Suede : S/T (1993) (*** 1990's ***) posté le jeudi 25 mai 2006 15:44

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Genre  :  Rock alternatif UK
Note :  **


Exemple parfait du premier album qui, d’entrée, laissera son empreinte. Comme, au hasard, le premier Smiths, le premier Jesus And Mary Chain, le premier (et dernier ?) Stone Roses. L’un de ces disques qui, directement, entre au Panthéon, oeuvre d’un groupe qui ne craint rien, ni personne. A raison... Parce que Brett Anderson et Bernard Butler font déjà partie de cette caste restreinte des compositeurs surdoués, de ceux qui travaillent en duo, inséparables. Pour onze titres époustouflants d’ingénuosité et de maturité. Une facilité déconcertante pour trouver des mélodies qui immédiatement font mouche, de celles qui s’incrustent en vous, pernicieuses, pour ne plus vous quitter, comme ce “So Young”, ouverture imparable, ou cet “Animal Lover” effervescent. Des guitares acérées et sans fard, métalliques et sans artifice, à faire pâlir plus d’un Mick Ronson, habilement soutenues par une rythmique acrobatique. Des arrangements toujours pertinents, d’un piano discret à un violoncelle évanescent, prêts à embellir des chansons qui n’en demandaient pas tant. Un groupe uni qui maîtrise aussi bien les balades insinueuses, de celles que Morrissey aimerait encore pouvoir chanter, que les hymnes flamboyants, de ceux que l’on reprend en choeur. Et puis, il y a cette voix qui se promène, se joue des difficultés, passant en un tour de main du grave à l’aigu, offrant aux morceaux une véritable intensité dramatique. On reste étourdi par tant de classe et de savoir-faire. Les responsables de ce tour de force s’appellent Suede. Ils sont Anglais et l’avenir leur appartient. Voici donc, avec Lawrence Denim, les premières stars d’une fin de siècle.

Christophe Basterra dans Rock & Folk n°308 d'avril 1993
© 1993 Rock & Folk. Tous droits réservés.

"Les vieux croient à tout. Les gens d'âge mûr mettent tout en doute. Les jeunes savent tout." Oscar Wilde à la rescousse pour tenter d'expliquer le phénomène Suede, cette inflation d'amour et de haine. Aimer Suede, c'est vénérer sa jeunesse, suivre Dorian Gray dans sa perte, s'interdire l'âge. Car Brett Anderson, en vendant son âme à Hébé, Eros et Aphrodite lors d'un habile tour de table, incarne ce qui nous échappe chaque jour. Groupe de jeunes à usage de vieux, gigolos de notre nostalgie. So Young, comme le proclame d'entrée l'album, parce que la jeunesse n'est pas une affectation, mais un art. So Young, homonyme à peine étonnant d'un vieux Stone Roses, autre groupe gâté par les dieux, auquel ne manquait que la littérature. Sacrées gueules à fantasmes, guitares aux beaux muscles en lanières - le corps d'Iggy Pop -, panache et arrogance. Suede, ou une histoire presque parfaite du rock. Mais chez Bowie ou Morrissey, on avait déjà tout ça. Et le verbe haut, de surcroît. Pas besoin de finir au stuc la décoration de son premier album - Pantomine Horse ou Breakdown, pourtant le meilleur texte de l'album. Pas besoin d'appeler à la rescousse des "With sweet fuck all to do today", tous ces mots passe-partout, au niveau zéro du personnel. Des textes découpés au recto de pochettes et recollés en cadavres exquis, designés plus que pensés, choisis uniquement pour leur son, leur élégance. Des histoires à dormir debout, où la forme - sexualité et voiture, jalousie et bas-fonds - méprise hautainement le fond. Cours de littérature par les disques, pop-music uniquement nourrie par sa presse ad hoc. De l'esbroufe, parce que Brett Anderson n'a peut-être rien d'autre à offrir, pauvre diable de Haywards Heath, cette vague banlieue de Brighton pas même foutue d'avoir accès à la mer. Pauvre mais généreux : dans une époque frileuse et cramponnée sur elle-même, le don de soi de Suede est fascinant. Tout en pâture, l'âme entièrement vendue à la gloire. Mais que restera-t-il de Suede dans un an, quand le groupe aura donné jusqu'à sa dernière chemise dans une surenchère de séduction ? Que restera-t-il à inventer pour nourrir la rumeur, quand le sexe, la drogue et le rock'n'roll auront été étalés dans une presse mère maquerelle comme jamais ? Brett Anderson rêve-t-il encore ? Peut-il encore puiser dans la frustration les incroyables ressources qui ont fait de cette anguille paumée le sex-symbol des années Major ? En rejoignant au sommet ses ambitions démesurées de chambrette, que lui restera-t-il à désirer ?
Le désir et le manque, seuls carburants du rock. Une sale histoire de frustration, le rock. Sans elle, autosatisfaction, confort, routine. Plutôt mourir que devenir Billy Joel ou vieux, souvent la même chose. Peu ont résisté : Morrissey en est. Ici, comme dans tout ce qui comptera désormais dans le rock blanc, influence stupéfiante des Smiths. Les Smiths dernière mouture, ceux de Strangeways, Here We Come ou de la fantastique tournée The Queen Is Dead. Un groupe dont la mélancolie vire à la violence, la musique tendue jusqu'à claquer, comme un élastique trop étiré. Quiconque a vu les Smiths sur cette ultime tournée, alors qu'ils se savaient condamnés et jetaient toute leur fougue dans la dernière guerre, ne peut qu'avoir eu envie de prendre le relais, de monter son groupe pour chasser les étoiles. Brett Anderson était forcément là quelque part, à Londres ou Brighton, pour assister au dernier combat. Lui seul a eu le cran de reprendre le flambeau très précisément sur les "This is my time"qui achevaient I Won't Share You, dernier soupir de Strangeways, Here We Come. Le décor n'a pas changé : un piano, des guitares à la fois teigneuses et résignées, une ambiance de fin de quelque chose. Unique contact de Brett Anderson avec le rock vivant : le reste a été appris dans les livres. A l'inverse des Auteurs, leurs amis – Bowie et Bolan étaient amis, mais là, jusqu'à quand ? –, le rock n'a pas été appris dans les disques mais dans les provocations débitées dans le NME à longueur d'interviews. Pour Brett, le rock était là, plus sexy sous les plumes de Nick Kent ou de Paul Morley que sous les traits de Lou Reed. L'image du rock plus que le rock. Finalement très loin du respecteux New Wave des Auteurs, c'est la famille des grandes gueules plus que celle des grands disques, les rock-stars plus que le rock, les idoles plus que les fans de musique.
Faux jumeaux, l'un tête bien faite, l'autre bien pleine. Car négligé, finalement le disque de Suede, souvent à quelques lettres seulement de Slade. Mais comme on le connaît déjà par cœur à la deuxième écoute, qu'il accompagne pernicieusement chaque promenade à pied, qu'il pénètre de force chaque seconde de rêverie, on ne peut pas lutter. Pour l'avoir examiné sous toutes ses coutures, pas étonnant que cet album échappe si facilement à la critique. Cette rock-critic qui invente ce genre de groupes, ou l'inverse ici. Mais tout ceci importe finalement peu, comme si on devait mesurer la circonférence de l'œil du cyclone quand on est pris dedans ou juger avec un vocabulaire ancien Never Mind The Bollocks. Suede est un groupe fondamentalement important, non pas parce qu'il possède un guitariste tout à fait merveilleux, mais parce qu'il est plus vivant, fougueux et excitant que son disque, parce qu'il entraînera dans son sillage d'autres Brett, d'autres Auteurs. Parce qu'il préserve l'espèce même du rock anglais, avec son cortège de poudre, de poudre magique et de poudre aux yeux. Parce qu'il séduit sans même daigner s'adresser à la raison. Parce qu'avec son corps de nymphette, il sait déjà tout. "Parce que nous sommes jeunes, nous allons effrayer les vieux... " Jeunesse sacrée.

JD Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°44 Avril 1993
© 1993 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

Phase 1 - Un sergent recruteur promet sans vergogne à de petits bleus, remarqués pour leurs coupes de cheveux, leurs fringues etc., le bâton de maréchal dans les plus brefs délais.
Phase 2 - Séances photos, déclarations fracassantes et un ou deux singles astucieux, single of the week, of course.
Phase 3 - On promet l’album, on excite un peu la curiosité d’une presse étrangère un peu moins prompte à sauter sur tout ce qui brille, on prophétise sournoisement, une ou deux prestations pour ferrer les petits curieux, derniers reality shows au sommet des marches de la gloire avant la phase 4.
Phase 4 - Silence et mystère fardé pour les gros plans. A ce stade, il y a toujours un irresponsable pour promettre l’album du siècle alors que le groupe n’est pas encore entré en studio.
Un beau jour l’album sort. On est bien disposé à jeter autre chose que des roses ou de l’huile sur le feu mais on doit se rendre à l’évidence, le disque n’est pas mauvais, loin de là. Mieux ficelé que le premier Smiths, cet album éponyme se révèle être davantage un début prometteur que l’aboutissement obligé d’une campagne médiatique forcenée. Bien sûr, rien n’a été laissé au hasard sur ce disque providentiel d’une Angleterre qui bombe le torse face au rock paupériste de l’Amérique grunge (?) ; pour cela, les dandies de Brighton ne reculent devant aucun artifice, pompant allègrement sur leurs aînés bien-aimés (“Animal Nitrate” c’est “Ziggy Stardust”, “Animal Lover” c’est “Jumpin’ Jack Flash”...). Le reste est à l’avenant, fortement imprégné de glitter-rock, réminiscences amalgamées de Bowie, T. Rex, Roxy, logique retour de l’égocentrisme arrogant qui transforme un fils d’ouvrier en idole nouveau-riche. Suede réunit tout ça, et mieux encore, de bonnes chansons avec ce qu’il faut de clichés rock’n’roll : riff pelviens et célébration de la jeunesse (“Because You’re Young”), ambiguïté (“We are a boy we are a girl”) défonce (“Gone to valium, can you get some ?”), and so on...
Si Brett Anderson a jusque-là focalisé toute l’attention, sur disque, il apparaît comme un chanteur très honnête mais incapable de faire de l’ombre au véritable héros du groupe : Bernard Butler, guitariste impressionnant, digne héritier de Mick Ronson, Phil Manzarena et Johnny Marr. Et comme il n’y a décidément pas de justice, les petits morveux triomphent là ou notre bon vieux Mozzer s’est pris les pieds dans le tapis glitter, il y a de ça quelques mois avec un “Your Arsenal”  enflé. Suede arrive et on aperçoit les rides de Morrissey comme en pleine lumière. L’album que l’on aurait aimé détester se révèle être fichtrement attachant, certes habillé au goût du jour mais plus tendance haute-couture que prêt-à-porter. Oscillant entre habileté désarmante et naïveté diabolique certains titres vous accrochent au premier coup, vous obligent à revenir et ce sont les autres qui vous sautent a la gorge. Comme ce “Sleeping Pills” démoniaque sorte de “Whiter Shade Of Pale” des 90’s, slow pour emballer dans les parties d’avant l’an 2000. On vous a promis l’album du siècle, pour ma part je ne me prononcerais même pas pour la décennie entamée, mais pour 93, il figurera parmi les meilleurs.  

Fabrice Janicaud dans Rock Sound n°5 de mai/juin 1993
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