Genre : Pop Rock
UK
Note : ****
Les doubles albums sont un peu au vinyle ce que les repas de fin d'année sont à la bouffe. Dans les deux cas on s'y prépare, on les attend avec un brin d'impatience, on s'extasie à la vue du couvert mais, invariablement, on cale à l'horizon des fromages. Après le Prince/réveillon de Noël,l'idée d'un nouveau pavé, signé cette fois Cure, un groupe pas spécialement connu pour faire dans le pré-mâché, avait donc tout pour inquiéter le chroniqueur condamné à ingurgiter la chose d'une traite dans les bureaux de la maison de disques.
Crainte totalement infondée puisque cet album - c'est même sa caractéristique la plus immédiatement reconnaissable - se laisse écouter d'un bout à l'autre sans jamais lasser, étouffer ou tourner au remplissage. A la fois dense (bourré d'idées et de trouvailles) et léger (Cure n'en fait jamais trop et les chansons respirent). Une performance en soi (depuis le "1999" de Prince, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas entendu autant de musique à écouter presque obligatoirement dans la foulée) qui tient pour beaucoup à la manière même dont ce disque a été conçu.
Robert Smith n'avait pas en tête de vaste concept mégalomane : il s'est juste retrouvé à la tête d'un tel stock de bonnes chansons (les dix-huit titres (*) de cet album plus un stock d'inédits qu'on retrouvera en face B de singles) qu'un disque simple n'aurait pas suffi. Envisagé comme une collection d'instants hétéroclites et variés, Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me ne souffre pourtant pas de ce côté bric-à-brac génial qui rend la dernière livraison de Prince si difficile d'accès. Au contraire il semble même régi par une certaine logique, pour ne pas dire plusieurs. S'il ne devait être qu'une seule chose, cet album serait celui d'une réconciliation de Robert Smith avec lui-même. Capable d'écrire de fabuleuses chansons pop (l'époque de "Boys Don't Cry", les singles regroupés sur Japanese Whispers et The Head On The Door), il a prouvé aussi qu'il était enclin à aller chercher son inspiration du côté des extrêmes (17 Seconds, Faith, Pornography et The Top), poussant l'introversion et le dérèglement quelquefois jusqu'à des points limites où la question de savoir si l'on est compris (et compréhensible) ne se pose plus vraiment. Kiss Me établit la jonction entre les deux pôles de ce talent schizophrène, risquant fort au passage de réconcilier les fans agacés par l'obstination de Smith à ne pas être une chose et une seule. Ceux qui reprochaient à Cure d'être devenu un groupe "sérieux" après le premier album, comme les fans de la période "noire" décontenancés par l'accessibilité (et le succès grand public) de The Head On The Door. C'est pour cette raison, plus que pour une éventuelle ressemblance avec un des disques antérieurs, que, comme l'affirme Smith, cet album est une sorte de résumé des dix précédentes années.
La violence portée au rouge de Pornography est maîtrisée dans des brûlots tels que The Kiss, Snake Pit, Shiver And Shake ou Torture, l'un des titres les plus terriblement efficaces avec son riff stoogien évoluant en une sorte de R & B rouleau compressant, fiévreux et malade à souhait. Le spleen languide de Faith souffle sur ces morceaux. Smith dit le blues, à sa manière : All I Want, One More Time Perfect Girl ou Like Cockatoos. L'efficacité imparable de Boys Don't Cry éclaire Catch, How Beautiful You Are ou Just Like Heaven (la musique des "Enfants du Rock", qui restera un formidable hit potentiel puisque Cure n'en fera pas un des singles extraits de l'album). Toutes ces composantes se mélangeant et s'accordant avec un naturel qui ferait presque regarder la décennie écoulée comme l'ébauche de ce qui s'est dénoué ici. Un achèvement qui se manifeste avec autant de force au niveau des textes qui, sans rien perdre de leur capacité à exciter l'imagination, sont devenus intelligibles pour tous. Why Can't I Be You pourrait être une formidable déclaration d'amour. Ou une idée sacrément tordue. Ou les deux à la fois. Ou tout à fait autre chose... Toujours est-il qu'aussi sûrement qu'il revisite son passé, Smith s'ouvre avec Kiss Me les voies de ce qui pourra être ce qu'il a envie d'en faire. Il peut même donner dans le rock'n'roll estampillé (Hey You qui clôt en accélération la face 2), l'exercice Tamla (Why Can't I Be You) ou le funk (Hot Hot Hot , inattendu et impérieusement dansant), ça restera toujours du Cure. Quant aux cuivres, violons, cithares, piano et autres instruments inhabituels, la couleur qu'ils apportent aux morceaux, loin de disperser, ne font que souligner la cohésion de l'ensemble. Parce que pour la première fois aussi, Cure sonne comme un véritable groupe, avec tous les échanges que cela suppose.
Consécration, disque charnière, premier album : Kiss Me est un peu tout cela à la fois. Quant à savoir s'il s'agit là du sommet définitif de Cure, la réponse est aujourd'hui entre les mains de Robert Smith ...
Youri Lenquette
dans Rock & Folk de Juin 1987
© 1987 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
(*)
Une précision s'impose : la version Cd de
“Kiss Me...” ne comporte que 17 titres.
"the track “HEY YOU !!!” which appears
on the double album and cassette has been omitted so as to
facilitate a single compact disc" nous explique-t-on au dos du Cd : mais ne
serait-ce pas plus simplement pour inciter le fan à
acquérir le double album en vinyle ET le Cd
?
Pour la première fois depuis le début de son existence, le groupe est au pied du mur : son nouveau disque n’a pas le droit de décevoir. Enregistré dans le Sud de la France par la même formation que “The Head...”, “Kiss Me Kiss Me Kiss Me” est lui aussi un ensemble coloré et diversifié. Mais, cette fois-ci, il regroupe... dix-huit morceaux (*) précision, composés on ne peut plus démocratiquement, et s’offre (en vinyle) sous la forme d’un double-album, pari risqué s’il en est. En tout cas, tous les éléments qui ont fait depuis neuf ans de The Cure un groupe à part, iconoclaste, dérangeant ou entraînant, sont présents et s’enchaînent sans sourciller. Si aujourd’hui on garde facilement un faible pour les pop-songs efficaces — “How Beautifut You Are”, “Just Like Heaven” (qui fut dans sa version instrumentale le générique des “Enfants Du Rock”), force est de constater de toute façon que The Cure réussit toujours dans les domaines qu’il maîtrise à la perfection : le romantisme (“Catch”, “All I Want”, “A Thousand Hours”), la colère (“The Kiss”, “Shiver And Shake”). Tout comme, même si elles sont louables, ses tentatives d’exploration de nouveaux styles ne sont que rarement couronnées de succès : les arrangements soul de “Why Can’t I Be You” ont plutôt mal vieilli, le funkysant “Hot Hot Hot” a toujours été — on peut bien l’avouer — insupportable. Peu importe car “Kiss Me...” conforte alors The Cure dans sa position de leader et le confirme (autant au niveau artistique que commercial) comme l’un des groupes les plus importants des années 80.
Christophe Basterra dans Rock &
Folk n°346 de juin 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Si
Disintegration est une sublime métaphore du froid
glacial, Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me, sorti deux ans plus
tôt, marque le son curiste d’un fer rouge. Rouge sang
comme celui du baiser que Robert Smith dispense dans quelques
chansons d’amour et rouge braise comme cette chaleur
irradiante, palpable dans chacun des morceaux. Pourtant, jamais un
album des Cure n’a paru moins homogène. Summum du
fourre-tout, les dix-sept morceaux passent en quelques secondes de
l’euphorie totale à la langueur grave. Une
dualité sans doute dérangeante aux oreffles des
amoureux de Pornography, mais qui va bien aux Anglais et
à leur très éclectique public. Deux ans plus
tôt, In Between Days a lancé la vie
parallèle des Cure : les rebondissants Just Like
Heaven et Why Can’t I Be You ? la poursuivent
en devenant des succès internationaux. Une joie de vivre
toute souriante, aux accents chaleureux — comme cet inattendu
Hot Hot Hot !!! —, secoue par moment l’image
morbide d’un groupe qui se refait une santé.
Enregistré à Miraval, dans le sud de la France,
Kiss Me... est l’objet de multiples
spéculations tant il est attendu à
l’époque. Smith étale, de manière
toujours aussi ambitieuse, cauchemars et tortures mentales sur de
longues plages accrocheuses. Mais les guitares y sont plus
présentes et plus ardentes, violons et cuivres créant
des ambiances inédites, parfois arabisantes (If Only
Tonight We Could Sleep et The Snake Pit). Au milieu
se perdent des bijoux singuliers comme Catch, fable
romantique espiègle, How Beautiful
You Are, cruelle désillusion sur fond de violons
maladifs, ou Icing Sugar, généreux
délire alcoolisé d’où
s’étire un saxophone alarmé.
Robert Smith sait pertinemment que sa voix peut, au choix, faire
hérisser le poil comme provoquer un grand éclat de
rire : dans cet album, il joue de ce don plus que jamais et
s’essaie aux styles les plus opposés. Il parvient
notamment à une explosion de haine sur The Kiss,
l’introduction, qui entérine ce goût pour les
ouvertures longues et expressives. On les trouvera désormais
dans tous les albums qui suivront.
Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me aurait pu signer la fin de The
Cure depuis The Top, le groupe connaît une
notoriété croissante, ici à son apogée,
et Kiss Me... marque le départ de
Lol Tolhurst, présent depuis le début, et oblige
Smith à une remise en question — c’est
plutôt la fin d’un cycle dont il s'agit. Un bordel
exquis, nécessaire pour accéder à la
majesté qui va suivre.
Caroline Halazy dans Les
inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
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