Genre : country, folk
USA
Note : *****
Rangez vos 45 tours rongés jusqu'à l'os : de Ohio River Boat Song jusqu'à Little Blue Eyes, cette compilation refait l'historique de la maison Palace en empruntant le chemin sinueux des singles sortis par Will Oldham sous les diverses variations du nom de son groupe — Palace Brothers, Palace Music, etc.... En y regardant de près, le fan de base qui se ruine la santé en accumulant le moindre bout de gras du "groupe", n'aura pas grand chose de neuf à se mettre sous la dent, si ce n'est le plaisir d'entendre tel ou tel morceau qu'il avait raté ou de découvrir l'un de ses morceaux préférés dans une version rafraîchie, voire différente. A n'en pas douter, West Palm Beach et Gulf Shores forment sans trop d'efforts la plus belle paire de chansons composée de ce côté-ci des années 90. Paroles magistrales et décalées, musique limpide : Neil Young, Lou Reed et tous les autres songwriters dits légitimes devraient s'inscrire d'urgence au cours du soir de Will Oldham. A l'écoute de ces blues perdus, on se surprend à redécouvrir avec une joie peu simulée ou dissimulée l'univers totalement irrévérancieux de Palace : ces amours incestueuses, équestres, nécrophiles ou adultères nous font replonger dans des histoires familières que l'on pensait oubliées mais qui, inévitablement, comme une drogue, ressurgissent et, narquoises, s'imposent. Un album pour tous, fans et incultes unis : on n'entendra rien d'aussi joliment autiste et touchant avant longtemps.
Joseph Ghosn dans magic! n°13
mars 1997
© 1997 magic. Tous droits
réservés.
C'est une compilation pour une fois nécessaire, renversante et pas cache-misère pour un sou. A travers quinze titres introuvables ou inédits, Lost Blues And Other Songs jette un éclairage supplémentaire sur la musique magnifiquement ombrageuse de Palace. Et confirme, si besoin est, les talents de son créateur Will Oldham : une écriture sans limites, plus mystérieuse et complexe que son dénuement pourrait le laisser entendre, une force d'expression hors du commun et l'une des voix les plus terriblement agrippantes qui soient.
Cette
fois-ci, partir avec de bonnes intentions. Se garder d'entrer trop
vite dans des descriptions impressionnistes. Ranger ses petits
pinceaux, ses aquarelles, ses fusains. Résister à
l'envie de tracer encore une fois les frontières de quelques
contrées improbables, trop vite, trop facilement
délimitées — la chanson dépressive, le
folk miséreux, la country dépenaillée, tout
ça. Eviter de présenter Palace comme la capitale d'un
territoire moins musical qu'existentiel, où voisineraient
toutes les déveines du monde, toutes les crevasses
métaphysiques, toutes les dévastations intimes. Ne
pas réduire Will Oldham à ce triste statut de
chanteur-paillasson — sur lequel chacun pourrait essuyer son
esprit crotté, ses pensées fatiguées d'avoir
trop marché, son coeur usé jusqu'à la semelle.
Refuser l'invite piégeuse d'un art restreint en apparence,
qui focalise l'attention sur ses loques comme pour mieux garder des
secrets plus profonds, des joyaux enfouis, les refuser à
ceux qui n'auraient pas la rude envie de les déceler.
Creuser ces chansons bien moins maigres qu'elles n'en ont l'air,
tenter d'en saisir la richesse, condensée en une fascinante
aridité. Aiguiser plus que jamais ses tympans, qui en ont
entendu d'autres, mais des comme ça, franchement,
jamais.
D'emblée, il faut dire combien les quinze chansons de
Lost Blues And Other Songs sont précieuses. D'abord
parce qu'en ces temps de fièvre superlative, de louanges
niveleuses, ce disque plein et singulier est l'un des rares
à mériter vraiment le titre d'"inestimable". Ensuite
parce que cette compilation hétéroclite de singles et
d'inédits livre des clés, des petits passes.
Panachée, lunatique, elle déverrouille une musique
qui, malgré des écoutes
répétées, s'est toujours obstinée
à taire son nom et à s'exprimer par combinaisons
secrètes. Elle en dit plus sur la démarche de Will
Oldham. Plus, en tout cas, que l'autisme supposé, les
silences réfractaires d'un type pas décidé
— et on le comprend — à disséquer le
coeur d'une écriture aussi personnelle.
En découvrant There Is No-one What Will Take Care Of
You il y a plus de trois ans, on avait cru mettre la main sur
une country meurtrie, raclée, rongée jusqu'à
l'os. Ces chansons, avec leur beauté de travers, semblaient
avoir poussé dans les recoins les plus anciens, les plus
ingrats et les plus accidentés de la musique
américaine, sur une terre si exigeante qu'elles n'avaient pu
s'y épanouir qu'en s'épuisant. Les disques suivants,
entre fièvres acoustiques et électriques, entre
rétentions et explosions, entre immédiateté et
destructurations, allaient gentiment brouiller cette
première piste, tout en achevant d'imposer une
écriture rêche et intransigeante. Sans abandonner son
visage incommode, Palace refusait de porter les haillons d'une
seule et unique tradition, de se soumettre à un quelconque
prêt-à-porter — par exemple ce qu'on a
appelé, ici ou là, la "new-country".
Lost Blues And Other Songs, aujourd'hui, donne la pleine
mesure d'un musicien beaucoup plus varié et
déconcertant que son dénuement de façade
pourrait le laisser entendre : de la rude ferveur de Ohio River
Boat Song aux magnifiques ressassements de Trudy
Dies, des cahots fascinants de Riding au calme
précaire de Gulf Shores, on peut suivre ici
l'incontrôlable parcours d'un homme qui ne se refuse aucun
danger. Sa musique est à la fois faite de peu et audacieuse,
à la fois bien de chez elle et profondément apatride.
Une musique dont on comprend un peu mieux la maturation, lorsqu'on
sait qu'Oldham n'est pas ce garçon coupé du monde que
ses premières chansons, farouches, griffonnées au
crayon noir, semblaient révéler. Qu'il serait
même un type plutôt ouvert, aux aguets, pas
privé d'antennes. "J'aime la manière dont les
autres cultures sont filtrées par la culture
américaine", déclarait-il l'an passé dans
ces pages, avant d'ajouter "Ce qui m'intéresse, c'est la
relation que je peux construire avec des choses
éloignées."
C'est ce singulier rapport aux musiques d'ici et d'ailleurs —
un mélange de distance et d'extrême
réceptivité — qui habite son écriture
brute et affranchie. Tour à tour ou simultanément,
ses chansons semblent parler le rock, le folk, le blues, la
country, etc. Mais c'est à leur manière qu'elles s'en
rapprochent, par bribes, réinventions, néologismes,
barbarismes, borborygmes. C'est à leur manière
qu'elles les restituent, comme si elles les avaient
ingurgités et digérés d'une drôle de
façon. Comme quelqu'un qui aurait appris des langues
étrangères sans jamais sortir de chez lui, en
écoutant simplement la radio, des programmes venus de
l'autre bout du monde, des voix lointaines, grésillantes.
Quelqu'un qui, là-dessus, avec ce matériau
étrange, aurait construit son propre vocabulaire, ses
propres règles de syntaxe, sans aller vérifier de
plus près, sans aller consulter les dictionnaires ni les
méthodes Assimil. La musique de Will Oldham est ainsi,
complexe et paradoxale. Elle semble connaître la valeur des
rencontres, des apports extérieurs. Elle montre à sa
façon la nécessité d'explorer, de
découvrir — Oldham lui-même a pas mal
bourlingué. Et en même temps, elle semble dire qu'il
n'est pas forcément utile de parcourir le monde, que tout se
vit, se forge et se réinvente à l'intérieur de
soi. C'est pour ça, peut-être, que tant de ces
chansons semblent être le résultat d'une
véritable aventure intime, sombre et invisible, d'une longue
fusion de matériaux plutôt que d'un télescopage
d'influences, d'un travail souterrain, accompli bien loin des
chapelles, des dogmes, des écoles. Après ça,
on aurait presque envie de dire que maigre ou pas, avec ou sans
maquillage, cette musique aurait de toute façon la
même force d'expression. Reste que la nudité des
arrangements, leur sauvage impudeur, achève de prendre
l'auditeur à la gorge. Pas forcément
recherchée — Oldham l'explique avant tout par le
manque de moyens —, elle épaissit le mystère
d'une musique qui, curieusement, semble ne rien vouloir dissimuler
et qui s'avère pourtant souvent indéchiffrable. Rien
d'étonnant, au fond : Oldham sait sûrement que les
trésors les plus inaccessibles sont
précisément ceux qu'on exhibe en plein jour, au vu et
au su de tous, qu'on ne prend pas la peine de cacher, alors que la
logique et la prudence voudraient qu'ils soient mis en
sûreté, à l'abri. Des chansons comme Lost
Blues ou West Palm Beach sont d'une richesse et d'une
invention tellement nues, tellement offertes, qu'on peut à
tout moment passer à côté, ne voir que
l'âpreté de leur son, la violence de leur
dépouillement, la crudité de leurs mots — ce
qui n'est pas si mal, mais reste un brin réducteur.
Lost Blues And Other Songs confirme encore une chose :
qu'on ne peut pas écouter Palace sans être
harponné par la voix de Will Oldham. Une voix
brûlée vive. Qui chante comme ces mauvaises herbes
encore vertes, à peine arrachées du sol, et qu'on
jette au feu sans pitié : tour à tour
coléreuse ou plaintive, se débattant encore au milieu
des flammes ou laissant doucement tomber, dans un chuintement
léger, petit courant d'air terminal, de dernier soupir en
dernier soupir. Un chant d'épuisement, oui, mais aux
modulations impressionnantes, infinies. L'un des rares chants qui
puisse s'approcher d'aussi près de l'aboiement, de la
morsure (Stable Will, effrayant), puis s'abandonner,
s'assouplir, lécher ses plaies. Toujours au bord de la
chute, toujours en dernière extrémité, et s'en
souciant peu. Une voix qui a dépassé la peur et la
révolte, qui avance sans repères ni
précautions, sans craindre le danger qu'il y a à
cheminer ainsi, au-delà de l'espoir et du chagrin, des
illusions et des deuils. Que peut-on redouter quand on sait dire la
perte, la solitude ou le simple déroulé d'une vie
avec cette fragilité sans apprêt, cette cruelle
honnêteté ? Quand, sur quelque morceau apparemment
plus tranquille, on peut inviter ses auditeurs comme à un
dernier repas, avec ce mélange de
sérénité mordante et de chaleur en pente douce
? Quand on chante comme on fourragerait un ultime feu — celui
qui précède l'extinction ? La voix de Will Oldham est
à la fois le centre névralgique et le moteur, la
quille brisée et la figure de proue d'une musique qui ne se
connaît plus de réconforts, d'évidences, de
chemins préconçus. A coup sûr, c'est aussi
cette folle boussole qui pousse cette écriture à
dépasser sans cesse ses bornes, à augmenter ses
risques, à réinventer son langage. Elle est sa chance
et sa perte, son guide et sa principale source d'égarement.
Un astre dans un beau désastre, si l'on veut. Ainsi vit
cette musique peut-être rarement ensoleillée mais
solaire, irradiante et irradiée. Conviant l'auditeur
à une longue et exigeante traversée du désert.
Mais quand même : un désert sacrément
somptueux, une étonnante terre de sécheresse et
d'abondance.
Richard Robert dans Les
Inrockuptibles n°98 du 02 avril
1997
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