fainéants), le savoir musical est mort le jour où sont nés les ordinateurs. Ici, ni esbroufe technicienne (Yello), ni embrouille entre amis (vrais-faux Frankie Goes To Hollywood). Mais alors, quoi ? Republic, sixième album. “Quelle république ?” demandera l’analyste entêté. On imagine déjà l’anti-réponse, usuelle : “C’est juste un mot qui sonne bien.” Comme Movement, Brotherhood ou Technique. Des mots qui sonnent bien et rien de plus. Avares en tout, les musiciens du plus grand mystère new-wave demanderont toujours qu’on s’en tienne à leurs disques. Un “notre musique parle pour nous” qui claque au-dessus de nos têtes, et nous, en dessous, frustrés par leur silence. Republic, donc, beau titre générique pour les quinze actes de cette charte 93. Le programme New Order, on le connaît pour l’avoir étudié sous toutes les coutures : voix détachée, basse obsédante, claviers en voyage dans les étoiles disco. Une politique musicale mille fois copiée, jamais égalée. Pas même par ceux qui, d’Electronic à Revenge, tentèrent d’appliquer leur art en solo relatif. New Order : séparés, quatre petits riens du tout. Unis, un inexplicable génie. Republic s’ouvre sur Regret, chanson idéale et meilleure flèche pop depuis longtemps. Depuis Love Vigilantes, peut-être. Ici, des guitares à en revendre, une belle histoire à faire pleurer les filles et une inestimable mélodie. Suivent World et Ruined in a Day, ces condensés de dance-music qu’Electronic n’écrira jamais. Tempo serré ou paresseux, Barney chante mieux que jamais. En fin de face A, la guitare reprend le dessus sur Everyone Everywhere, belle affaire. Sans révolution, New Order abat une à une les cartes de son jeu, acoustique, électronique, imbattable. Il faudrait sans doute laisser vieillir l’autre versant, comme un vin un peu vert débouché trop vite. Là, seuls Young Offender et Times Change séduisent d’instinct, avec leurs mélodies tombées du ciel — encore deux hits pour un disque grassement fourni. Derrière, Liar bafouille un peu. A moins que ce ne soit l’oreille qui lâche, comme repue par tant de douceurs. Maintenant, l’album file en pilotage automatique. C’est le soir à Manchester, le premier cocktail à l’Haçienda. Sur la piste de danse, Chemical bastonne sévère. La nuit s’achèvera sans mot, sur un Avalanche aussi apaisant qu’instrumental. La musique de Republic n’est pas rationnelle ; notre soumission à ses courbes non plus. Grand disque. Pendant que New Order trimait, la vieille Manchester a renfilé son grand manteau sombre. Elle le gardera jusqu’à ce qu’une drogue nouvelle vienne raviver sa chair, dans cinq ou dix ans. Dans la fosse commune, les Mondays jouent aux osselets avec Tony Wilson, c’est triste à pleurer. Pourtant, lorsque tout aura sombré — Morrissey mort, Brett Anderson chez Queen —, Manchester aura toujours New Order, intouchable.

Emmanuel Tellier dans Les Inrockuptibles n°45 de mai 1993
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