Swell
S c i e n c e s e t v i e (1994) Article-interview © Les Inrockuptibles
C’est une maison bleue comme le blues accrochée à la colline. C'est là, dans le désordre d’un quartier en décomposition que Swell a enregistré 4 1 , album de rock décomposé. A San Francisco, les enfants des hippies (?) n’ont pas le coeur à rire, leur musique gangrénée par un cafard féroce. “Je n’ai pas l’impression d’être triste. C’est ma ville qui l’est”, promet David Freel le matheux, inquiétante tête-pensante des San-Franciscains.
Quand j’ai formé Swell il y a quatre ans, je n’attendais rien du groupe. Pas de succès, pas de carrière. C’était juste un besoin personnel : je pensais que je me sentirais mieux dans ma peau si je réussissais à sortir un album. Depuis des années, j’écrivais de vagues chansons sans but véritable. Je n’avais pas d’autre ambition que de me prouver que j’étais capable d’en organiser quelques-unes puis de les enregistrer. Un disque était une parfaite fin en soi. Je pensais sincèrement passer à autre chose une fois ce cap franchi, me fixer d’autres buts. Mais comme les réactions au disque ont été encourageantes, j’ai persévéré sans me poser plus de questions. Nous avons trouvé un son par hasard, nous nous y sommes accrochés. Tant que je joue avec ce groupe, c’est du temps de gagné sur le futur, je repousse les échéances et les questions.
C’est une attitude assez répandue chez les groupes de San Francisco : enregistrer des albums pour la beauté du geste, sans plus d’ambition.
Je sais reconnaître un groupe qui fait des disques pour les mêmes raisons que moi - sans souci de carrière, sans plan d’action. Ce sont ceux-là qui m’attirent. Chez les autres, les ambitieux, les lèche-bottes, les hypocrites, je sens que ce n’est qu’un boulot comme un autre. La réussite commerciale ne m’a jamais intéressé. Tout ce que je demandais, c’était de pouvoir vivre de ma musique, au même rythme qu’auparavant. Je ne cherchais pas à être riche, nous voulions juste pouvoir enfin quitter nos anciens jobs : je livrais des pizzas, Marty était coursier, Sean, serveur et professeur d’anglais. Après avoir enregistré le premier album, nous avons fait le compte de nos amis et avons pressé, en voyant très large, quatre cent trente exemplaires du disque. Nous pensions en garder quelques-uns, pour nos vieux jours. A Los Angeles, une telle attitude serait impossible. Mais à San Francisco, il n’y a pas toute cette compétition, cette soif d’argent. Il est très rare que les groupes se descendent les uns les autres, on se serre les coudes : une réaction à l’attitude des groupes angelenos. Entre les deux villes, c’est la haine : au football, au base-ball, dans le rock... Dans mon quartier, tout le monde est convaincu que les Angelenos sont des ânes. Il faut dire qu’à San Francisco, les gens sont tellement plus cools et permissifs. Nous vivons dans une vraie ville, pas dans un terrain vague étalé sur des centaines de kilomètres. Nous, nous avons la culture, pas l’industrie de l’amusement artificiel. Nous avons aussi une vraie histoire, une tradition d’endroit cool, avec les beatniks, les hippies... C’est pour ces raisons que les Angelenos nous jalousent tant.
Vous venez pourtant de quitter votre label indépendant pour une major. La beauté de l’art a ses limites.
J’en avais assez d’être endetté, de devoir jongler avec mes cartes de crédit pour financer les disques. Mais j’ai mis les choses très au clair avec notre maison de disques en signant : c’est ça ou rien. Je n’ai jamais vu un contrat aussi scandaleusement en faveur de l’artiste (sourire)... Je contrôle jusqu’à nos communiqués de presse, nos publicités, rien ne peut se faire sans notre feu vert. Pendant l’enregistrement de 41, nous ne les avons même pas laissés franchir la porte du studio. Je crois qu’ils commencent à regretter le blanc-seing qu’ils nous ont donné. Je sais que leur influence serait néfaste pour Swell, car ils ont le cul entre deux chaises : d’un côté, ils aiment la musique mais de l’autre, leur boulot est de la vendre. C’est un aspect qui ne m’intéresse pas du tout. Quand on leur donne les bandes, ils reçoivent à la fois un disque et un produit. Moi, je ne veux y voir qu’un disque. D’ailleurs, nous ne laissons personne de l’extérieur toucher à notre musique : pas de producteur, pas d’ingénieur du son.
Tu dois être impossible au travail : Swell a déjà usé plusieurs guitaristes.
En studio, je suis le seul à toucher aux guitares. Je suis incapable d’accepter les compromis, personne ne m’oblige à faire ce dont je n’ai pas envie. Mais aujourd’hui, Swell commence à se rapprocher de la démocratie. Le problème, c’est mon mauvais caractère. Je passe mon temps à fracasser des objets, à foutre des coups de pied dans les murs. Je suis capable de tout casser dans ma chambre. Et curieusement, je n’ai jamais réussi à appliquer cette violence à ma musique. J’ai essayé de jouer vite et fort, mais nous étions ridicules.
Es-tu le seul responsable du côté sombre du groupe ?
Le vrai responsable, c’est San Francisco. Et particulièrement l’endroit où nous répétons et enregistrons. Un quartier désolé, le Tenderloin district, où se retrouvent tous les paumés, les alcooliques, les dealers : il y a là les soupes populaires et des endroits où loger pour presque rien. Le ghetto des malchanceux. Un lieu effrayant et violent. Moi, je trouve nos chansons heureuses. Même si je ne suis pas très exubérant, je n’ai pas le sentiment d’être triste. Ma ville l’est. C’est le brouillard qui la rend si mélancolique, l’air et le vent y sont très particuliers... Quand je me promène la nuit dans les collines, je ressens quelque chose de très fort et de très perturbant. Il faut que je parte, que je sache enfin pourquoi et comment cette ville m’affecte.
Pour un touriste, la ville paraît colorée et pittoresque.
Tout ça est la faute de Haight Ashbury, le quartier où vivaient les hippies. C’est devenu une sorte de lieu de pèlerinage pour babas, avec les jupes et les bijoux. Je déteste ces abrutis qui ne sont toujours pas redescendus de Grateful Dead. Je me souviens à quel point mes parents se moquaient des hippies dans les sixties. Et aujourd’hui, je fais exactement la même chose (soupir)... Leur seul intérêt, ce sont leurs restaurants. Sinon, ils ont été incapables de mener à bien leurs quelques bonnes idées — à part l’écologie, qu’on leur doit entièrement. Dans les rues de San Francisco, on voit encore des types qui ont fait un mauvais trip dans les sixties, des victimes flagrantes de l’acide qui déambulent comme des zombies. A côté de chez moi, ii y en avait un qui vivait dans sa camionnette. Il ne sortait que la nuit et se lançait dans de longs monologues, des discours passionnants dirigés contre l’église du quartier. Je les ai utilisés pour la chanson Sick half of a church. Un jour, la police a emmené sa camionnette à la fourrière et là, il a complètement disjoncté. Il a vécu dans les poubelles jusqu’à sa disparition : ce jour-là, il m’a dit qu’il partait pour les Bahamas. Dieu sait où il est aujourd’hui.
Jusqu’à 5 ans, j’étais muet
comme une carpe. Mon père était
convaincu d’avoir un fils débile.
A l’école, puis à l’université, je me suis totalement immergé dans les sciences et les mathématiques. Pourtant, je sentais qu’il me manquait quelque chose : la créativité. C’est pour ça que j’ai commencé à jouer de la guitare. Le but était de ne jamais jouer les chansons des autres, de ne pas faire de la guitare une autre science. Et puis, dans les soirées, c’était un bon moyen de ne pas passer pour un crétin : “Hey, Dave, fais-nous une reprise de machin ou truc !” Grâce à la guitare, j’ai enfin trouvé l’équilibre et le bonheur. Il n’y avait pas la moindre ambition de jouer dans un groupe, de devenir célèbre : c’était une passion privée que personne n’avait le droit d’écouter. Aux Etats-Unis, tout le monde croit être songwriter, tout le monde compose deux ou trois trucs à la guitare. Je n’allais pas en faire tout un plat. De toute façon, les autres n’auraient pas été intéressés. Ils m’auraient dit “Bon, arrête tes conneries et fais-nous une reprise de Dire Straits.” C’était mon jardin secret.
Etait-ce le seul ?
Adolescent, je me suis passionné pour le moto-cross. J’adorais partir la journée entière crapahuter dans les forêts. Le soir, avec mes copains, on montait une tente, on se saoulait en fumant des joints au clair de lune, c’était formidable. On faisait des courses dans les sous-bois, on discutait de voitures... Mes grands frères en étaient dingues, ils ne parlaient que de ça. Comme je voulais leur ressembler, je les ai imités.
Es-tu plus sociable aujourd’hui ?
Guère plus. Les autres membres de Swell connaissent tous les disques, les autres groupes de San Francisco. Moi, à part le batteur des Red House Painters, je ne connais personne. Je peux rester des jours entiers sans sortir. Surtout lorsque j’écris : là, je m’enferme à la maison, je bricole mon vélo. Avant, j’avais une copine, mais elle est partie vivre en Grèce. J’aimais vivre avec elle, mais je suis surpris de voir à quel point j’apprécie la solitude. Je peux lire, aller au cinéma et quand j’en ai marre, je quitte la ville. Une fois, je suis parti me promener pendant des mois en Amérique du Sud... Mon père m’a dit récemment que jusqu’à 5 ans, j’étais muet comme une carpe. Il était convaincu d’avoir un fils débile. Je refusais la compagnie, je préférais m’enfermer dans ma chambre. C’était mon luxe, mon plaisir. Dès que j’ai eu un tricycle, j’en ai profité pour pousser encore plus loin le champ de mes investigations. Je connaissais chaque recoin de ma banlieue. Ça ne s’est pas arrangé à l’école : je suis resté un solitaire. A partir du moment où j’ai su lire, je n’ai plus écouté les profs. Je bouquinais pendant les cours, les récréations. C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser aux mathématiques. Je passais ma vie à tout démonter, pour observer les mécanismes internes : ma montre, mes jouets, l’électrophone de mon père. Le problème, c’est que j’étais parfaitement incapable de les remonter (rires)... Jusqu’à 11 ans, je ne pouvais pas raisonner logiquement. Mais là, soudain, tout m’est apparu très facile. Et depuis, je suis ballotté entre le rationnel et l’irrationnel. Je lis énormément d’ouvrages scientifiques, alors que je ne trouve jamais le moyen d’appliquer ce que j’y apprends.
N’étais-tu pas attiré par l’écriture ?
Je n’ai commencé à écrire qu’à l’université, parce qu’il fallait bien trouver des paroles pour accompagner mes chansons. Gamin, ça n’a jamais été un plaisir pour moi. Même écrire une lettre de vacances me fait souffrir. A la maison, ça ne se faisait pas. Pas plus que la musique : mon père était convaincu que c’était la chose la plus inutile au monde. Musique, art et sport étaient le cadet de ses soucis. A l’école, tous les autres voulaient devenir rock-stars. Pour moi, c’était du martien. Je n’ai jamais acheté de disques et je ne connais vraiment pas grand-chose à la musique. Je ne sais même pas à quoi ressemble Hank Williams et tout ce que je connais intimement du punk, c’est Killing Joke ou Sonic Youth. Pour moi, les livres retraçant l’histoire du rock avec les arbres généalogiques des groupes et des mouvements sont l’incarnation même de l’obscénité. Je laisse le hasard placer des groupes sur mon chemin. A la maison, j’écoute une radio qui ne passe que des big-bands : Cab Calloway, Glenn Miller, j’adore ça. Je n’ai jamais eu de photos accrochées dans ma chambre, les rock-stars ne me passionnaient pas. Aujourd’hui encore, quand on me demande ce que je fais dans la vie, j’ai du mal à dire que je suis musicien. Ça me paraît vraiment trop bizarre. Alors je marmonne une réponse inintelligible, parce qu’au fond de moi-même je ne sais pas exactement ce que je suis.
Un scientifique frustré ?
Mon seul regret, c’est de ne pas avoir suivi de cours d’informatique alors que j’étais en fac de sciences. Je sais que ça m’aurait plu. Quand les premiers Apple sont sortis dans le commerce, vers 86, j’ai passé des nuits à les étudier, à inventer des programmes, à les connecter à mes synthétiseurs. J’étais inscrit en physique, j’étais plutôt bon pour ça. Mais par moments, je ressentais un besoin urgent d’écrire, ça me prenait par surprise, comme la faim. Il n’était alors plus question d’étudier, il me fallait écrire une chanson. Au bout de deux ans d’université, ce n’était plus vivable, j’ai arrêté les études. Pourtant, je n’ai jamais vu la moindre contradiction entre l’écriture et les sciences. Pour moi, ça relève d’une même logique. Ça ne me dérange donc pas de passer de Paul Auster ou Samuel Beckett à un traité d’astronomie. Je trouve le calcul très poétique.
Propos recueillis par Jean-Daniel Beauvallet
pour Les Inrockuptibles n°56 de juin 1994
Photo : Renaud Monfourny
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