Genre : country folk USA
Note : ***
Atmosphère, atmosphère... Rickie Lee Jones pourrait rouler tous les coeurs sensibles du monde rien qu’en plissant les paupières sur une dégringolade d’accords parfaits, parfaitement mélo. Mais ce jeu là, elle n’en n’a cure. Pas son genre, pas du tout. Elle est juste une authentique, précieuse fille ravagée, merveilleusement dérangée. Qui joue du piano bien musclé, de la guitare échancrée, qui raconte d’insupportables histoires sur son compte et ce qu’elle sait de ceux qui l’entourent depuis vingt-cinq ans. Elle est belle, très, de cette beauté qui se fendille au long des soirées ambrées, et elle s’en fout sûrement. Elle compose pour la jouissance de chanter, et çà, à tous les coups, c’est davantage qu’un job. La preuve, ce premier disque, elle l’a couvé des années. Que ce soit un succès ne risque pas de lui tournebouler les sens, ses sens à elle se trempent ailleurs, dans le ragoût relevé qu’affectionnent les poètes dégingandés et les musiciens hagards qui déambulent dans Los Angeles. Et que ses musiciens soient parfois réputés compte pour du beurre à ce stade de sensibilité effilochée, mais totale. Sauf les saxos reptiliens, bien entendu. Le mentor, c’est Tom Waits, cette espèce de réverbère bramant jazz, blues et vieilles romances. Mais Rickie fait des rondes, elle claque des doigts tout en s’amusant à grimacer, moqueuse et capiteuse, impériale et canaille. On pense un peu à Joni Mitchell, mais Joni est sérieuse, importante, pleine d’ambitions. Rickie, elle, tituberait plus volontiers, entre mille bouts de styles qui n’en deviennent plus qu’un. Elle vous enveloppe et elle vous pince dans la même chanson. Et toutes ces chansons sont dévoreuses, ne pas trop s’y laisser croquer. Riche, c’est la femme-artiste que des princes dépravés adoreraient capturer, et qui finiraient dans son bidet, rapetissés pour rien. Bon, ça n’est pas grave. D’autant que la miss perd vite ses voiles, la séduction n’est pas non plus son job, elle aime trop se marrer, ça se lit (lisez, c’est superbement drôle). Ses mélodies, toutes admirables de finesse, font alterner les arrangements délicats et le subtil staccato du rhythm’n blues le plus contemporain. Concert et cabaret. Rire en coin, larmes faussées, splendeur et dérision. Tout en musique du coeur. Le coeur de Rickie est un cadeau. Son disque aussi. Quel caractère !
François Ducray dans BEST n°133 d'août 1979
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