Genre : New Wave
UK
Note : ***
A priori Cure sur les planches ressemble presque à une option pour s’y faire enfermer entre quatre, et pourtant. Passé son premier et intéressant disque, la foi ne m’avait pas poussé à la suite de «Faith». Les coupes de douilles étudiées et la pose pré-Batcave de Robert Smith m’avaient vivement dissuadé d’aller plus loin dans sa prospection musicale. Jusqu’à ce live que je m’apprêtais pourtant à démolir aussi sûrement que tous les avatars de la quasi-totalité de la production anglaise actuelle. D’autant plus que Cure traîne une sacrée tribu de rejetons soporifiques dans son sillage. Ce live est pour ainsi dire magique. «Shake Dog Shake» ouvre l’album comme si nous naviguions dans une ère fantomatique où de vieux relents de rockabilly étreindraient la brume irradiée d’un paysage post-atomique. Un beat dansant qui se serait marié avec la mort. Etrange mais sacrément envoûtant. «Wake up in the dark» sont les premiers mots de la chanson et ils introduisent parfaitement le sujet et la suite. Rien qu’une question d’ambiance dans ce tumulte broussailleux de sons, de batterie lourde, martelante, dans ces parties de guitares lancinantes. La musique de Cure provoque un état proche de l’hypnose. Incantatoire et irritante. Quand le bras se pose sur la platine et que vous êtes terrassé dans votre fauteuil, l’envie vous prend à la longue de vous lever pour arrêter cette plainte, mais ni la sonnerie du téléphone ni les coups répétés du voisin du dessus ne déclenchent de réaction. Vous êtes sous influence.
Un peu comme dans un film de Cassavetes, justement. Autant ses personnages se ressemblent dans la tristesse et l’insignifiance, autant l’on est captivé par une torpeur insidieuse et persistante. Pareil chez Cure dont tous les titres se ressemblent ou presque, et malgré tout la tension est là, constante, qui emporte l’adhésion ou plutôt l’abnégation. Il y a bien l’intro et le riff de «The Walk», façonnés à la Yazoo, la cavalcade de toms sur «The Hanging Garden» ou la guitare sépulcrale de «A Forest» pour oxygéner toute cette moiteur morbide, ce torrent de sensations pourries et intérieures. Il y a aussi, en final, le réflexe punky de «Killing An Arab», que Cure n’a pas délaissé, encore moins en concert où le titre prend vraiment sa valeur.
Un disque heureux malgré les apparences puisqu’il prouve que Cure reste à la hauteur de son image et de ses ambitions, capable d’entraîner les foules et même de les faire danser, apte à provoquer des émotions proprement répugnantes chez beaucoup de leurs confrères. Une performance dont les atouts ne sont pas négligeables, en particulier dans un créneau où la sincérité et la force font souvent défaut.
Je me demande s’il n’y a pas quelque chose de sacré dans ce groupe. Pour la peine j’irai expier mes doutes et mes angoisses dans le noir et blanc paranoïaque de leur prochain concert en France en espérant que ce sera aussi beau et terrifiant qu’ici.
Hervé
Deplasse dans Rock & Folk n°215 de
janvier 1985
© 1985 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Au bas de la
pochette, un rien austère, de cet album live de la bande
à Robert Smith, figurent les mots «no overdubs»
qui signalent traditionnellement un enregistrement en direct,
vierge de tout traficotage studio après coup destiné
à réparer les «imperfections» de la
scène. Mais ici, ces deux mots blancs sur la pochette noire
sonnent presque comme une vocation, comme une déclaration de
foi.
A l’évidence, une fois que l’on a eu
écouté ces deux faces enregistrées en mai
dernier lors de divers concerts britanniques, l’on comprend
que Smith, Tolhurst et leurs trois complices ont voulu renoncer
pour ces gigs comme pour leur enregistrement à toutes ces
sophistications harmoniques ou sonores que l’on trouvait
habituellement dans les albums récents de The Cure. Que ce
soit pour des morceaux anciens ou pour d’autres plus frais,
Cure ici a choisi un même parti-pris, celui d’une
musique dépouillée, primitive, presque punk, et
rejoignant l’esprit new wave dans ce qu’il sut avoir de
plus râpeux.
Cet album est un peu comme la photo en noir et blanc d’une
carrière en couleurs : contours durcis, contrastes cassants.
Cela surprend un peu, mais a le mérite de porter
témoignage d’une autre dimension de Cure
jusqu’ici passée au second plan sur disque : celle
d’un groupe de rock — du vrai — qui sait
être aussi primaire et frappe-fou, possédant, bien
digéré, un indéniable héritage venu des
transes de 1977.
Un groupe peut en cacher un autre. Et voilà en tout cas un
disque on ne peut plus live.
Hervé
Picart dans BEST n°198 de
janvier 1985
© 1985 BEST. Tous droits
réservés.


