TOWNES VAN ZANDT (*** BIOS ***) posté le mardi 15 août 2006 05:30

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, TOWNES VAN ZANDT
TOWNES VAN ZANDT
  Compositeur et chanteur de country et folk américain, 1968-1997 :
né le 07-03-1944 à Fort Worth, Texas, mort le 01-01-1997 à Nashville, Tennessee.

Immense compositeur américain, auteur entre 1968 et 1995 d’une dizaine d’albums d’inspiration folk et country, ce musicien texan a tiré de sa vie notoirement recluse et dépressive une oeuvre très personnelle et d’une qualité constante, dont on commence seulement à mesurer l’importance, alors qu’elle est reconnue depuis longtemps comme un modèle par ses pairs.

Issu d’une très illustre famille texane (un de ses aïeux participa à la fondation de Fort Worth, son père travaillait dans le pétrole), Townes Van Zandt ne tarde pas à tourner le dos à la sécurité financière et à ses études de droit pour se lancer «à corps perdu» dans la musique («J’étais trop fragile et trop dépressif pour faire carrière»). Après une jeunesse passée dans l’instabilité de perpétuels déménagements occasionnés par le travail de son père et un séjour éprouvant de deux ans dans une école militaire et un début d’études à l’université du Colorado, il plaque tout pour devenir chanteur de folk, sous les influences conjuguées de Lightnin’ Hopkins et Bob Dylan. A Houston où il se produit, il est remarqué par le chanteur Mickey Newbury, qui lui conseille d’aller à Nashville. «A cette époque j’étais vraiment un chanteur folk à l’ancienne, du genre guitare sur l’épaule. J’ai dit “ Sûr,j’irai n’importe où ”.» Là-bas, Newbury lui présente le producteur Jack Clement, responsable entre autres de nombreuses séances pour Sun, avec qui il signe un contrat d’édition et enregistre For The Sake Of A Song, qui sortira en 1968 sous le petit label Poppy : un premier album que Townes Van Zandt a toujours renié par la suite, au point de s’opposer à sa réédition (il ressortira finalement en 1993 sous le titre de First Songs). Il est difficile pourtant, malgré la production un peu lourde, de ne pas être frappé à la fois par la qualité exceptionnelle des compositions et par la noirceur du propos, notamment au détour de la sinistre «Waitin’ Around To Die», la toute première chanson qu’il ait écrite : le premier couplet fait déjà état de ce désespoir sans fond qui ne laisse comme issue que la fuite en avant perpétuelle, par tous les moyens possibles, bougeotte, jeu, alcool. Un programme qu’il suivra à la lettre dans sa vie émaillée de sévères accès de dépression, crises de delirium et autres traitements par électrochocs.

Dès qu’on parle de Townes Van Zandt, il est en effet difficile de ne pas évoquer la détresse psychique et son cortège de remèdes artificiels. Parlant de ses périodes de «perte totale de sens et de motivation», il dira : «Souvent la dépression devenait physique et faisait tellement mal que je ne pouvais rien faire d’autre que me prendre la tête dans les mains et hurler. Par moments, j’ai eu l’impression très étrange que si j’avais une machine et que je pouvais me trancher les mains, tout irait mieux.» Même s’il est vrai qu’il ne s’est guère efforcé d’enrober son extrême pessimisme des conventions de langage propres à la chanson populaire, sa musique évite de se cantonner dans un registre exclusivement neurasthénique, frottée comme elle l’est au grand air de ses déplacements perpétuels. Rien à voir par exemple avec la claustrophobie ressentie à l’écoute de Nick Drake, à qui on l’a pourtant souvent comparé.

Avec le chef-d’œuvre qui suit, Our Mother The Mountain (1969), il inaugure une série de cinq albums (Townes Van Zandt, 1969, Delta Momma Blues, 1971, High Low And Inbetween, 1971, The Late Great Townes Van Zandt, 1972) où la poésie des paroles le dispute à la beauté de la musique, et qui comptent parmi ce que la chanson américaine a donné de plus fort et de plus poignant, transcendant largement les catégories folk et country. «Rake», «To Live Is to Fly» ou encore l’extraordinaire «Tower Song» sont autant de chansons qui établissent sa réputation parmi les auteurs-compositeurs-interprétes et lui vaudront quelques comparaisons aussi flatteuses qu’embarrassantes : Jerry Jeff Walker l’appellera le «Van Gogh des compositeurs de chansons», Steve Earle affirmera tapageusement sa supériorité sur Dylan. Mickey Newbury avouera le préférer à l’icône Hank Williams. On peut certes juger ces exercices de cotation un peu vains, mais le fait est que Townes Van Zandt fut le seul à susciter des réactions aussi extrêmes. Pourtant le public ne suit pas, en partie parce que Poppy n’a pas les moyens d’assurer une promotion suffisante. Le label disparaît d’ailleurs en 1973, laissant impublié le Live At The Old Quarter, Houston, Texas, qui sortira finalement en 1977 chez Tomato, et ce qui deviendra les Nashville Sessions, publiées en 1993. Après cette période prolifique suivent cinq années de silence, passées par Van Zandt en reclus dans sa cabane de montagne, pendant lesquelles il se bat probablement avec l’écriture (lui qui a répété si souvent ne vivre que par et pour elle), si l’on en juge par le peu de nouvelles chansons à apparaître dans ses deux albums suivants constitués pour une bonne partie de titres figurant déjà dans son premier album et notamment dans lesdites Nashville Sessions.

En 1978 Tomato publie un nouvel album, Flyin’ Shoes qui, en particulier grâce à sa remarquable chanson-titre — véritable hymne à la fuite —, est acclamé par la critique et suivi dans la foulée par une réédition de tous ses disques parus chez Poppy (à l’exception du premier). Sans doute cette agitation momentanée autour de son nom aurait-elle pu lui permettre de percer — s’il n’avait pas disparu de la circulation à ce moment-là. Immobilisé par un grave accident de voiture, il est empêché d’enregistrer comme prévu une suite rapide à Flyin’ Shoes. Tandis qu’il se remet, Tomato cesse momentanément ses activités, le laissant sans label et d’ailleurs «sans envie particulière de faire un disque». Il retourne alors à la vie de reclus dans la montagne et à ses déplacements tous azimuts pour de longues périodes pendant lesquelles même ses proches ne savent pas où le joindre.

Il lui faudra neuf ans pour rentrer à nouveau en studio. Ce retour est en partie motivé par la multiplication de reprises de ses chansons qui atteignent le sommet des classements (Emmylou Harris avec «If I Needed You» en 1981, Willie Nelson et Merle Haggard avec «Pancho And Lefty» en 1983), et en partie par la naissance de son fils Will qui le décide à «revenir dans le business». On entend dans At My Window (1987), comme dans son successeur le magnifique No Deeper Blue (1995), une voix fatiguée, lourde d’excès, de lutte contre soi, et de tout ce qui fera dire à son grand ami Guy Clark tandis qu’il se préparait à chanter à son enterrement : «J’ai bien peur d’avoir réservé ma place à ce concert depuis près de trente ans.»

Mort le premier jour de l’année 1997 alors qu’il venait d’enregistrer avec Steve Shelley (de Sonic Youth), Townes Van Zandt avait fini par trouver chez les jeunes musiciens de nouveaux zélateurs — (Go-Betweens, Cowboy Junkies, Tindersticks, parmi beaucoup d’autres — qui parviendront peut-être à sortir son œuvre de l’ornière du «culte» et à l’imposer à la place qu’elle mérite.

François Keen dans Le Dictionnaire du Rock
(Collection Bouquins, Editions Robert Laffont © , 2000)

Le vieil homme et l'amertume

Mort, Townes Van Zandt ferait très bien sur l’étagère de la nécrophilie romantique, entre Nick Drake et Tim Hardin. Ses histoires tristes seraient célébrées sur des compilations-hommages par le gratin érudit, des Tindersticks à R.E.M. Mais le Texan, bon an mal an, résiste depuis cinquante ans au cafard qui le ronge, fuyant sans se retourner pour échapper aux démons : à cheval, dans les montagnes, dans l’alcool ou dans ses chansons admirables.


J’étais tout gamin quand un soir, à la télé, j’ai regardé une émission d’Ed Sullivan avec Elvis Presley. Il a chanté That’s alright Mama ou Mystery train... Ma grande soeur avait invité ses copines, car à cette époque, les télés étaient plutôt rares au Texas. Mes yeux allaient de l’écran à ces jeunes filles, je guettais leur réaction devant les déhanchements d’Elvis. Elles étaient toutes amoureuses de lui. Je pensais qu’il me suffirait d’avoir moi aussi une guitare pour tomber les filles. J’avais 10 ou 11 ans et immédiatement, j’ai dit à mon père “Je veux que le Père Noel m’apporte une guitare.” Il m’a répondu “Tu sais très bien que le Père Noël n’existe pas. Tu auras une guitare uniquement si tu apprends à jouer Fraulein d’ici Noël.” C’est ainsi que j’ai appris mes premiers accords. Je n’en ai d’ailleurs appris aucun de plus pendant environ dix ans (rires)...

Votre famille est l’une des plus anciennes du Texas. Etait-elle une de ces dynasties enrichies grâce au pétrole ?

Mon père travaillait dans le pétrole, il était avocat pour une des sociétés d’exploitation. Mais son père était fermier, nous ne roulions pas sur l’or... Pourtant, la famille avait eu de l’argent et de l’influence dans le passé. Avant que le Texas ne rejoigne l’Union, mon arrière-arrière-arrière-grand-père a longtemps été ambassadeur du Texas à Paris et largement contribué à la rédaction de la constitution du pays. Son fils a fondé la ville de Fort Worth et la Fort Worth National Bank, raflant une fortune au passage. Son fils — mon arrière-grand-père — est un sujet tabou chez nous, personne ne m’a jamais parlé de lui. Il a quitté le Texas, s’est réfugié au nord, chez les Cherokees, et a totalement dilapidé la fortune familiale sans qu’on sache où est passé l’argent. Du coup, mon grand-père s’est retrouvé avec 40 hectares et un mulet (rires)... Ma femme a essayé de retrouver la trace de l’arrière-grand-père, mais sans succès. Aux Etats-Unis, il existe pourtant une sorte d’amicale des Van Zandt disséminés dans le pays, qui se réunit une fois par an. Tous les ans, je reçois un courrier me demandant de me joindre à eux. Au Texas, plein de bâtiments administratifs ou universitaires portent le nom de mes aïeux. Une vieille famille, débarquée de Hollande en 1648.

Ressentiez-vous le poids de ce passé glorieux ?

Tout le monde a vite su que je n’étais pas fait pour le système universitaire. Et quand, après de longues études en sciences économiques, j’ai commencé à jouer dans les clubs folk le week-end, mes parents ont compris qu’il ne fallait pas m’en empêcher. J’étais trop fragile, trop dépressif pour faire carrière. Il ne me restait donc que ma musique.

Etiez-vous conscient de l’importance des songwriters texans dans l’histoire de la country quand vous avez débuté ?

Je ne me suis jamais senti comme l’héritier... Il a fallu batailler ferme avec ce foutu instrument pour en tirer quelque chose. Il n’y avait pas de don. Etre texan, ce n’était pas suffisant pour réussir (sourire)... Pendant douze ans, j’ai bossé comme un damné. Quand j’étais gosse, je passais beaucoup de temps avec mon père, en voiture. Il vadrouillait sans cesse entre Texas, Colorado, Wyoming, d’un champ pétrolifère à l’autre. Dans la buick, on écoutait les radios, qui ne passaient que Hank Williams, à qui je voulais ressembler. Puis j’ai entendu Lightin’ Hopkins. C’est là que j’ai composé ma première chanson sérieuse, sur le tard : j’avais 22 ans. Il m’a appris qu’on pouvait pincer les cordes de la guitare au lieu de les caresser. Et plus tard, je suis tombé sur The Times they are a-changin’, un gros choc : enfin, un type s’accompagnait d’une guitare pour dire quelque chose... Pour en revenir aux Texans, c’est vrai qu’ils ont quelque chose dans le sang. A Nashville, la plupart des musiciens viennent de là-bas. Idem pour les chanteurs, les producteurs, les ingénieurs... Mon ami Guy Clark dit que ça vient de notre eau (rires)... Pour moi, ça vient de l’espace. Comme ils ne se marchent pas sur les pieds, les gens sont plus détendus. Dans le passé, tout le monde se réunissait pour les square dances, qui avaient un rôle social fondamental. La musique signifiait beaucoup pour les Texans, elle servait de prétexte aux rencontres. Un curieux mélange de cultures : les Noirs, les Allemands, les Mexicains...

Je savais qu’il fallait tout sacrifier
pour me consacrer à ce qui comptait
le plus : ma guitare.

Enfant, vous avez habité dans tous les coins des Etats-Unis. Votre bougeotte vient-elle de cette absence de vraies racines ?

Nous avons quitté le Texas pour le Montana, puis pour le Colorado, où je suis allé au collège. Pour le lycée, nous habitions le Minnesota. Là, ma famille est revenue à Houston mais moi, je suis parti étudier dans le Colorado, puis à Houston. Et depuis, je n’ai pas arrêté de bouger. J’ai toujours été comme ça, même gosse : je me fixe un but et je fais tout pour l’atteindre. J’ai toujours été certain de réussir pour peu que je le désire vraiment. C’est ainsi que je me suis lancé à corps perdu dans la musique : en plaquant ma famille, la sécurité, le confort, l’argent. Je savais qu’il fallait tout sacrifier pour me consacrer à ce qui comptait le plus : ma guitare. J’ai bien essayé quelques boulots, charpentier par exemple, mais je savais que ma place n’était pas là. Je remercie Dieu d’avoir trouvé si tôt ma vraie vocation. Beaucoup de gens n’ont pas eu ma chance et se sont contentés de rêver une vie entière d’un autre métier, d’une autre existence. Ça n’a jamais été mon cas, j’ai toujours vécu exactement comme je l’entendais, écouté mon instinct plus que ma raison. Parfois, des jeunes me disent qu’ils aimeraient eux aussi chanter le folk et je leur réponds “Eh bien, abandonnez tout sauf votre guitare. Votre argent, votre copine, votre carrière, votre famille et votre réputation peuvent dégager par la fenêtre” (sourire)...

Ce faisant, êtes-vous devenu la brebis galeuse de la famille ?

Heureusement, le titre était déjà détenu par mon arrière-grand-père (rires)... Je pouvais tout me permettre, il était impossible de le détrôner. J’ai aujourd’hui un fils de 25 ans, un autre de 10 ans et une petite de 2 ans. A l’âge de l’aîné, je n’étais pas exactement un délinquant, j’étais vraiment rebelle, un taré. Rien ne m’arrêtait. Tout ça, c’est la faute de mon éducation : mes parents n’avaient qu’à pas m’envoyer dans un lycée militaire. C’est là que j’ai commencé à avoir de sérieux problèmes avec la discipline. Je n’ai jamais décollé du zéro pointé (rires)... Beaucoup de mes névroses, je les dois à cette école. Je faisais partie de toutes sortes de sociétés secrètes, c’était ma façon de lutter contre l’ordre. Les militaires avaient instauré un système de récompenses ou d’heures forcées de marche en fonction des résultats scolaires. J’avais fini avec le grade d’adjudant. Je détestais que les nouveaux m’appellent “adjudant”, je refusais tout terme militaire. A la fin de ma scolarité, j’étais celui qui avait effectué le plus de marches forcées, des centaines de kilomètres (rires)... Et tout de suite après, je me suis retrouvé à l’université du Colorado, un des endroits les plus tolérants et les plus fous du monde ! La bière coulait à flots, il y avait là les plus belles filles du pays. J’ai totalement disjoncté, c’était impossible, de travailler dans de telles conditions. Je n’ai tenu qu’un trimestre.

Il y a une dizaine d’années, vous avez quitté le Texas qui devenait, selon vos termes, “trop sauvage”. Que s’est-il passé ?

Je venais d’avoir un petit garçon, Will, il fallait que je change mon hygiène de vie... Et puis mon autre fils, Lou, était adolescent, je voulais qu’il ait une image plus glorieuse de son père. Là, Bill Monroe a repris ma chanson Pancho & Lefty et en a fait un tube énorme. C’était le moment parfait pour quitter Austin, où je ne contrôlais plus du tout ma vie. Chaque matin, je me réveillais sur un plancher inconnu, je perdais pied. Là, ma femme m’a poussé à reprendre contact avec le music-business. Je n’avais jamais arrêté de jouer, mais mes groupes étaient à chaque fois composés de tarés. Nous jouions aux dés, tout mon fric y passait. J’ai commencé à jouer à 15 ans, c’est un vice dont je ne peux pas me débarrasser. Quitter Austin n’a malheureusement rien changé au problème. Aujourd’hui encore... Je gagne, je perds. Quand je suis en Hollande, je passe mon temps au casino national. Aux Etats-Unis, il faut que j’aille sur des bateaux qui naviguent sur le Mississippi ou dans le golfe du Mexique. A Austin, avec mon groupe, nous passions notre temps à rouler les dés dans une caravane. Les copines des musiciens venaient aussi, nous nous retrouvions à voyager à dix, entassés dans cette cabane de fous. Une bouteille de whisky durait à peine quarante-cinq secondes. Des armes à feu traînaient , c’était souvent dangereux. Aujourd’hui, je ne joue qu’avec des amis sûrs, pour m’amuser. Je ne veux plus entendre les balles siffler, trop de gens ont été blessés à cause des dés... Au casino, au moins, je ne risque pas de prendre une balle perdue. Je n’y laisserai pas ma peau, juste mes sous (rires)...

En quittant le Texas, avez-vous également songé à arrêter la bouteille ?

J’ai essayé plusieurs fois d’arrêter. En ce moment, je ne bois presque pas, je sais me maîtriser : un ou deux verres avant de monter sur scène, deux ou trois pendant le concert, quelques-uns après (la veille, à minuit, Townes Van Zandt titubait sur scène)... Au mieux, j’ai tenu deux ans sans boire. Mais il fallait mettre la pédale douce, je devenais fou. Je me retrouvais tous les trois-quatre matins à l’hôpital. Je ne pouvais plus faire subir ça à mes enfants. Je fais attention de ne jamais picoler en leur présence. Ma femme ne supporte plus que je sois bourré et Will déteste me voir saoul, ça le rend très triste. Pourtant, j’ai plutôt commencé tard, vers 18 ans. Quand je revois ma vie, ça me fait rire. J’ai connu tellement de phases différentes... Ivrogne, solitaire dans les montagnes, père de famille à la campagne, songwriter à Nashville... Une drôle de vie. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai des projets, une vision à long terme. Je vais réenregistrer une à une chacune de mes chansons, pour un coffret de soixante-deux titres. Bob Dylan et Willie Nelson vont venir me prêter main forte.

Avez-vous l’impression d’être maintenant rangé ?

Je ne ressens plus ce besoin de m’évader, de devenir un autre moi-même. Depuis cinq ans, je suis installé à Nashville, près de l’aéroport. Le business est en ville mais dès que j’ai la bougeotte, je prends un avion. Avant, je passais mon temps à fuir. C’est ainsi que j’ai passé quelques années dans les montagnes du Colorado, dans des coins oubliés par l’homme. Je dormais à la belle étoile, à 3 000 mètres d’altitude. Je passais mes journées sur mon cheval, je suis resté tout seul pendant six ans. Je restais là-haut de fin mai à fin septembre. Puis je confiais mon cheval à un ranch, chez un vieux du Colorado, et je reprenais la route avec ma guitare. Mais aujourd’hui, je ne peux plus me le permettre. Si je tombe de cheval et que je me casse les jambes, je suis foutu, personne ne viendra me retrouver dans les montagnes. J’ai maintenant des responsabilités envers les gosses, il faut que je rentre à la maison. Alors je reste en bas, avec l’impression de bien vieillir, de devenir plus sage (sourire)... Je me débrouille pour concentrer les tournées sur quelques semaines et le reste du temps, je ne fous rien. Je me réveille stupéfait en pensant “Je n’ai absolument rien à faire pendant trois semaines.” J’en profite pour bien manger, pour bricoler, pour me balader. Et on peut dire que je suis heureux de m’être rangé. Sauf quand les démons reviennent à la charge (long soupir)... Parfois, ils réussissent à entrer par mes oreilles et s’amusent à détruire mon cerveau.

Cette chanson est à propos d’une fille et
d’un cheval. Le cheval me manque toujours.

Mon tout premier rodéo, je l’ai fait à 4 ans. Mon oncle tenait un ranch, je passais ma vie sur les chevaux. Ils me fascinaient. Pourtant, ils ne m’ont jamais fait de cadeau. Tu vois mes doigts tout tordus ? C’est un de mes chevaux qui me les a cassés, en me balançant de la selle. Difficile de jouer de la guitare avec des doigts pareils.

En concert, vous commencez Buckskin stallion blues par cette phrase : “Cette chanson est à propos d’une fille et d’un cheval. Le cheval me manque toujours.”

A cette époque, ma vie était partagée entre les hommes et mon cheval. Je restais seul avec lui pendant quatre mois chaque année. J’ai toujours aimé vivre en reclus. Je n’ai jamais traîné avec les musiciens, avec le business. Une fois de temps en temps, je vais à la banque, mais c’est une expédition. Le reste du temps, je vis avec le minimum possible d’humains. J’étais déjà comme ça gamin, mais je suis incapable de me souvenir si c’était un choix ou si les autres gosses ne voulaient pas de moi. Quoi qu’il en soit, ça ne s’est pas arrangé en vieillissant. J’aime être en ma compagnie. Je peux lire, paresser, repousser systématiquement tout au lendemain. La plupart du temps, je vis seul, dans mon repaire, à quelques kilomètres de ma femme et des enfants.

A vous entendre, votre vie est parfaitement heureuse et organisée. Vos chansons restent pourtant terriblement noires et chaotiques.

Plusieurs fois, j’ai complètement perdu le goût de vivre. Ces deux derniers mois, j’ai écrit plusieurs chansons que j’ai dû jeter. Elles étaient effrayantes de noirceur, je ne pouvais les faire subir à personne. Si tristes, si bizarres (il ferme les yeux)... Ma vie n’est qu’une longue liste de dépressions nerveuses et de crises de delirium. C’est un drôle de truc, le cafard... Une fois qu’il t’a cramponné, tu ne peux plus t’en débarrasser. Une sangsue qui suce tout : ta famille, ta maison, tes biens. Tu ne peux rien contre le blues. Il te prend tout, rien d’autre ne compte. J’oublie de manger, de boire, de bouger, de me raser, de me laver, de conduire, d’écouter Hank Williams... Je reste assis sur mon fauteuil, je ne réponds même plus au téléphone. Plusieurs fois, en période de crise, j’ai accusé mes mains d’être responsables de mes dépressions. Pour moi, tout venait de ces satanées paluches. Alors je voulais les trancher, à la hache... J’ai même fini dans un hôpital psychiatrique du Tennessee... J’habitais alors dans une cabane en rondins et deux copains m’ont traîné à l’hôpital en pleine nuit. J’avais disjoncté, je m’étais badigeonné de peinture, je m’étais coupé partout... En arrivant à l’accueil, un de mes potes était encore en pyjama et l’infirmière a demandé lequel des trois voulait recevoir des soins (rires)... La psychiatre m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai dit que je n’étais pas fou, que je connaissais bien ce genre d’établissement, mais que je voulais couper mes mains à la hache. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de savoir comment j’allais faire pour tenir la hache afin de couper la main gauche une fois que j’aurais tranché la droite (sourire)... Elle m’a dit que je pouvais partir, que je n’étais pas dingue si je pouvais tenir un tel raisonnement. Aujourd’hui, je sais que je peux compter sur mes enfants pour me sortir de ces dépressions. Les crises sont moins graves que dans le passé mais malgré tout, je n’arrive pas à apprécier à leur juste valeur les moments où je suis heureux. C’est un état qui semble aller de soi, que j’oublie vite. Pas moyen de me souvenir des après-midi football avec les enfants. Par contre, je n’arrive jamais à oublier les quelques jours par mois où le cafard me tombe dessus... La plupart des gens sont heureux 95% du temps. Chez Hank Williams, c’était fifty-fifty. Pour moi, c’est plutôt 60% de bonheur et 40% de déprime. Ça peut être très grave... Je deviens un légume. Quand j’habitais dans la forêt, je partais avec ma hache et j’allais couper du bois. C’était ma façon de me ressaisir.

Ecrivez-vous lorsque vous êtes dans une de ces phases ?

Je n’arrête pas. Des choses sans queue ni tête, que je n’arrive plus à relire une fois la crise passée. Pour moi, de toute façon, écrire ne représente rien d’extraordinaire. Tout le monde écrit dans son cerveau. Seulement, nous sommes peu à coucher nos idées sur le papier. Ça demande juste un peu d’habileté, un peu d’entraînement. La poésie, les chansons, les articles, ce n’est qu’une question d’artisanat, une simple technique. Mes chansons, j’en suis certain, ne viennent pas de moi. Je ne suis qu’un filtre, qu’un intermédiaire... Des voix parlent à travers moi, me trouvent lorsque je suis dans certains endroits, dans certaines humeurs. Mon boulot, c’est d’être prêt à recevoir les chansons le moment venu. Je prends ma guitare et j’attends d’être visité... Ça peut parfois durer des mois. Mr Mudd & Mr Gold par exemple, m’est venue d’un seul coup, sans que je comprenne ce qui se passait. Nous étions en Caroline, il était 2h du matin. J’étais assis dans une pièce, mon bassiste et deux filles dormaient dans la pièce d’à côté. Soudain, j’ai reçu ce choc... J’ai pris un cahier et j’ai écrit frénétiquement jusqu’à ce que mon bras me fasse souffrir. Puis je me suis jeté sur ma guitare et au lever du jour, les muscles tétanisés par la fureur de l’effort, j’avais fini ma chanson. Le lendemain, en me réveillant, je suis tombé sur le cahier, oublié sur la table de la cuisine. Je n’arrivais plus à me souvenir d’où sortaient ces notes.

Regrettez-vous d’être moins connu que vos chansons ?

J’ai été trop excentrique pour faire carrière. Ma vie dissolue m’a condamné aux petites salles. Entre devenir star ou songwriter, j’ai choisi mon camp. Les deux sont rarement compatibles... On ne peut pas compter sur moi. On m’attend pour une émission à tel endroit et moi, je suis dans les montagnes, sur mon cheval... Pendant des années, personne ne savait où me joindre, je n’arrêtais pas de bouger. Difficile de devenir Garth Brooks dans ces conditions. Moi, ce qui me plaît, c’est d’être reconnu comme un bon artisan de l’écriture. Je suis content quand mes pairs reprennent mes chansons ou quand les Cowboy Junkies m’invitent sur scène.

Des gens comme Cohen ont réussi à concilier célébrité et écriture. Il n’y a pas de fatalité du songwriter.

Je n’ai pas joué le jeu. Dylan l’a joué un petit peu plus que moi. Lui, au moins, il était toujours disponible, c’est un malin. C’est un bon copain, Bob. On ne s’est vu que quelques heures dans notre vie, mais je sais que je peux compter sur lui. Un soir, pour les 6o ans de Willie Nelson, une chaîne américaine avait organisé une gigantesque soirée en son honneur. Toutes les stars de la country étaient là. Bob et Willie ont chanté Pancho & Lefty en duo, devant des millions de téléspectateurs. Moi, j’étais déjà au lit. Soudain, mon petit Will entre en hurlant dans la chambre. “Papa, Papa, viens vite !” “Qu’est-ce qui se passe ? Tu as mis le feu à la cuisine ? La canalisation d’eau a explosé ?” Je me suis levé à toute vitesse, je passe en courant devant la télé et là, je les vois en train de chanter ma chanson. “Ah, c’est pour ça que tu m’as réveillé ? Très content !” Et je suis parti me recoucher.


 Propos recueillis par Jean-Daniel Beauvallet  pour Les Inrockuptibles n°53 de mars 1994
© 1994 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

Retrouvez tous les articles

Déposez un commentaire !


Mieux vous connaître (facultatif) :

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.103.63.18) pour vous identifier.

Tous les commentaires liés à l'article : TOWNES VAN ZANDT

Aucun commentaire

 -