Genre : Reggae UK
Note : ****
Voilà bien longtemps que je ne m’étais pas fait cartonner pareillement par un groupe. Songez un peu qu’avant sa sortie je bavais déjà d’impatience sur cet album bien appâté que je fus par leur simple («Ku Klux Klan») et par leur première partie de Marley cette année. Et depuis que je l’ai, ce disque tourne et retourne sans que je puisse décrocher.
Pourtant, Steel Pulse c’est pas du nougat, pas le genre de reggae à vous bercer tranquille à l’ombre des platanes. Steel Pulse c’est la danse des pieds à la tête et la bave aux lèvres tellement il est difficile d’attraper le rythme reptilien de ce combo d’enfer.
L’histoire du Pulse ferait une sacrée bonne tartine, en deux feuillets avec le miracle de l’histoire des pauv’ immigrés ramant à Birmingham jusqu’à la rencontre bénite du grand Jah man Marley traînant dans les studios Island. Mais ceci est-il vraiment important ? Laissons tomber la salade pour mieux lécher cette sauce corsée qu’ils ont déposée au fond du plat. Steel Pulse à l’inverse de la tendance actuelle des grands du reggae n’est pas une ou deux ou trois vedettes soutenue(s) par un dub interchangeable mais un groupe véritable où tout le monde va au charbon d’un bout à l’autre du set ou du disque. L’autre grand pôle d’intérêt de Steel Pulse est d’avoir évité en grande partie le côté mystico-illuminé du reggae d’outre-manche. Pourtant le genre de refrain «Jah Jah est grand» est un argument de choc pour faire couleur locale importée afin de distraire et la population noire en quête de racines et les blancs branchés sur cette vibration.
Il est évident que Steel Pulse fait partie d’une nouvelle génération de reggae brothers découvrant en raison de leur jeune âge la non-inéluctabilité d’un destin d’amuseurs-conteurs publics. Suivant la voie du Marley de «Rastaman Vibration» et celle du Peter Tosh d’«Equals Rights», ils foncent discrètement vers le militantisme, tentant de faire passer autre chose qu’une ligne de basse. Musique riche d’enseignement et de plaisir, le reggae de Steel Pulse est certainement un des plus important du moment car ses influences britanniques le rendent facile d’accès à un public international et ses implications extramusicales peuvent apporter autre chose qu’une vision superficielle du reggae. En attendant dansez déjà sur «Handsworth Revolution» ce sera un sacré bon moment.
Michel Embareck dans BEST n°123 d'octobre 1978
© 1978 BEST. Tous droits réservés.
On va décélérer doucement en faisant un petit crochet par l’Angleterre. Dans les brumes d’Albion, le reggae a poussé dru. Il a muté aussi puisque dans cet exil géographique et culturel il lui était impossible de suivre l’évolution de l’île. De cette pépinière cultivée sous serre, Steel Pulse est le produit le plus intéressant. Je me doute que la fort bonne enquête de Blum sur la pensée de Steel Pulse (Best, mai 1979) a dû rafraîchir des enthousiasmes. Mais je vous ai prévenu dès l’intro : faites gaffe où vous mettez les nougats avec cette bande de joyeux allumés. Sont pas forcément très fins. N’empêche que Steel Pulse expédie un foutu bon reggae et si j’en crois les deux morceaux que j’ai pu entendre, leur prochain album risque de cogner autant qu’«Handsworth Revolution».
Les puristes crachent volontiers sur le reggae anglais, lui reprochant son manque de «roots» et sa propension à copier le son venu par disques de Jamaïque. Mais cela est tout à fait normal. Toutes les musiques de déracinés sont des copies mâtinées d’influences totalement étrangères à la culture primitive. Et ces gens propulsés dans un univers pour lequel ils sont aussi prêts que les animaux d’Afrique pour le zoo de Rotterdam se reconstruisent un monde de bric et de broc où se côtoient la sagaie et le four électrique. M’obligez pas à vous caser le couplet sur «la dimension subjective introduite par les immigrés dans la société spectaculaire» mais la tentation est forte. C’est vrai que le reggae anglais est souvent uniforme, un rien dégénéré. Que voulez-vous que j’y fasse ? Faut pas être plus royaliste que Salomon ! Steel Pulse n’échappe pas à la règle tout en ayant bougrement régénéré des vocaux et une rythmique qui s’endormaient doucement avec Matumbi ou les Cimarons. Introduisant certains aspects hispanisants comme sur «Prediction», utilisant au maximum l’écho pour adoucir une fougue débordante, ils synthétisent bien toutes leurs influences depuis le ska («Bad Man») jusqu’aux Wailers («Soldiers»). Ils sont quotidiennement aux prises avec le racisme, et il était normal que l’on retrouve aussi dans leurs paroles des hymnes très durs à la fierté noire. Leur relecture encore plus partisane, plus radicale que la Bible n’est que l’expression d’une humiliation poussée à l’extrême. Sans être très original mais bien ficelé, hargneux et dansant, Steel Pulse constitue un biais pour ceux qui veulent s’ouvrir au reggae sans plonger directement vers des fonds plus surprenants.
Michel Embareck dans BEST n°132 de juillet 1979
© 1979 BEST. Tous droits réservés.


