Songs: Ohia --- Didn't It Rain (2002) (*** SONGS: OHIA, les archives ***) posté le mercredi 10 mai 2006 20:46

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Genre  :  Country Folk USA
Note :  ****


Un groupe au nom obscur dont Jason Molina le chanteur-compositeur, est adepte du dépouillement.
L’esprit de Songs: Ohia

Pas la peine de compter sur les pochettes des deux derniers albums de Songs: Ohia pour nous éclairer sur ce groupe obscur, dont le nom évoque autant de choses qu’un soleil couchant pour un non-voyant. Celle de Ghost Tropic, sorti en 2OOO, est noire. Celle de Didn’t it Rain, noire aussi. C’est à peine si Jason Molina l’omnipotent chanteur-compositeur de ce faux groupe, s’est fendu de quelques éclats blancs. Malgré cette opacité assumée le bonhomme sillonne (discrètement) la scène folk américaine depuis maintenant cinq ans. Mais la carapace tend à se fissurer depuis le très beau Ghost Tropic dont le succès (sans aucune promotion) chez les disquaires indépendants ne se dément pas, propulsant cet outsider sur les Champs-Elysées du rock asthénique, entre Neil Young et Bonnie 'Prince' Billy, aux côtés de Smog et d’Herman Düne, non loin d’Arab Strap et d’Idaho.
Divers pseudonymes.   Jason Molina est né il y a 28 ans à Lorain, dans l’Ohio, petite ville des bords du lac Erié, d’une famille d’instituteurs. Pas très doué pour l’école, le garçon envisage rapidement de se tourner vers la création artistique tous azimuts. Aux dessins puis aux peintures qu’il effectue dans son coin, il ajoute la réalisation de nombreuses cassettes de demos, enregistrées sur un quatre pistes dans sa chambre, et signées sous divers pseudonymes inspirés — de Songs: Albian, à Songs: Radix, en passant par Songs: Unitas.
Dans cet itinéraire somme toute classique pointe une particularité : tandis que ses compositions ne varient pas d’une longue et morne litanie, Jason Molina se découvre une passion pour le heavy metal et le hard rock. Iron Maiden, Black Sabbath, Metallica tournent en boucle dans son magnéto, alors que ses propres textes parlent d’amours perdues, de bus à prendre et de paysages coincés entre une nationale et un drugstore. «J’ai grandi en écoutant la collection de mon père. Des disques de Buddy Holly et les premiers albums de rock et de rhythm & blues. Dans les années 7O il l’a complétee avec Patty Smith et Brian Eno. Le hard m’est apparu comme un prolongement normal de ces disques. C’est une musique très sérieuse, sans ironie, extrêmement énergique. Elle est aux antipodes de ce que je fais. Pour mes chansons, je suis davantage influencé par ce que je vis et ressens tous les jours.»
Boulimique.   Surtout, Jason Molina est un vrai boulimique : depuis son premier album Songs: Ohia, en 1997, il a enregistré six autres disques. «La composition, l’écriture et l’enregistrement me maintiennent à flot et m’épargnent ces moments de dépression qui me terrassent littéralement», ressasse-t-il, comme tant d’autres adeptes de la lenteur et du dépouillement. Pour Didn’t it Rain, Jason Molina, qui vit désormais à Chicago, a une nouvelle fois signé textes et musiques. En répétant invariablement le même schéma : écriture solitaire et enregistrement en communauté, accompagné d’une tournante de musiciens affiliés à la scène indé anglo-saxonne. Des groupes tels qu’Arab Strap, Appendix Out, Pinetop Seven ou Lullaby for the Working Class, ont ainsi collaboré à la réalisation des albums précédents.
Pour l’heure, la chanteuse Jennie Bendford et des musiciens de country l’entourent, sur disques comme sur scène. «En concert, je ne bouge pas, je chante et je joue de la guitare. Bref, je ne fais rien de vraiment excitant. Je ne veux pas faire dans le pittoresque ou l’exotique. J’essaie juste de ne pas être ennuyeux et d’exprimer ce que je ressens, à ce moment précis.»

Bruno Masi dans Libération du lundi 21 janvier 2002
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Déjà le huitième album pour Jason Molina et son Songs: Ohia, un chemin qui l’a vu démarrer en 1997 avec un album éponyme sous des accusations de clone des Palace Brothers, – d’autant plus qu’un 7’ était sorti auparavant sur Palace Records, le label propre de Will Oldham – pour trouver peu à peu sa voie propre et asseoir une réputation de songwriter hors pair.
Parmi les musiciens qui interviennent dans cette dernière déclinaison, on retrouve Jim Krewson et Jennie Benford de Jennie and the Pinetops, quatuor bluegrass traditionnel de Philadelphia. «Didn’t It Rain» y a d’ailleurs été enregistré live, à l’ancienne manière, chacun des morceaux en une prise, tous les musiciens dans la même pièce, sans overdubs. Guitares rurales, basse discrète, batterie et percussions et reliefs, banjo épisodique et discrets, claviers désespérés et absents, instruments à cordes constituent le fondement, la matière de ce disque sombre et chaleureux.
Tout ceci apporte une cohésion forte à l’album et un sens de la terre et de l’authenticité étonnant. Sept compositions, toutes longues et sombres comme régulièrement chez Songs: Ohia. Une musique toujours resserrée au minimum, toujours là pour épauler le songwriting, jamais plus, jamais pour attirer l’attention sur elle. Un album qui repose sur les lyrics et vocaux de Jason Molina, plus que sur les mélodies. «Didn’t It Rain» est ainsi une œuvre de post-folk hantée, plus l’œuvre d’un conteur abattu que d’un artisan méticuleux. Une sorte de dense recueil de nouvelles plutôt qu’un roman passionné.
Il ne s’agit pas d’un disque qui passe comme une lettre à la poste. La pochette est austère, rappelle un peu l’idée de disques des seventies, comme ceux de Léonard Cohen, qui ne peuvent se révéler qu’au prix de nombreuses écoutes. Il faut en quelque sorte laminer ses compositions, mettre un pied dans la porte pour en profiter, Jason Molina a l’art des compositions austères qui se révèlent ne pas l’être ensuite, une certaine frugalité, un confort spartiate, mais authentique et apaisant. Un peu comme jamais une chaise en plastique ne pourra donner les sensations de repos et de gravité d’une chaise faite de bois, paille et osier. Ici l’introspection se fait, devient extérieure, ascétique.
Tout tient pas mal également au timbre de voix particulier de Jason Molina, une voix haute et fragile, mais sûre d’elle au-delà de son humilité et d’un certain rigorisme tourmenté, un chant qui n’a que faire des conventions écrites, qui trace les contours de son propre chemin.
Dans «Didn’t It Rain» reviennent fréquemment les références aux mots «Blue» (blue «mélancolique» et blue «collar») et « Chicago » (Jason Molina y a déménagé et s’y est établi). Une sorte d’œuvre intrinsèquement personnelle et sensiblement vécue comme telle.
La plage éponyme de plus de huit minutes ouvre l’album en se dépliant, lente déambulation acoustique au chant désespéré sur les thèmes d’une fraternité et d’une aliénation d’un monde du travail peu enclin à la compréhension et à l’égalité. Life is hard, then you die. C’est un peu ça, le morceau évolue comme l’on gravit un chemin pierreux sur une pente ardue et sèche, battue d’un soleil déclinant, épuisé et maculé de poussière et sueur. Des cailloux dans les chaussures, les mollets à la limite de la douleur, aspirant au repos de l’arrivée mais quand même bien et l’esprit sans brouillard.
Ballade nocturne, «Steve Albini’s Blues», folk noir pur avec quelques accents country dans le refrain en chœur, réflexions désespérées et froides dans des contemplations citadines de la lune : «on the bridge out of Hammond, think about what's darkening my life, see the light of the afterworld shining on the ruins». Difficile de saisir la référence à Steve Albini. Sous le pont coule une eau noire et menaçante, opaque sur laquelle se reflètent de rares lumières.
La voix de Jason Molina rit presque de son désespoir dans «Ring The Bell», de ne pas savoir quel chemin prendre ou sur qui s’appuyer, «step by step one’s beside me to kill me or to guide me». Désespoir désabusé et non romantique, paysages mornes, on ne se sait pas bien mais on passe à travers, la vie est difficile et dangereuse, «i know serpents will cross universes to circle around our necks» et tout recule. Alors il faut marcher de l’avant, tenter de marcher contre certains de ses propres courants, «why wouldn't i be trying», et les dangers qu’ils suscitent dans leur zone d’ombre. Massif.

Didierpour  www.matamore.net  semaine du 03 juin 2002
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