Swell : les archives presse  posté le dimanche 07 mai 2006 22:23

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Swell : les archives presse
lien permanent

Swell : Chroniques de San Francisco (1998)  posté le dimanche 07 mai 2006 21:42

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Swell : Chroniques de San Francisco (1998)

Chroniques de San  Francisco   (1998)

Depuis bientôt dix ans, les intrigants Californiens de Swell jouent dans le brouillard. Condamnée au flou artistique, cette musique demeure pourtant aussi crampon à l’esprit que le fameux nuage de pollution qui s’abat chaque jour sur la baie de San Francisco. Swell aussi s’accroche à cette cité, en y enregistrant cinq albums au blues lancinant, dont le nouveau For All The Beautiful People, un sommet dans son genre. D’où rencontre tranquille avec ses auteurs, ce duo devenu moins un pour l’occasion.


Ce grand type souriant, à l’allure d’ex-surfer rattrapé par la trentaine, empreint de cette attitude cool (voix posée, discours précis) propre aux Californiens bien dans leur tête, est donc le bassiste de Swell. Drôle de contraste... Le groupe, originaire de San Francisco, ne joue pas vraiment avec les clichés qui mythifient encore la ville : les communautés gays et hippies, les trams, le Golden Gate et la fameuse baie qui débouche dans le Pacifique. A l’écoute de leur musique, le Frisco de Swell file d’entrée un bourdon tenace. Chansons aux humeurs noires mais toujours sauvées par des mélodies pop souvent imparables. Tour à tour qualifié de fantomatique, flou, voire grisâtre, le son de Swell s’est volontiers laissé couler dans un flou artistique, partagé entre pop abstraite, réminiscences folk et petits arrangements psychédéliques. Le groupe a navigué ainsi sur cinq albums tendus et sombres, la tête rarement hors de l’eau, tel un sous-marin en eaux profondes, quitte parfois à toucher le fond. Comme il y a deux ans où Swell est revenu de loin : d’un split annoncé mais jamais consommé, dû aux trois longues années nécessaires à l’enregistrement de leur précédent album Too Many Days Without Thinking. Une attente interminable qui aura vu la démission de leur batteur et membre fondateur, Sean Kirkpatrick. Du trio initial, il ne reste aujourd’hui que David Freel, compositeur et parolier pas drôle, et Monte Vallier, bassiste et arrangeur hors pair évoqué plus haut. Ce dernier qui nous accueille avec bonhomie avant de nous tirer le portrait : “Je m’amuse à prendre en photo chaque journaliste que je rencontre. Comme ça, si je lis dans la presse des conneries sur le groupe, ce qui arrive fréquemment, je pourrai au moins identifier son auteur...” Du coup, nous voilà prévenus.

PARTAGE

C’est donc réduit à l’état de duo que Swell se présente désormais, David Freel et Monte Vallier se partageant la tâche promotionnelle comme on coupe la poire en deux. “Si je viens seul à Paris pour parler de notre nouvel album”, confie d’entrée Monte, “c’est que David en fait autant de son côté, en Hollande, je crois. De toute façon, For All The Beautiful People a été essentiellement conçu par nous deux. On se partage tout le boulot, sauf les parties de batterie, aucun de nous deux ne sait en jouer”. Comme une perche idéale, ce détail nous amène au centre de la machine Swell, rythmiquement d’une rigueur impressionnante. C’est le travail du batteur Sean Kirkpatrick qui frappe d’entrée à l’écoute de leurs trois premiers albums, entre 91 et 94, Swell, ...Well et 41. Un batteur qui décide d’arrêter les frais pendant l’enregistrement du disque suivant, Too Many Days Without Thinking, qui doit logiquement propulser Swell vers une plus large audience, le groupe patientant depuis pas mal de temps dans l’antichambre de la scène “alternative”. Le disque sortira, mais avec trois ans de retard. “Un délai beaucoup trop long pour un groupe encore inconnu comme le nôtre”, explique notre interlocuteur. “Mais, sans notre batteur, difficile de continuer. Nous avons donc dû écumer tous les disques où le batteur faisait un boulot équivalent. Nous sommes tombés sur Clem Waldmann de Ui, un groupe impressionnant au niveau de la rigueur rythmique, bien que le batteur de Tortoise n’était pas mal non plus, mais il n’était jamais disponible...” De même ensuite que Clem Waldmann, sollicité pour un nouvel album d’Ui et par une série de concerts avec Stereolab. Nos deux Swell repartent donc à l’assaut de leur discothèque : “Notre choix s’est porté cette fois-ci sur Rob Ellis, qui joue avec PJ Harvey. Il était fan de Swell, ce qui tombait bien ! On s’est donné rendez-vous à San Francisco où il donnait un concert avec Laika. Juste après, il est passé à la maison, s’est installé dans le local et a joué avec nous. Le résultat fut au-delà de toutes nos espérances car Rob est très intuitif, il suggère des choses qui sont vraiment dans l’esprit de Swell. Mais il enregistre avec PJ Harvey depuis deux mois... Il faut donc qu’on le partage, c’est toujours la même histoire”.

ARTISANAT

Swell a cependant pu profiter pleinement de Rob Ellis pour enregistrer For All The Beautiful People, un cinquième et nouvel album incroyablement calme et luxuriant, où richesse harmonique et trouvailles sonores jalonnent des chansons floues et hypnotiques au charme immuable. Un décor qui tranche avec leur précédent opus, ce Too Many Days... si difficile à aboutir. Pour une fois, Swell était “clairement” produit, ne jouait plus dans son brouillard habituel et habillait de grosses guitares des mélodies qui n’en demandaient peut-être pas tant. “Il nous reste encore beaucoup de chansons de ces sessions, mais aucune ne s’est retrouvée sur le nouveau disque. Too Many Days... nous a rendu assez schizophrènes, on n’a jamais su où on voulait aller et il ne me semble toujours pas 'terminé' ”. Avec le recul, c’est un disque de transition où Swell tentait d’en finir avec son passé et quittait San Francisco, après trois albums au son impeccablement amateur — l’impression d’être capté à travers un aquarium — et enregistré live avec les moyens du bord : un magnétophone à bandes et un huit-pistes. “C’était de l’artisanat total”, reconnaît Monte aujourd’hui. “Les fans sont déçus de ne pas retrouver ce son si bancal sur nos derniers disques, mais il faut bien que Swell évolue. Nous maîtrisons mieux la technique de studio maintenant et je crains qu’à l’avenir nos enregistrements soient de mieux en mieux produits... Swell n’a jamais voulu être un groupe lo-fi... Il faut entendre le son de batterie du premier album, c’était épouvantable !” C’est pourtant grâce à cette trilogie mal foutue que Swell se fait connaître. Par chez nous, puisque personne n’avait vu passer leur premier essai, tiré dans un grand élan de générosité à quelques milliers d’exemplaires, il faut remonter jusqu’au printemps 92 avec ... Well, leur deuxième trace discographique et grand disque américain au pessimisme combatif.

GHETTO

Longtemps ... Well alimentera les fantasmes. D’où viennent-ils, combien sont-ils, pourquoi sont-ils aussi désabusés ? Bientôt on saura que le groupe s’est formé en 1990, vit et joue dans un entrepôt transformé en squatt sur Tenderloin Avenue, le quartier bohème où s’entassent clochards, junkies, poivrots et cas sociaux. Un ghetto que Mark Eitzel, d’American Music Club, figure culte de la scène musicale san franciscaine, fréquente assidûment, trouvant ainsi au hasard des rencontres, assez de matière glauque pour ses chansons tristes. Swell, en revanche, patauge quotidiennement depuis déjà deux albums dans cet environnement. Un décor parfait pour les chansons ténébreuses de David Freel et un climat lourd restitué par un son moite et oppressant, typiquement... new wave. Surtout qu’à cette époque, le rock américain nage dans le grunge jusqu’au cou. 92 marque l’avènement de Nirvana grâce au succès de Nevermind alors que Sonic Youth récolte enfin le succès avec un Dirty fédérateur et que Pavement monte au créneau avec son premier album. Quelques autres jouent aux inclassables : Mercury Rev, Seam, Codeine, Scrawl... Pour Swell, c’est plus compliqué : sa musique se situe dans l’entre-deux et ce son crapoteux lui donne ce côté obscurantiste qui fera détaler les foules. En revanche, les chansons sont bien là, mélodiques, pop et floues. La clarté dans l’obscurité, tout un programme. L’album ... Well séduira surtout l’Europe du Nord : le groupe donnera un nombre impressionnant de concerts en Belgique, en Allemagne et en France. Swell deviendra la marotte de nombreux critiques musicaux, tels Bayon de Libération ou Bernard Lenoir, puis devient, par la force des choses, un groupe culte. Six ans plus tard, il en est au même point, mais curieusement, aucun regret ne vient ternir les propos du bassiste, depuis longtemps habitué à cette situation. “Aux Etats-Unis, il y a ce ghetto des groupes connus uniquement sur les campus universitaires, grâce aux étudiants fans de musique. Puis, il y a les groupes qui ont des tubes et passent à la radio. Entre les deux, rien. Swell vend en moyenne 10,000 exemplaires, et depuis dix ans, nous nous sommes constitués un public, restreint mais motivé. Bon, nous jouons toujours dans de petites salles, nous ne passons pas sur MTV ni sur les radios commerciales... A un moment, une maison de disques a bien essayé de nous lancer... On a vu le résultat”.

GRAIN DE SEL

C’était en 94, Swell venait d’achever 41, un troisième effort toujours aussi brumeux quoiqu’un peu plus vivant qu’à l’habitude. La petite structure du groupe, Psycho Specific Records est prise en main aux Etats-Unis par American Recordings, l’imposant label de Rick Rubin, producteur de rap et de metal, mais aussi “repêcheur” de la vieille gloire 60’s Donovan ou de la légende country Johnny Cash. Entre ces deux gros contrats, Swell tranche avec le paysage. Mais le label, qui distribue sans broncher 41, a de belles idées pour Swell, et juge que le groupe possède un sacré potentiel commercial. Encore lui faut-il avoir des moyens d’enregistrements décents. L’étape suivante, Too Many Days Without Thinking, est initiée. Aujourd’hui, Monte Vallier se rappelle que le groupe suivait une progression technologique inévitable. Swell a été enregistré entièrement live sur bandes. ... Well également, mais on l’a quand même mixé sur ordinateur. Avec 41, ce fut mi numérique, mi live sur bandes. Too Many Days... fut dispersé entre trois studios, de Los Angeles à New York, avec des producteurs qui voulaient mettre à chaque fois leur grain de sel”. Trop de compromis pour rien car American Recordings, endetté, décide de rendre à Swell son contrat tout neuf, mais en gardant les bandes de leur dernier album. Trois années et une bataille d’avocats plus tard, le groupe est libre mais lessivé et sans batteur. En 97, David Freel et Monte Vallier décident de retourner à San Francisco pour y enregistrer For All The Beautiful People, un disque de revenants, et “sans doute les meilleures chansons que nous ayons composé” estime notre bassiste. Et il a peut-être raison.
... Beautiful People sonne de façon très directe mais les nouvelles chansons sont plus complexes, mieux arrangées, avec quelques trouvailles comme mixer ensemble un piano électrique Rhodes avec une guitare acoustique ou enregistrer sur Oh My My trois parties de basse simultanées. On s’est plutôt amusé dans l’ensemble car il y avait aussi le fait d’être revenu à San Francisco, ses bars infâmes et son atmosphère polluée nous manquaient terriblement”. Avec For All The Beautiful People, Swell est devenu un groupe moderne. Monte Vallier et David Freel sont devenus des as de l’informatique musicale grâce à un songwriting entièrement arrangé sur ordinateur et qui laisse une large place à de petites expérimentations psychédéliques. Ici, un son d’orgue qui rappelle judicieusement les Doors, là, des cuivres qui dévoilent un Swell lorgnant vers les productions seventies des Beach Boys. Et d’autres curiosités, comme Swill 9, un long essai d’ambient-folk (?) ou Don’t You Know They Love You, proche de ce que Joy Division aurait pu faire s’il avait connu le post-rock. “L ‘album a été conçu aux studios Outer Space. C’était devenu une blague entre nous : Swell, le groupe qui enregistre dans l’espace ! Du coup, on a pensé à utiliser des bruitages, à louer un vieux synthé Moog... Bon, le fait est qu’on écoute aussi beaucoup Stereolab en ce moment... En concert, je crois qu’on sera obligé d’utiliser un sampler, ou alors dix musiciens”.

POISSE

Lorsqu’on demande finalement à Monte Vallier si Swell a toujours autant d’attaches avec San Francisco, il nous tend fièrement un Cd d’un groupe inconnu, issu de la ville : East 0f Monument signé Half Film. A l’écoute, un blues urbain lent et introverti, d’un calme olympien, entre méditation zen et avachissement au chanvre indien. A Frisco, il ne reste apparemment plus grand-monde pour rigoler. “C’est que là-bas, aucun groupe n’a jamais réussi à s’en sortir commercialement. Que ce ce soit Mark Eitzel et American Music Club ou Red House Painters, cette ville porte la poisse, c’est évident. Et pourtant tous les anciens, comme nous, sortent encore des disques. Mais San Francisco génère suffisamment d’ennui et de frustration pour alimenter musicalement plusieurs générations de groupes. Et il y a de fortes chances pour qu’ils jouent une musique sombre avec des paroles tristes. Cela fut le cas de Swell et cela le reste encore aujourd’hui”.


Par Hervé Crespy    Photos Edie Vee
   extrait de magic! n°22 de septembre 1998
   © 1998 magic!. Tous droits réservés.

lien permanent

Swell : Sciences et vie (1994)  posté le dimanche 07 mai 2006 21:40

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Swell : Sciences et vie (1994)
Swell
S c i e n c e s   e t   v i e     (1994)
Article-interview © Les Inrockuptibles

C’est une maison bleue comme le blues accrochée à la colline. C'est là, dans le désordre d’un quartier en décomposition que Swell a enregistré  4 1 , album de rock décomposé. A San Francisco, les enfants des hippies (?) n’ont pas le coeur à rire, leur musique gangrénée par un cafard féroce. “Je n’ai pas l’impression d’être triste. C’est ma ville qui l’est”, promet David Freel le matheux, inquiétante tête-pensante des San-Franciscains.

Quand j’ai formé Swell il y a quatre ans, je n’attendais rien du groupe. Pas de succès, pas de carrière. C’était juste un besoin personnel : je pensais que je me sentirais mieux dans ma peau si je réussissais à sortir un album. Depuis des années, j’écrivais de vagues chansons sans but véritable. Je n’avais pas d’autre ambition que de me prouver que j’étais capable d’en organiser quelques-unes puis de les enregistrer. Un disque était une parfaite fin en soi. Je pensais sincèrement passer à autre chose une fois ce cap franchi, me fixer d’autres buts. Mais comme les réactions au disque ont été encourageantes, j’ai persévéré sans me poser plus de questions. Nous avons trouvé un son par hasard, nous nous y sommes accrochés. Tant que je joue avec ce groupe, c’est du temps de gagné sur le futur, je repousse les échéances et les questions.

C’est une attitude assez répandue chez les groupes de San Francisco : enregistrer des albums pour la beauté du geste, sans plus d’ambition.

Je sais reconnaître un groupe qui fait des disques pour les mêmes raisons que moi - sans souci de carrière, sans plan d’action. Ce sont ceux-là qui m’attirent. Chez les autres, les ambitieux, les lèche-bottes, les hypocrites, je sens que ce n’est qu’un boulot comme un autre. La réussite commerciale ne m’a jamais intéressé. Tout ce que je demandais, c’était de pouvoir vivre de ma musique, au même rythme qu’auparavant. Je ne cherchais pas à être riche, nous voulions juste pouvoir enfin quitter nos anciens jobs : je livrais des pizzas, Marty était coursier, Sean, serveur et professeur d’anglais. Après avoir enregistré le premier album, nous avons fait le compte de nos amis et avons pressé, en voyant très large, quatre cent trente exemplaires du disque. Nous pensions en garder quelques-uns, pour nos vieux jours. A Los Angeles, une telle attitude serait impossible. Mais à San Francisco, il n’y a pas toute cette compétition, cette soif d’argent. Il est très rare que les groupes se descendent les uns les autres, on se serre les coudes : une réaction à l’attitude des groupes angelenos. Entre les deux villes, c’est la haine : au football, au base-ball, dans le rock... Dans mon quartier, tout le monde est convaincu que les Angelenos sont des ânes. Il faut dire qu’à San Francisco, les gens sont tellement plus cools et permissifs. Nous vivons dans une vraie ville, pas dans un terrain vague étalé sur des centaines de kilomètres. Nous, nous avons la culture, pas l’industrie de l’amusement artificiel. Nous avons aussi une vraie histoire, une tradition d’endroit cool, avec les beatniks, les hippies... C’est pour ces raisons que les Angelenos nous jalousent tant.

Vous venez pourtant de quitter votre label indépendant pour une major. La beauté de l’art a ses limites.

J’en avais assez d’être endetté, de devoir jongler avec mes cartes de crédit pour financer les disques. Mais j’ai mis les choses très au clair avec notre maison de disques en signant : c’est ça ou rien. Je n’ai jamais vu un contrat aussi scandaleusement en faveur de l’artiste (sourire)... Je contrôle jusqu’à nos communiqués de presse, nos publicités, rien ne peut se faire sans notre feu vert. Pendant l’enregistrement de 41, nous ne les avons même pas laissés franchir la porte du studio. Je crois qu’ils commencent à regretter le blanc-seing qu’ils nous ont donné. Je sais que leur influence serait néfaste pour Swell, car ils ont le cul entre deux chaises : d’un côté, ils aiment la musique mais de l’autre, leur boulot est de la vendre. C’est un aspect qui ne m’intéresse pas du tout. Quand on leur donne les bandes, ils reçoivent à la fois un disque et un produit. Moi, je ne veux y voir qu’un disque. D’ailleurs, nous ne laissons personne de l’extérieur toucher à notre musique : pas de producteur, pas d’ingénieur du son.

Tu dois être impossible au travail : Swell a déjà usé plusieurs guitaristes.

En studio, je suis le seul à toucher aux guitares. Je suis incapable d’accepter les compromis, personne ne m’oblige à faire ce dont je n’ai pas envie. Mais aujourd’hui, Swell commence à se rapprocher de la démocratie. Le problème, c’est mon mauvais caractère. Je passe mon temps à fracasser des objets, à foutre des coups de pied dans les murs. Je suis capable de tout casser dans ma chambre. Et curieusement, je n’ai jamais réussi à appliquer cette violence à ma musique. J’ai essayé de jouer vite et fort, mais nous étions ridicules.

Es-tu le seul responsable du côté sombre du groupe ?

Le vrai responsable, c’est San Francisco. Et particulièrement l’endroit où nous répétons et enregistrons. Un quartier désolé, le Tenderloin district, où se retrouvent tous les paumés, les alcooliques, les dealers : il y a là les soupes populaires et des endroits où loger pour presque rien. Le ghetto des malchanceux. Un lieu effrayant et violent. Moi, je trouve nos chansons heureuses. Même si je ne suis pas très exubérant, je n’ai pas le sentiment d’être triste. Ma ville l’est. C’est le brouillard qui la rend si mélancolique, l’air et le vent y sont très particuliers... Quand je me promène la nuit dans les collines, je ressens quelque chose de très fort et de très perturbant. Il faut que je parte, que je sache enfin pourquoi et comment cette ville m’affecte.

Pour un touriste, la ville paraît colorée et pittoresque.

Tout ça est la faute de Haight Ashbury, le quartier où vivaient les hippies. C’est devenu une sorte de lieu de pèlerinage pour babas, avec les jupes et les bijoux. Je déteste ces abrutis qui ne sont toujours pas redescendus de Grateful Dead. Je me souviens à quel point mes parents se moquaient des hippies dans les sixties. Et aujourd’hui, je fais exactement la même chose (soupir)... Leur seul intérêt, ce sont leurs restaurants. Sinon, ils ont été incapables de mener à bien leurs quelques bonnes idées — à part l’écologie, qu’on leur doit entièrement. Dans les rues de San Francisco, on voit encore des types qui ont fait un mauvais trip dans les sixties, des victimes flagrantes de l’acide qui déambulent comme des zombies. A côté de chez moi, ii y en avait un qui vivait dans sa camionnette. Il ne sortait que la nuit et se lançait dans de longs monologues, des discours passionnants dirigés contre l’église du quartier. Je les ai utilisés pour la chanson Sick half of a church. Un jour, la police a emmené sa camionnette à la fourrière et là, il a complètement disjoncté. Il a vécu dans les poubelles jusqu’à sa disparition : ce jour-là, il m’a dit qu’il partait pour les Bahamas. Dieu sait où il est aujourd’hui.

Jusqu’à 5 ans, j’étais muet
comme une carpe. Mon père était
convaincu d’avoir un fils débile.

A l’école, puis à l’université, je me suis totalement immergé dans les sciences et les mathématiques. Pourtant, je sentais qu’il me manquait quelque chose : la créativité. C’est pour ça que j’ai commencé à jouer de la guitare. Le but était de ne jamais jouer les chansons des autres, de ne pas faire de la guitare une autre science. Et puis, dans les soirées, c’était un bon moyen de ne pas passer pour un crétin : “Hey, Dave, fais-nous une reprise de machin ou truc !” Grâce à la guitare, j’ai enfin trouvé l’équilibre et le bonheur. Il n’y avait pas la moindre ambition de jouer dans un groupe, de devenir célèbre : c’était une passion privée que personne n’avait le droit d’écouter. Aux Etats-Unis, tout le monde croit être songwriter, tout le monde compose deux ou trois trucs à la guitare. Je n’allais pas en faire tout un plat. De toute façon, les autres n’auraient pas été intéressés. Ils m’auraient dit “Bon, arrête tes conneries et fais-nous une reprise de Dire Straits.” C’était mon jardin secret.

Etait-ce le seul ?

Adolescent, je me suis passionné pour le moto-cross. J’adorais partir la journée entière crapahuter dans les forêts. Le soir, avec mes copains, on montait une tente, on se saoulait en fumant des joints au clair de lune, c’était formidable. On faisait des courses dans les sous-bois, on discutait de voitures... Mes grands frères en étaient dingues, ils ne parlaient que de ça. Comme je voulais leur ressembler, je les ai imités.

Es-tu plus sociable aujourd’hui ?

Guère plus. Les autres membres de Swell connaissent tous les disques, les autres groupes de San Francisco. Moi, à part le batteur des Red House Painters, je ne connais personne. Je peux rester des jours entiers sans sortir. Surtout lorsque j’écris : là, je m’enferme à la maison, je bricole mon vélo. Avant, j’avais une copine, mais elle est partie vivre en Grèce. J’aimais vivre avec elle, mais je suis surpris de voir à quel point j’apprécie la solitude. Je peux lire, aller au cinéma et quand j’en ai marre, je quitte la ville. Une fois, je suis parti me promener pendant des mois en Amérique du Sud... Mon père m’a dit récemment que jusqu’à 5 ans, j’étais muet comme une carpe. Il était convaincu d’avoir un fils débile. Je refusais la compagnie, je préférais m’enfermer dans ma chambre. C’était mon luxe, mon plaisir. Dès que j’ai eu un tricycle, j’en ai profité pour pousser encore plus loin le champ de mes investigations. Je connaissais chaque recoin de ma banlieue. Ça ne s’est pas arrangé à l’école : je suis resté un solitaire. A partir du moment où j’ai su lire, je n’ai plus écouté les profs. Je bouquinais pendant les cours, les récréations. C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser aux mathématiques. Je passais ma vie à tout démonter, pour observer les mécanismes internes : ma montre, mes jouets, l’électrophone de mon père. Le problème, c’est que j’étais parfaitement incapable de les remonter (rires)... Jusqu’à 11 ans, je ne pouvais pas raisonner logiquement. Mais là, soudain, tout m’est apparu très facile. Et depuis, je suis ballotté entre le rationnel et l’irrationnel. Je lis énormément d’ouvrages scientifiques, alors que je ne trouve jamais le moyen d’appliquer ce que j’y apprends.

N’étais-tu pas attiré par l’écriture ?

Je n’ai commencé à écrire qu’à l’université, parce qu’il fallait bien trouver des paroles pour accompagner mes chansons. Gamin, ça n’a jamais été un plaisir pour moi. Même écrire une lettre de vacances me fait souffrir. A la maison, ça ne se faisait pas. Pas plus que la musique : mon père était convaincu que c’était la chose la plus inutile au monde. Musique, art et sport étaient le cadet de ses soucis. A l’école, tous les autres voulaient devenir rock-stars. Pour moi, c’était du martien. Je n’ai jamais acheté de disques et je ne connais vraiment pas grand-chose à la musique. Je ne sais même pas à quoi ressemble Hank Williams et tout ce que je connais intimement du punk, c’est Killing Joke ou Sonic Youth. Pour moi, les livres retraçant l’histoire du rock avec les arbres généalogiques des groupes et des mouvements sont l’incarnation même de l’obscénité. Je laisse le hasard placer des groupes sur mon chemin. A la maison, j’écoute une radio qui ne passe que des big-bands : Cab Calloway, Glenn Miller, j’adore ça. Je n’ai jamais eu de photos accrochées dans ma chambre, les rock-stars ne me passionnaient pas. Aujourd’hui encore, quand on me demande ce que je fais dans la vie, j’ai du mal à dire que je suis musicien. Ça me paraît vraiment trop bizarre. Alors je marmonne une réponse inintelligible, parce qu’au fond de moi-même je ne sais pas exactement ce que je suis.

Un scientifique frustré ?

Mon seul regret, c’est de ne pas avoir suivi de cours d’informatique alors que j’étais en fac de sciences. Je sais que ça m’aurait plu. Quand les premiers Apple sont sortis dans le commerce, vers 86, j’ai passé des nuits à les étudier, à inventer des programmes, à les connecter à mes synthétiseurs. J’étais inscrit en physique, j’étais plutôt bon pour ça. Mais par moments, je ressentais un besoin urgent d’écrire, ça me prenait par surprise, comme la faim. Il n’était alors plus question d’étudier, il me fallait écrire une chanson. Au bout de deux ans d’université, ce n’était plus vivable, j’ai arrêté les études. Pourtant, je n’ai jamais vu la moindre contradiction entre l’écriture et les sciences. Pour moi, ça relève d’une même logique. Ça ne me dérange donc pas de passer de Paul Auster ou Samuel Beckett à un traité d’astronomie. Je trouve le calcul très poétique.


   Propos recueillis par Jean-Daniel Beauvallet
       pour Les Inrockuptibles n°56 de juin 1994
   Photo : Renaud Monfourny


© 1994 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

lien permanent

Swell : Whenever You're Ready (2003)  posté le dimanche 07 mai 2006 21:37

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Swell :  Whenever You're Ready (2003)

Genre  :  Rock Alternatif USA
Note :  ****


On pourrait, à tort, envisager Swell comme un groupe mineur : ni jeune loup enragé ni vieille carne forcément passionnante, c’est à peine si ce combo américain a un visage. Pourtant, Swell enregistre depuis des années parmi les disques les plus enthousiasmants de sa génération, ancrés dans une tradition pop à guitares abrasives dont The House Of Love et The Wedding Present détenaient jadis la formule. On se souvient, mieux, on écoute encore des ritournelles issues de Well, Too Many Days Without Thinking et For All The Beautiful People, le temps apportant à ces petits miracles de trois minutes une patine bienvenue. En un mot, Swell vieillit bien. Enregistré dans la cuisine et le garage de la maison du batteur et peintre Sean Kirkpatrick, ce septième opus allie à nouveau guitares en bois millésimé et riffs électriques carrés sur fond de rythmiques métronomiques, le tout saupoudré de quelques pincées d’électronique. La formule a fait ses preuves. Certes, on ne trouvera rien ici de vraiment novateur, le groupe de David Freel s’en tenant scrupuleusement à son cahier des charges, c’est-à-dire répéter sans faillir des suites d’accords (jamais plus de trois pour une même chanson) profondément ancrées dans l’inconscient collectif. A la façon d’artisans d’une autre époque, les deux musiciens, encore au rendez-vous de ce siècle de perdition audiovisuelle, délivrent une musique solide et sans fioriture, accessible mais jamais désuète. A redécouvir dans les plus brefs délais.

 

Renaud Paulik dans magic, n°69 de mars 2003
© 2003  magic. Tous droits réservés.





En 2003, la Californie est sur toutes les lèvres mais surtout dans les rêves. Prospection dans l’encéphale de David Freel, chanteur et guitariste de Swell depuis près de treize ans. Flagrant délit de contemplations nostalgiques : un dimanche après-midi, dans les rues du quartier de Haight Ashbury à San Francisco, Jack Kerouac et Harry Nilsson font du pousse-pousse en portant des vestes orange. Dans la tête de Sean Kirkpatrick, batteur et peintre revenu dans le groupe après huit ans d’absence, c’est plein de peintures à la gouache représentant les rues de Santa Barbara.
Whenever You’re Ready, septième album de Swell, marque les retrouvailles entre ces deux personnages rigolos, le bassiste Monte Vallier ayant pour sa part préféré quitter l’aventure. Le résultat est épuré, proche, presque familier. Si la musique du groupe en ressort allégée, permettant parfois à la paire d’exceller dans la discrétion (Everyday Comes Everynight), elle finit hélas par perdre de sa grâce. On ne peut ainsi que désapprouver le départ de Vallier, compère franchement cool qui contribuait à faire de Swell les élèves légitimes de Neil Young et les meilleurs camarades de classe d’Elliott Smith. Malgré California, Arizona ou Next to Nothing, l’ensemble de Whenever You’re Ready montre un duo inégal, titubant entre une jolie simplicité et une banalité regrettable. Délestés de leurs arrangements, les morceaux de Swell, autrefois majestueux, perdent en profondeur et se contentent aujourd’hui d’être sympathiques.

 

Johanna Seban dans Les inrockuptibles du 03 septembre 2003

© 2003 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.


Swell a contribué à définir l'esthétique actuelle du rock alternatif américain avec l'aide de Grandaddy et de Lambchop, deux groupes qui revendiquent ouvertement son influence. Le quartet de San Francisco célèbre ses quatorze années d'existence avec un album toujours aussi éloigné des canons de la pop mainstream, mais si riche en chansons cool et en arrangements inventifs qu'il mérite amplement de devenir celui qui les introniserait pour de bon dans les sphères pop-rock grand public. Les chansons du leader David Freel restent très excentriques, ponctuées d'étranges suites d'accords et de tempos encore plus bizarres, mais, sur ce CD, lui et ses compères parviennent à maximaliser le potentiel accrocheur de chaque titre en le truffant de guitares distordues enveloppant un tapis du même instrument en version acoustique. Certes, Freel laisse à désirer en tant que chanteur -­ sa voix dormante exerce un effet assez soporifique sur l'auditeur -­ mais ses singulières compositions (telles que le rêveur In The Morning façon Lennon et l'aérien Sunny, Sun, Son), tout comme la maîtrise et l'ingéniosité actuelle de son groupe en studio, attestent que Whenever You're Ready s'apparente sans doute au meilleur et plus cohérent Swell à ce jour. Recommandé.

Nick Kent dans Libération du vendredi 12 septembre 2003
© 2003 Libération. Tous droits réservés.

lien permanent

Swell : Everybody Wants To Know (2001)  posté le dimanche 07 mai 2006 21:36

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Swell : Everybody Wants To Know (2001)

Genre  :  Rock Alternatif USA
Note :  **


Il est toujours énervant de constater que les groupes les plus talentueux d'Amérique sont souvent les plus ignorés. C'est bien entendu le cas de Swell, notre groupe cotonneux préféré. Sauf que David Freel rame depuis déjà plus de dix ans pour sortir de l'underground dans son pays. Everybody Wants To Know, qui contient des titres du récent Ep Feed, nous rappelle à ce triste regret. Même si, et il faut l'avouer, ça fait mal de le dire, on est un peu déçu par cet album inégal. Serait-ce l'absence de ses compères d'origine Sean Kirkpatrick et Monte Vallier ? Le signe d'une certaine lassitude (douze ans, quand même ... ) ? En tout cas, Freel ne fait pas montre de la créativité des grands jours. Call Me, Everybody Wants To Know ou Try Me sont bien arides. On sent la désillusion, le manque de vitamines. A l'opposé, Somedays Always Come, Like Poverty ou East N West possèdent toujours cette étincelle du génie fascinant qu'on connaissait au groupe, cette manière de mêler acoustique et électricité névrotique, d'être à la fois mélodieux et monocorde, profond et dépouillé. Ce disque n'a finalement que le malheur de nous rappeler qu'il eut des jours meilleurs. A l'époque, Swell était déprimant, mais pour des raisons bien différentes.

 

Gilles Duhem dans magic! n°52 de Juin 2001
© 2001  magic. Tous droits réservés.




Everybody Wants To Know met à nouveau à l’honneur un psychédélisme sans soleil, des errances drapées de ton sur ton élégant. Et persiste à rendre accueillant un univers instable, où batterie vétuste et guitare sèche esquissent des espaces flottants. Le plus étrange étant que cette musique s’enracine au plus profond de l’Amérique rustique – l’auditeur prenant en marche le sixième album de Swell croira d’abord entendre le Beck de One foot in the grave. Mais, chez Swell, les sons de la dèche ont rendez-vous avec l’éther. Minutieusement tricotés, les couplets cryptiques et le chant rêveur de Freel accueillent cette fois quelques quignons de golden oldies – le You really got me des Kinks, annexé in fine par Someday always comes, le Rock’n’roll du Velvet vrombissant à travers East’n’west. Mais, avec I don’t think so, c’est la féerie évasive d’un instrumental parfumé aux brises marines et ouvert aux vents sournois de la neurasthénie qui fait de Everybody wants to know un des albums les plus ensorcelants jamais rencontrés du côté de chez Swell, dans cette contrée paradoxale où l’indolence, la langueur et l’indécision se portent comme des charmes. 

 

Bruno Juffin dans Les Inrockuptibles du 26 Juin 2001
© 2001 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

lien permanent