Swell : Chroniques de San Francisco (1998) (*** SWELL : les archives ***) posté le dimanche 07 mai 2006 21:42

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Chroniques de San  Francisco   (1998)

Depuis bientôt dix ans, les intrigants Californiens de Swell jouent dans le brouillard. Condamnée au flou artistique, cette musique demeure pourtant aussi crampon à l’esprit que le fameux nuage de pollution qui s’abat chaque jour sur la baie de San Francisco. Swell aussi s’accroche à cette cité, en y enregistrant cinq albums au blues lancinant, dont le nouveau For All The Beautiful People, un sommet dans son genre. D’où rencontre tranquille avec ses auteurs, ce duo devenu moins un pour l’occasion.


Ce grand type souriant, à l’allure d’ex-surfer rattrapé par la trentaine, empreint de cette attitude cool (voix posée, discours précis) propre aux Californiens bien dans leur tête, est donc le bassiste de Swell. Drôle de contraste... Le groupe, originaire de San Francisco, ne joue pas vraiment avec les clichés qui mythifient encore la ville : les communautés gays et hippies, les trams, le Golden Gate et la fameuse baie qui débouche dans le Pacifique. A l’écoute de leur musique, le Frisco de Swell file d’entrée un bourdon tenace. Chansons aux humeurs noires mais toujours sauvées par des mélodies pop souvent imparables. Tour à tour qualifié de fantomatique, flou, voire grisâtre, le son de Swell s’est volontiers laissé couler dans un flou artistique, partagé entre pop abstraite, réminiscences folk et petits arrangements psychédéliques. Le groupe a navigué ainsi sur cinq albums tendus et sombres, la tête rarement hors de l’eau, tel un sous-marin en eaux profondes, quitte parfois à toucher le fond. Comme il y a deux ans où Swell est revenu de loin : d’un split annoncé mais jamais consommé, dû aux trois longues années nécessaires à l’enregistrement de leur précédent album Too Many Days Without Thinking. Une attente interminable qui aura vu la démission de leur batteur et membre fondateur, Sean Kirkpatrick. Du trio initial, il ne reste aujourd’hui que David Freel, compositeur et parolier pas drôle, et Monte Vallier, bassiste et arrangeur hors pair évoqué plus haut. Ce dernier qui nous accueille avec bonhomie avant de nous tirer le portrait : “Je m’amuse à prendre en photo chaque journaliste que je rencontre. Comme ça, si je lis dans la presse des conneries sur le groupe, ce qui arrive fréquemment, je pourrai au moins identifier son auteur...” Du coup, nous voilà prévenus.

PARTAGE

C’est donc réduit à l’état de duo que Swell se présente désormais, David Freel et Monte Vallier se partageant la tâche promotionnelle comme on coupe la poire en deux. “Si je viens seul à Paris pour parler de notre nouvel album”, confie d’entrée Monte, “c’est que David en fait autant de son côté, en Hollande, je crois. De toute façon, For All The Beautiful People a été essentiellement conçu par nous deux. On se partage tout le boulot, sauf les parties de batterie, aucun de nous deux ne sait en jouer”. Comme une perche idéale, ce détail nous amène au centre de la machine Swell, rythmiquement d’une rigueur impressionnante. C’est le travail du batteur Sean Kirkpatrick qui frappe d’entrée à l’écoute de leurs trois premiers albums, entre 91 et 94, Swell, ...Well et 41. Un batteur qui décide d’arrêter les frais pendant l’enregistrement du disque suivant, Too Many Days Without Thinking, qui doit logiquement propulser Swell vers une plus large audience, le groupe patientant depuis pas mal de temps dans l’antichambre de la scène “alternative”. Le disque sortira, mais avec trois ans de retard. “Un délai beaucoup trop long pour un groupe encore inconnu comme le nôtre”, explique notre interlocuteur. “Mais, sans notre batteur, difficile de continuer. Nous avons donc dû écumer tous les disques où le batteur faisait un boulot équivalent. Nous sommes tombés sur Clem Waldmann de Ui, un groupe impressionnant au niveau de la rigueur rythmique, bien que le batteur de Tortoise n’était pas mal non plus, mais il n’était jamais disponible...” De même ensuite que Clem Waldmann, sollicité pour un nouvel album d’Ui et par une série de concerts avec Stereolab. Nos deux Swell repartent donc à l’assaut de leur discothèque : “Notre choix s’est porté cette fois-ci sur Rob Ellis, qui joue avec PJ Harvey. Il était fan de Swell, ce qui tombait bien ! On s’est donné rendez-vous à San Francisco où il donnait un concert avec Laika. Juste après, il est passé à la maison, s’est installé dans le local et a joué avec nous. Le résultat fut au-delà de toutes nos espérances car Rob est très intuitif, il suggère des choses qui sont vraiment dans l’esprit de Swell. Mais il enregistre avec PJ Harvey depuis deux mois... Il faut donc qu’on le partage, c’est toujours la même histoire”.

ARTISANAT

Swell a cependant pu profiter pleinement de Rob Ellis pour enregistrer For All The Beautiful People, un cinquième et nouvel album incroyablement calme et luxuriant, où richesse harmonique et trouvailles sonores jalonnent des chansons floues et hypnotiques au charme immuable. Un décor qui tranche avec leur précédent opus, ce Too Many Days... si difficile à aboutir. Pour une fois, Swell était “clairement” produit, ne jouait plus dans son brouillard habituel et habillait de grosses guitares des mélodies qui n’en demandaient peut-être pas tant. “Il nous reste encore beaucoup de chansons de ces sessions, mais aucune ne s’est retrouvée sur le nouveau disque. Too Many Days... nous a rendu assez schizophrènes, on n’a jamais su où on voulait aller et il ne me semble toujours pas 'terminé' ”. Avec le recul, c’est un disque de transition où Swell tentait d’en finir avec son passé et quittait San Francisco, après trois albums au son impeccablement amateur — l’impression d’être capté à travers un aquarium — et enregistré live avec les moyens du bord : un magnétophone à bandes et un huit-pistes. “C’était de l’artisanat total”, reconnaît Monte aujourd’hui. “Les fans sont déçus de ne pas retrouver ce son si bancal sur nos derniers disques, mais il faut bien que Swell évolue. Nous maîtrisons mieux la technique de studio maintenant et je crains qu’à l’avenir nos enregistrements soient de mieux en mieux produits... Swell n’a jamais voulu être un groupe lo-fi... Il faut entendre le son de batterie du premier album, c’était épouvantable !” C’est pourtant grâce à cette trilogie mal foutue que Swell se fait connaître. Par chez nous, puisque personne n’avait vu passer leur premier essai, tiré dans un grand élan de générosité à quelques milliers d’exemplaires, il faut remonter jusqu’au printemps 92 avec ... Well, leur deuxième trace discographique et grand disque américain au pessimisme combatif.

GHETTO

Longtemps ... Well alimentera les fantasmes. D’où viennent-ils, combien sont-ils, pourquoi sont-ils aussi désabusés ? Bientôt on saura que le groupe s’est formé en 1990, vit et joue dans un entrepôt transformé en squatt sur Tenderloin Avenue, le quartier bohème où s’entassent clochards, junkies, poivrots et cas sociaux. Un ghetto que Mark Eitzel, d’American Music Club, figure culte de la scène musicale san franciscaine, fréquente assidûment, trouvant ainsi au hasard des rencontres, assez de matière glauque pour ses chansons tristes. Swell, en revanche, patauge quotidiennement depuis déjà deux albums dans cet environnement. Un décor parfait pour les chansons ténébreuses de David Freel et un climat lourd restitué par un son moite et oppressant, typiquement... new wave. Surtout qu’à cette époque, le rock américain nage dans le grunge jusqu’au cou. 92 marque l’avènement de Nirvana grâce au succès de Nevermind alors que Sonic Youth récolte enfin le succès avec un Dirty fédérateur et que Pavement monte au créneau avec son premier album. Quelques autres jouent aux inclassables : Mercury Rev, Seam, Codeine, Scrawl... Pour Swell, c’est plus compliqué : sa musique se situe dans l’entre-deux et ce son crapoteux lui donne ce côté obscurantiste qui fera détaler les foules. En revanche, les chansons sont bien là, mélodiques, pop et floues. La clarté dans l’obscurité, tout un programme. L’album ... Well séduira surtout l’Europe du Nord : le groupe donnera un nombre impressionnant de concerts en Belgique, en Allemagne et en France. Swell deviendra la marotte de nombreux critiques musicaux, tels Bayon de Libération ou Bernard Lenoir, puis devient, par la force des choses, un groupe culte. Six ans plus tard, il en est au même point, mais curieusement, aucun regret ne vient ternir les propos du bassiste, depuis longtemps habitué à cette situation. “Aux Etats-Unis, il y a ce ghetto des groupes connus uniquement sur les campus universitaires, grâce aux étudiants fans de musique. Puis, il y a les groupes qui ont des tubes et passent à la radio. Entre les deux, rien. Swell vend en moyenne 10,000 exemplaires, et depuis dix ans, nous nous sommes constitués un public, restreint mais motivé. Bon, nous jouons toujours dans de petites salles, nous ne passons pas sur MTV ni sur les radios commerciales... A un moment, une maison de disques a bien essayé de nous lancer... On a vu le résultat”.

GRAIN DE SEL

C’était en 94, Swell venait d’achever 41, un troisième effort toujours aussi brumeux quoiqu’un peu plus vivant qu’à l’habitude. La petite structure du groupe, Psycho Specific Records est prise en main aux Etats-Unis par American Recordings, l’imposant label de Rick Rubin, producteur de rap et de metal, mais aussi “repêcheur” de la vieille gloire 60’s Donovan ou de la légende country Johnny Cash. Entre ces deux gros contrats, Swell tranche avec le paysage. Mais le label, qui distribue sans broncher 41, a de belles idées pour Swell, et juge que le groupe possède un sacré potentiel commercial. Encore lui faut-il avoir des moyens d’enregistrements décents. L’étape suivante, Too Many Days Without Thinking, est initiée. Aujourd’hui, Monte Vallier se rappelle que le groupe suivait une progression technologique inévitable. Swell a été enregistré entièrement live sur bandes. ... Well également, mais on l’a quand même mixé sur ordinateur. Avec 41, ce fut mi numérique, mi live sur bandes. Too Many Days... fut dispersé entre trois studios, de Los Angeles à New York, avec des producteurs qui voulaient mettre à chaque fois leur grain de sel”. Trop de compromis pour rien car American Recordings, endetté, décide de rendre à Swell son contrat tout neuf, mais en gardant les bandes de leur dernier album. Trois années et une bataille d’avocats plus tard, le groupe est libre mais lessivé et sans batteur. En 97, David Freel et Monte Vallier décident de retourner à San Francisco pour y enregistrer For All The Beautiful People, un disque de revenants, et “sans doute les meilleures chansons que nous ayons composé” estime notre bassiste. Et il a peut-être raison.
... Beautiful People sonne de façon très directe mais les nouvelles chansons sont plus complexes, mieux arrangées, avec quelques trouvailles comme mixer ensemble un piano électrique Rhodes avec une guitare acoustique ou enregistrer sur Oh My My trois parties de basse simultanées. On s’est plutôt amusé dans l’ensemble car il y avait aussi le fait d’être revenu à San Francisco, ses bars infâmes et son atmosphère polluée nous manquaient terriblement”. Avec For All The Beautiful People, Swell est devenu un groupe moderne. Monte Vallier et David Freel sont devenus des as de l’informatique musicale grâce à un songwriting entièrement arrangé sur ordinateur et qui laisse une large place à de petites expérimentations psychédéliques. Ici, un son d’orgue qui rappelle judicieusement les Doors, là, des cuivres qui dévoilent un Swell lorgnant vers les productions seventies des Beach Boys. Et d’autres curiosités, comme Swill 9, un long essai d’ambient-folk (?) ou Don’t You Know They Love You, proche de ce que Joy Division aurait pu faire s’il avait connu le post-rock. “L ‘album a été conçu aux studios Outer Space. C’était devenu une blague entre nous : Swell, le groupe qui enregistre dans l’espace ! Du coup, on a pensé à utiliser des bruitages, à louer un vieux synthé Moog... Bon, le fait est qu’on écoute aussi beaucoup Stereolab en ce moment... En concert, je crois qu’on sera obligé d’utiliser un sampler, ou alors dix musiciens”.

POISSE

Lorsqu’on demande finalement à Monte Vallier si Swell a toujours autant d’attaches avec San Francisco, il nous tend fièrement un Cd d’un groupe inconnu, issu de la ville : East 0f Monument signé Half Film. A l’écoute, un blues urbain lent et introverti, d’un calme olympien, entre méditation zen et avachissement au chanvre indien. A Frisco, il ne reste apparemment plus grand-monde pour rigoler. “C’est que là-bas, aucun groupe n’a jamais réussi à s’en sortir commercialement. Que ce ce soit Mark Eitzel et American Music Club ou Red House Painters, cette ville porte la poisse, c’est évident. Et pourtant tous les anciens, comme nous, sortent encore des disques. Mais San Francisco génère suffisamment d’ennui et de frustration pour alimenter musicalement plusieurs générations de groupes. Et il y a de fortes chances pour qu’ils jouent une musique sombre avec des paroles tristes. Cela fut le cas de Swell et cela le reste encore aujourd’hui”.


Par Hervé Crespy    Photos Edie Vee
   extrait de magic! n°22 de septembre 1998
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