PALACE BROTHERS : S/T puis Days In The Wake (1994) (*** WILL OLDHAM : les archives ***) posté le dimanche 07 mai 2006 09:06

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Genre  :  folk USA
Note :  ****


"When you have nobody, nobody can hurt you" (Quand tu n'as personne, personne ne peut te blesser). On ne s'approprie pas facilement de tels mots – les premiers à venir cingler ceux qui s'aventureront sur ces terres –, de pareilles phrases sur lesquelles il ne reste rien à ronger. Qu'il est tentant, pourtant, d'y déceler comme le reflet de notre petite vie d'auditeur, longtemps solitaire avant d'être blessée par la griffe des Palace Brothers. De toutes ces années passées à ouvrir notre porte, à accueillir jovialement des disques qui nous parlaient sans forcément nous tenir compagnie, ou nous désarmaient sans nous égratigner. Nous n'oublierons sûrement pas le jour où nous sommes allés cogner au carreau de ce gîte-là, pas répertorié, pas classé. La pire terre d'accueil – de la rocaille et pas de soleil –, habitée par les pires hôtes qui soient – pas un mot de réconfort, pas un clin d'oeil – et pourtant le premier refuge où l'on ira courir ventre à terre pour y écorcher un peu nos habitudes. Aujourd'hui, il suffira de nous parler d'actualité chargée et riche de promesses pour que surgisse l'envie de venir s'installer à cette table-là, malgré les gamelles trouées et le service déplorable. Plus démuni que jamais, le palace – et pas seulement parce que l'on n'y croise plus que Will Oldham, seul, et sa guitare, sèche.
Dans la terrassante nudité de There Is No-one What Will Take Care Of You, on relevait encore quelques signes d'ivresse - l'ivresse écrasante de la frustration, loin de la pyrotechnie verbale, du croustillant des brèves de comptoir. Days In The Wake, hormis la folie dure de Come A Little Dog, flanque surtout la frousse par sa sobriété tendue. Dès You Will Miss Me When I Burn, on voudrait prévenir les visiteurs que prendre cette route n'est pas sans danger : attention, I Send My Love To You, chanson d'amour sans riposte possible ; prudence, All Is Grace, baume venimeux. Ce n'est pas que Days In The Wake débarque l'épée à la main, rêve d'invasion, de conquête. Au contraire, il rend les armes d'entrée. Mais derrière la capitulation - ses dix chansons, Oldham les jette à nos pieds -, apparaissent bientôt tous les signes de victoire : celui qui pénètre ici plein aux as court au casse-pipe, il n'y trouvera aucun repère. Naïveté jetée au ruisseau, complaisance mise au rebut, Will Oldham ne laisse pas ses chansons s'épanouir, il les saisit dans leur splendide amenuisement : aucun détail, aucun arrière-plan, aucune perspective et donc aucune ligne de fuite, aucune prise pour l'oreille.
On songera alors à l'avenir de cette musique en frémissant puisqu'on ne sait si, dans un futur proche, elle saura survivre : quelle sera la prochaine étape ? Une guitare éclopée soutenant une voix de poitrinaire ou l'un de ces aboiements rauques qui ponctuent Come A Little Dog ? Puis une guitare seule, orpheline ? Puis le silence ? Dans dix ans, nous réécouterons Days In The Wake en nous souvenant peut-être d'un monde où Will Oldham parlait encore.

Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°59 octobre 1994
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Récapitulons. L’année dernière est paru un premier album pour le moins saisissant de country/gospel décharné aux allures de cérémonie funèbre,un peu dans la veine du méconnu “Joy Division sing Hank Williams”. Grand disque, intense, taré au sens propre, plein d’histoires maléfiques d’alcool, d’inceste, de solitude physique ou métaphysique, le tout sur fond de l’obligatoire binôme péché/rédemption. Pas très loin du “Evil” des Red House Painters, et encore moins du Neil Young fin de parcours de “On The Beach”, celui donc qui chantait “I need a crowd of people/ But I can’t face them day to day”. A cette différence près que les Palace Brothers n’étaient eux pas beaucoup plus âgés que Beck quand ils l’ont enregistré. En somme des gamins effrayés par ce qu’ils viennent de découvrir : “There’s no one what will take care of you” précisément, susurrant leur désespoir en tremblotant, du bout des lèvres un peu comme si c’était leurs parents qui les obligeaient. Tellement effrayés en vérité, que certains journalistes outre-Atlantique se sont demandés si tout ça était sincère et beaucoup plus crédible que, mettons, un scénario de Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Ceux qui ont voulu les interviewer pour percer le mystère ont constaté deux choses : tout ce qui les intéresse, c’est de se taire, d’abord, et ensuite de savoir si Cat Stevens est une star en Angleterre. Evidemment de quoi apporter encore un peu d’eau au moulin de ceux qui se demandent s’ils jouent et à quoi. Sans préciser quel pourrait être l’intérêt de ce genre de jeu. Puis, le mois dernier, a suivi un maxi du même tonneau, confirmant tout le bien qu’on pensait d’eux, notamment au détour de l’extraordinaire “Trudy dies”. Dans la foulée on aurait presque aimé le second album strictement identique à tout ce qui avait précédé. C’est raté. Disons, pour ceux qui trouvaient le groupe encore trop tonique, encore trop bruyant, que ce deuxième album va encore plus loin dans le dénuement musical, qu’il est d’un abord austère loin d’être aussi prenant que son prédécesseur, et que pourtant ils auraient tort de décamper trop vite. Ne pas trop se fier à la déception initiale. “When you have no one, no one can hurt you” anonne d’entrée Will Oldham. Du coup, il n’y a personne sur le disque, personne d’autre que lui, sa guitare et ses chansons toujours aussi dérangées. Un album solo donc sauf pour une chanson alors vraiment du troisième type, celle-là, où les autres sont venus aboyer tous en coeur derrière lui, entre deux “Kill a little cat / Kill a little dog”. Là, on retrouve le petit quelque chose d’inquiétant qui faisait le prix de “There is no one...”. Inquiétant et fichtrement touchant à la fois (“Little dog I love you” continue-t-il — une ode à son chien défunt ? Autre chose ? Mais quoi ?). Pour le reste, oubliés le banjo, la batterie, l’orgue sinistre qui hantait “There is no one...” (la chanson). C’est d’un genre de folk qu’il s’agit, a-mélodique et obsessionnel, avec une nette tendance à répéter cinq ou six fois d’affilée la même phrase, et éventuellement en rajouter une ou deux autres pour compléter la chanson. De “God is what I make of him”, on est passé à “God is the answer/God lies within” ad libitum, puis à des mots qu’on imagine mal choisis dans le seul but d’épater la galerie : “This longing that I feel to be real”. Irréalité, absence à lui-même, oui peut-être, mais ce type a-t-il la moindre idée de la présence, de la chaleur qu’il finit par dégager ? Dans ce désert de mélodies, dans cette non-musique, à travers ces mots parfois à moitié mangés et incompréhensibles, sait-il seulement à quel point il est émouvant ?  

François Keen dans Rock Sound n°17 de septembre 1994
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Dans leur Louisville natal, Will Oldham & Co avaient commencé par se baptiser les Palace Flophouse... La suite de cette histoire en creux ci-dessous, avant concert parisien.

Palace Brothers, un certain effacement

Leur prestation était constituée de reprises country jusqu’à ce qu’ils deviennent les Palace Brothers à l’occasion de leurs premiers disques : le 45 tours Ohio River Boat Song, puis l’album There Is No One What Will Take Care Of You en 1993 (sur le label Big Cat) où l’unique reprise était I Had a Good Mother and Father, de Washington Phillips, obscur musicien début de siècle, référence surprenante et ceci à deux titres. D’abord, de part son anachronisme au sein d’une scène indie américaine plutôt bruyante où l’instrumentation, minimale, organisée autour d’une guitare, d’un banjo et de percussions discrètes, mis en valeur par un son sous influence country, choquait par sa retenue. Ensuite, parce que le passé de David Pajo, ex-guitariste de Slint, combo pré-grunge fêté par le maestro alternatif Steve Albini, et de Britt Walford, ex-batteur des Breeders, ne laissait guère présager un tel revirement.
L’explication, en fait, est simple ; elle a pour nom Will Oldham, jeune homme de 24 ans à la voix vermoulue de tristesse et acteur quand ça le prend. Pour des téléfilms, mais aussi sur le circuit indépendant (un rôle de mineur à vocation religieuse dans Matewan de John Sayle). Lui-même auteur à ses heures, il avait pu voir une de ses pièces écrite à l’époque du lycée se jouer au Kennedy Center mais aujourd’hui Oldham écrit des chansons.
Sur There Is No One What Will Take Care Of You les paroles évoquent l’alcool, le péché, l’inceste et la religion, dont les rites fascinent d’évidence Oldham, qui confesse aller à l’église écouter la musique. Entre salut et damnation, les voies de ce seigneur impénétrable sont désolées et calamiteuses. Et l’on se demande pourquoi ? Car ce type aux allures d’angelot autiste ne répond pas aux énigmes que les journalistes, conquis par l’originalité assez années cinquante de son œuvrette désœuvrée ont essayé de lui poser. Ou alors avec des questions, des silences rappelant étrangement ceux de ses compositions.
Un jour, pourtant, particulièrement disert, on l’a entendu ainsi définir sa démarche : «Divertissement. Il n’y a aucune préoccupation de singularité. Je sais que nos disques ne seront pas écoutés dans de nombreuses fêtes mais c’est tout de même supposé n’être que de la pop, quelque chose qui ponctue les bonnes choses de l’existence.» Quant à ses textes, voici ce qu’il en pense : «Ce sont tout bonnement des histoires. Comme lorsqu’on est en voiture et qu’on remarque un truc du coin de l’oeil dans le rétroviseur — par exemple une tortue sur le dos. Parfois, on va voir ; parfois, on continue sa route. Les textes parlent de ces petits obstacles qui font la vie des gens.»
On peut parier que Palace Brothers deuxième album, option country-blues rustique, enregistré avec une autre équipe, n’explicitera guère ces propos delicats, ni leur auteur, ni sa musique, que certains n’hésitent pas à qualifier de «gothique sudiste.»

Barbarian dans Libération du 06 septembre 1994
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