Genre : Pop Rock USA
Note : ***
Vous connaissez un mauvais album d’Eagles ? Moi pas. «Hotel California» n’échappe pas à la règle. Les joyeux gardiens de vaches viennent de produire un disque parfait dans le style qu’ils revendiquent : le country-rock. Et pourtant, c’est sans conteste le domaine le plus difficile à contenter à l’heure actuelle pour diverses raisons. Les States sont noyés par une multitude de groupes country et bien rares sont ceux qui se singularisent pour la simple et bonne raison qu’ils naviguent dans un domaine fort difficile à renouveler. Eagles a le talent de chercher et de trouver l’originalité, peut-être parce qu’il sort des limites du country en allant vadrouiller vers une musique purement mélodique. Le groupe est à la recherche constante de nouvelles mélodies et celles-ci sont succulentes plus qu’à l’habitude. Mélodies raffinées mais énergie tout de même, le groupe ne ménage pas les ambiances. Les guitares pour être éthérées savent se faire rageuses, les voix râpeuses. Eagles sait aussi manier les arrangements avec à-propos, n’hésitant pas à user des violons pour les moments calmes, sachant se dépouiller de tout superflu pour être dur. Beaucoup de variété et de changements dans les climats, ce disque est remarquablement mené par un troupe très, très professionnel. Le morceau qui donne le titre à l’album est une très grande réussite et ne manquera pas comme de coutume de placer le groupe au tout premier plan des charts américains. Eagles est un groupe vedette et ce disque en est la preuve flagrante. Nouveauté d’importance : Joe Walsh (ex-James Gang) guitariste vaillant s’il en est, a remplacé Bernie Leadon. Il est une source d’énergie des plus profitables. Mais bientôt je vous parlerai de ces messieurs plus en détails. En attendant, couchez-vous tranquillement aux sons d’«Hotel California».
Bill Schmock dans BEST n°103 de février 1977
© 1977 BEST. Tous droits réservés.
Voilà un hôtel qui est devenu le monument américain de la fin des seventies. Que dire si ce n’est qu’«Hotel California» est un disque d’anthologie, et que son morceau-phare est sans doute le plus beau de tout le rock américain des années 70. Disque d’anthologie parce qu’évidemment son succès commercial fut terrifiant, et que pour une fois les Eagles firent des scores vertigineux partout, même dans cette France jusqu’alors totalement réfractaire à leurs avances. Mais c’est un disque d’anthologie surtout parce qu’il est la plus pure, la plus belle incarnation musicale de ce que peut être le bien-être américain, cette sorte de bonheur poupin, exotique, moderne qui vous envahit dès que vous glissez en limousine dans la chaleur veloutée du Taxas ou de la Californie. Alors que le concept de l’album, bien lâche il est vrai, veut évoquer la décadence de la côte Ouest, la musique dit tout le contraire et vous invite à une dégustation béate et ensorceleuse de l’american way of life dans ce qu’il a de mieux. Pour en exprimer la saveur, les Eagles ont composé l’album le plus parfait de leur carrière. Un morceau qui passera à la postérité, puis une subtile alternance de morceaux vifs et rockers, et de douces rêveries cool. Et c’est là où «Hotel California» enterre «One Of These Nights». Avec l’arrivée de Joe Walsh, de ses riffs graniteux, de sa slide dérivante, les Eagles se sont remis à un rock plus dur, plus fort, où l’électricité reparle enfin son langage libérateur : les solos extasiés d’«Hotel California», le martelant «Life In The Fast Lane», le pénétrant «Victim Of Love» prouvent que les Eagles reviennent à l’énergie, sans doute lassés de jouer une musique nantie et opportuniste. Evolution qui culminera en «The Long Run». Fini le country : Randy Meisner signe avec «Try And Love Again» le beau certificat de décès du western rock chez les Aigles en même temps que son bulletin de départ. Bien sûr, il y a ces slows magiques, alanguis, «New Kid In Town», «The Last Resort», ou ces violons écoeurant du début de seconde face, qui donnent à penser que parfois les Eagles ne sont pas loin de la variété américaine la plus insignifiante. Mais il y a cette classe, ces guitares qui vibrent de bien-être, ces voix fatales, et tous nos scrupules se dissolvent dans une moiteur épicurienne et salvatrice. «Hotel California», c’est un style arrivé à sa perfection, le nec plus ultra d’une musique. On aurait pu croire que les Eagles ne feraient jamais mieux. Erreur : le meilleur était encore à venir, avec un retour définitif au rock le plus électrique qui soit.
Hervé Picart dans BEST n°136 de novembre 1979
© 1979 BEST. Tous droits réservés.
Jamais un groupe n’avait été aussi critiqué, jamais peut-être n’avait autant mérité de l’être. Les Eagles. Et pourtant le succès était leur, énorme. Nous parlons de cinq numéros un américains d’affilée... Ni rock, ni country, de la variété ? Oui, sans doute était-ce cela, puisqu’ils partageaient les charts avec Leo Sayer, 10 CC, Chicago et Barry Manilow... Mais bon, durant les années 70, la nuit américaine appartenait aux Eagles. Et pourtant les critiques les traquaient, en meute serrée. On se repassait le gourdin, de Boston à Los Angeles, et les histoires circulaient sur Glenn Frey (fils de Detroit) et Don Henley (le Texan), deux drôles d’oiseaux défoncés, carbonisés par le succès, incapables de gérer leur énorme gloire, continuant - c’était sans doute là le plus grave - à perpétrer d’odieuses ritournelles prouvant que le rêve américain existait encore (“New Kid In Town”) que les filles étaient sans pouvoir, face à des hommes comme eux (“Pretty Maids All In A Row”). Tout ici puait l’hédonisme à 120 dollars le gramme.
Nerfs brisés, les Eagles s’étaient recroquevillés derrière leurs rideaux tirés, room service et miroirs couverts de poudres blanches, “nous faisons des chansons comme d’honnêtes artisans essayant de construire une table”, bêlaient-ils à la presse écoeurée de tant d’impudence. Car ailleurs. Des gens. Essayaient. Autre chose. “Oui, continuait Don Felder, mais il ne suffit pas de passer un peu de vernis sur le bois pour faire une belle table... Parfois, ça peut prendre des années de travail...” Eux étaient sur le coup depuis 71. En 77, ils vendraient neuf millions de leur “Hotel Californien”. A ce stade, aux USA, des choses bizarres peuvent vous arriver. Trop de gens peuvent scruter la pochette de leur nouveau disque favori, entre chien et loup. Certains crurent distinguer l’ombre du sataniste Anton Levay au balcon de la pochette intérieure. Courant 77, alors que le groupe commençait une houleuse toumée européenne, le troisième extrait de l’album, “Life In The Fast Lane”, rock porté par la guitare sursaturée de Joe Walsh, rata d’une marche le Top Ten. Pour Randy Meisner, le bassiste, ce fut le signe qu’il était temps de quitter les Aigles, terminaisons nerveuses grillées. Dans leurs suites respectives, Felder et Frey écoutaient du Motown en doigtant négligemment des groupies, les bouteilles de Cristal Roederer renversées sur le chariot, un joint écrasé sur la moquette, le crépuscule des Eagles avait commencé.
Philippe Manoeuvre dans Rock & Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.

