The Cure : Meilleurs voeux (Best, 1992) (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 07:28

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Gilles Riberolles rencontre Robert Smith, Simon Gallup et Perry Bamonte au Manor Studio, lieu de création du nouvel album Wish. Interview publiée par Best.


L’entourage du groupe est unanime : les Cure sont heureux et épanouis. Naturellement ils viennent de finir leur meilleur album à ce jour “Wish”, et tenez, c’est Robert Smith lui-même qui vient spontanément dire deux mots à un nouvel arrivé ; et là Simon Gallup propose un verre de Bordeaux à la ronde. Sympathiques Cure, un temps si taciturnes, si renfermés ; Smith avait ces éclairs de jouvencelle gourmande sous le fard délabré d’un travesti au saut du lit, foutant le moral à zéro à quiconque risquait le dialogue, et là tout à fait gai et avenant. Ainsi que tous les Cure.

Ah oui, au fait, on ne dit plus The Cure, mais Cure, comme on dit Curve. Ou Lush. Ou Ride. Cure. Tout Cure. On sait que Robert Smith a pris l’habitude de se raser la tête au début de chaque enregistrement d’album, et ce pour se faire peur le matin au moment de la brosse à dents, suivant la technique dite du “chignon-transfert” consistant à changer le volume d’une coupe de douilles en un hit de trois minutes trente. Six mois plus tard, au moment où je vous parle, il les porte encore courts, un peu comme au temps de “The Lovecats”. Cure ont passé six mois avec femmes, producteur, techniciens et cuisinier dans un des plus fantastiques studio existant, le Manor Studio, un manoir du 18ème siècle en pleine campagne d’Oxfordshire accommodé en studio d’enregistrement quatre étoiles. Le mobilier est intact : lustres d’or garnis d’angelots dans l’entrée, salle de musique où trône un Steinway à queue, salle de billard veloutée, cheminées de marbre, bureau sculpté de faciès de diables, enfilade de portraits des illustres ancêtres de l’endroit, débauche néo-gothique dans laquelle les Cure ont organisé à merveille leur popote de luxe. Calme et volupté.

Dans le décor Smith passe plutôt bien, malgré les éternelles baskets, le pull grosse maille évasé sur le prévisible T.shirt, et le cheveux raccourci. Il déambule glabre et amusé, comme le fils un rien dégénéré de la demeure, souriant distraitement du chat qu’il vient sûrement de jeter dans la cheminée de l’aile ouest, serein pourtant, des fantômes à ses trousses. Les autres Cure par contre, Simon Gallup, Porl Thompson, Boris Williams et le nouveau Perry Bamonte (ancien roadie du groupe promu aux guitares et claviers) semblent rétrécis par la grandiloquence des lieux ; un peu trop respectueux les musiciens. Très au fond d’eux-mêmes, quelque chose doit leur signaler qu’ils ne sont pas exactement dans le quartier de leurs ancêtres.

Cure est un groupe de rock and roll, tendance chrysanthèmes, avec une pop star (gothic) au centre. Et tous ont l’air d’avoir passé de bons moments ensemble ; ils continuent de blaguer tout bas, lancés presque à chaque fois par Robert Smith, lui qui donne l’exemple du respect mutuel. Détendus ils se cajolent entre eux. C’est la petite vie de famille. Avec les copains. Mais qui malheureusement tire à sa fin.

L’album fini il va falloir remballer. “Wish” est accompli. Le premier Cure des 90’s. Ces 90’s anglaises diaphanes démarrées aux Lush ou My Bloody Valentine, groupes à guitares, maniaques, stylés et dépressifs qui finalement ont planté un décor idéal aux Cure renaissants. Cure viennent d’enregistrer eux aussi un “album de guitares”. Entendez sans trompette, vibraphone, contrebasse, kazoo, trouvailles, gimmicks, arrangements spécieux, un de ces albums qui après six mois d’enregistrement parvient à sonner “live”, à sonner brut, compact, voire brouillon. Retour aux sources ou train attrapé en marche ?

Caractériel

Cure n’a ni complexe, ni public à convaincre. Et puis au contraire de Lush ou Slowdive n’est pas un groupe pédagogique, ni à vocation d’apaisement. Leur “album de guitares” à eux semble moins atmosphérique que caractériel. Le caractériel c’est Robert Smith, cynique, accablé, sentimental, capricieux, qui depuis que Morissey a rangé les Smiths, n’a plus de rival à sa mesure parmi les figures de la pop anglaise des 80’s. On optera donc logiquement pour le choix d’humeur, le concours de circonstances et le pied de nez aux faiseurs. Et puis un album basé sur les guitares enregistré en toute harmonie dans un manoir gothique, pour un groupe pop anglais, ça semble cohérent. Explications.

Simon Gallup : « On est plus que satisfaits. Ça a pris un temps fou pour trouver le studio. Il nous fallait un endroit pour JOUER, dans tous les sens du terme. On en a visité plusieurs. Et puis on est venus ici et ça a été le choc. Ça fait six mois qu’on est là et c’est d’ici qu’on gardera les meilleurs souvenirs de tous nos enregistrements. »
Robert Smith : « Ce studio a une longue histoire. C’est le dernier qu’on a vu d’une longue liste d’endroits. Beaucoup de grands groupes des 7O’s y sont venus, il y a toutes ces histoires qu’on raconte sur les murs, les fantômes et tout ça, et puis rien ne rappelle qu’on se trouve dans un studio. Pas de disques d’or. Tout ce qu’il y a sur les murs ce sont des peintures baroques. C’est devenu comme chez nous. il y a tout ce qu’on aime. Du coup ça nous a donné envie de monter notre propre studio. C’est peut être ce qu’on fera pour le prochain album. Parce que je suis vraiment malheureux d’être obligé de partir d’ici. Imaginer que quelqu’un d’autre va venir ici à notre place. On va mettre le feu avant de partir. Le studio n’est pas de la technologie dernier cri, il a au moins huit ans d’âge. Mais on ne passe pas notre temps le nez dans les modes d’emploi. Je préfére lire des livres que des notices explicatives. »

Gilles Riberolles : Les morceaux étaient-ils composés avant d’arriver ?
Robert Smith : « Certains. On avait fait des maquettes il y a un an. Mais mes chansons préférées ont été écrites ici. “Friday I’ m in Love”, “End”, “From The Edge Of The Deep Green Sea”. C’est la première fois qu’on a vraiment eu le temps d’enregistrer comme il faut. On a fait des chansons pour deux albums. 25 en tout. Au début on avait pensé enchaîner avec un album instrumental, des morceaux longs et atmosphériques. Mais on sortira trois singles de l’album auxquels on ajoutera deux inédits à chaque fois : les six ou sept chansons restantes serviront de base à cet album instrumental qu’on terminera après la tournée. Je crois que ce sera une bonne idée de faire un album où je ne chante pas dessus. Ça ressemblera à une B.O. La vraie raison c’est que je n’arrivais pas à imaginer des paroles sur certains morceaux. Mais ça ne sortira pas avant Noël prochain. »

Gilles Riberolles : Parlons de celui que vous venez de finir. Il commence par “Open” et se termine par “End”, c’est un concept ?
Robert Smith : « Si c’en est un, c’est un concept frénétique. Pour “Open” j’avais le mot en tête, il fallait un morceau fort pour ouvrir l’album, je ne voulais pas refaire l’erreur de “Desintegration”. Les deux seules choses sûres que je voulais pour cet album c’est qu’il y ait une chanson vraiment balèze pour démarrer et une autre pour finir. La plupart des albums de Cure terminent fort mais démarrent mou. La dernière chanson je voulais l’appeler “Swell”. Elle devait durer 10 minutes. On l’a changée et elle est devenue “End”. C’est satisfaisant comme ça. C’est pas un concept. »
Perry Bamonte : « C’est comme pour un concert. D’ailleurs l’album a un senti “live”. C’est ça le concept, un début, une fin, comme à un concert, fort au début, fort à la fin. »

Béchamelle

Gilles Riberolles : Qu’est-ce que vous avez écouté comme musique pendant ces six mois ?
Robert Smith : « Les seuls moments où on pouvait écouter de la musique c’était entre 20 heures et 21 heures, quand on dînait ensemble. On était obligés d’écouter les mêmes choses au même moment. C’était plutôt de la musique pour se détendre, des trucs écossais, japonais ou indiens, c’était l’heure subliminale, l’heure où on se laissait influencer sans s’en rendre compte. La musique c’est tellement plus que simplement la pop music. On a fait ça consciemment, pour se détendre et pour découvrir d’autres atmosphères. Mais le matin au réveil on se mettait des disques pour commencer du bon pied, les trucs du moment, qu’un ami nous envoyait sur cassette, Ride, Nirvana, Levitation, Curve, My Bloody Valentine ou des vieux Bowie. »

Gilles Riberolles : Musique baroque ? Romantique ?
Robert Smith : « Oui au dîner. Ça dépendait du menu. On se faisait des soirées japonaises ou écossaises. Mais bon, Debussy avec dix huit personnes en train de mâcher leurs épinards béchamelle, c’est pas l’idéal. Le dîner c’était aussi le seul moment de la journée où on pouvait parler. En studio on est obsédés par la musique. on est impliqués, sous contrôle. On travaillait parfois 16 ou 18 heures par jour. Donc au dîner on parlait de tout sauf de musique. »

Gilles Riberolles : Il y a eu des moments morts, des conflits ?
Robert Smith : « Pour les paroles je fais ça dans mon coin, dans ma chambre. Quand les choses vont mal entre nous, on attend et on recommence. »

Gilles Riberolles : En venant ici vous avez amené vos objets fétiches ?Robert Smith : « Nos effets personnels. Mais on n’avait qu’une chambre chacun. C’était intéressant de voir ce que chacun amenait. Paul a déménagé sa maison entière : ses jouets, ses rideaux. Quand on a fait “Desintegration”, c’était la même chose pendant trois mois. La première semaine la maison a brûlé et la seule chose que j’ai pu sauver c’était quelques photos. Il a fallu que je me rachète des vêtements. Mais on est habitués à ne rien avoir. Quand on tourne, nos affaires tiennent dans un sac. Ici c’est la vie de château mais on a besoin de peu. J’ai quand même emmené mon oreiller avec moi. »

Gilles Riberolles : Et tu as coupé tes cheveux.
Robert Smith : « Je me suis rasé le crâne au tout début. On a fait des photos, et une vidéo. Quand je suis arrivé mes cheveux n’avaient jamais été aussi longs. »

Gilles Riberolles : Et le mystérieux album solo de Robert Smith... ?
Robert Smith : « Ces rumeurs refont surface. Ça a dû courir dans la presse française. On m’avait posé la question à l’époque de “Desintegration”, ça fait des années de ça. Je n’y ai pas pensé depuis. L’album est fait mais il ne sortira pas, il est trop misérable. Il reste là où il est. Il sonne comme de la merde. Je ne veux pas m’imposer quand je vais trop dans le sens de la souffrance. Ces chansons expriment des sentiments de frustration que j’éprouvais à l’époque. J’étais en enfer. Je n’arrivais pas à surmonter les tensions entre moi et le groupe, surtout Lol Tolhurst, et je sentais que je n’avais rien à faire là. Plutôt que d’affronter Lol je me suis tourné vers le mur, puis finalement je me suis débarrassé de lui. Il foutait tout en l’air. Il avait la mauvaise attitude. Il ne comprenait pas pourquoi on ne roulait pas en limousine mais en mini bus. »

Gilles Riberolles : Vous semblez avoir évité les pièges du “stardom” et pourtant au vu du cirque ambiant vous n’êtes plus vraiment en contact avec le monde extérieur...
Simon Gallup : « On ne se sent pas forcés d’enchaîner album sur album. On fait les choses quand on sent qu’elles ont un sens. On prend le temps qu’il faut. »
Robert Smith : « La nécessité pour nous c’est devenu la défensive. Y compris la défensive contre la folie. Parce qu’on a décidé de continuer. Mais ne soyons pas naïfs, ce qu’on fait là c’est de la publicité. Au début je détestais cet aspect de la célébrité, encore maintenant je ne me sens pas très à l’aise mais j’ai compris que si je ne le faisais pas, d’autres le feraient à ma place. C’est un principe de base. L’argument est faible mais y’a pas d’autre moyen. Et puis c’est faux qu’on a plus de contact avec la réalité. Chez nous y’a plus personne pour nous surveiller. On a des vies normales. On a organisé notre système de défense. Je dois aller faire les courses. J’ai jamais voulu ça et j’aimerai que ça cesse mais quelqu’un doit aller chercher le lait et je n’ai personne à qui dire : va chercher le lait. Cette vie c’est un choix. On peut pas tout faire à la fois, j’aimerais que le temps ralentisse. En fait plus on fait ce qu’on veut, à notre rythme, sans rien devoir à personne, plus on nous accuse d’être à côté de la plaque, c’est probablement de la jalousie. C’est peut être le contexte, ou notre éducation mais on en arrive parfois à se dire qu’on a pas le droit de prendre autant de plaisir, qu’il va falloir payer à un moment ou à un autre. Toute notre détermination est axée sur le désir d’en faire le plus possible. »

Six cordes

Gilles Riberolles : Quels livres avez-vous amené avec vous ?
Perry Bamonte : « Guy de Maupassant, Albert Camus, George Bataille. »
Simon Gallup : « Hermann Hesse. »
Robert Smith : « Un recueil de nouvelles fantastiques par Daphné du Maurier, Conan Doyle, Edgar Allan Poe et d’autres. On a longtemps pensé que je me nourrissais exclusivement de poésie française, mais je n’en lis plus depuis que j’ai arrêté l’école, là, j’étais hanté par les symbolistes français. J’aimais beaucoup Beaudelaire, mais pas Rimbaud. »

Gilles Riberolles : “Wish” est un album cru à dominante de guitares...
Robert Smith : « Quelques-uns des concerts qu’on a fait après “Desintegration” sont parmi les meilleurs de notre histoire. Les guitares demandent une plus grande implication physique. Les guitares sont faites pour le live. Ces concerts, il y avait pas mal de claviers, alors on a réagi à l’inverse, et on a décidé que désormais il y aurait surtout des guitares, on les a adoptées à nouveau. Et puis il y a eu l’arrivée de Perry qui est un supposé clavier mais qui en fait est un guitariste. Il peut jouer des claviers comme Lol mais c’est surtout un guitariste. Donc il n’y a plus personne vraiment pour jouer les claviers. Et nos guitares se sont liées naturellement. Ça nous a amené à une musique plus physique. En studio on se sentait enfin comme un vrai groupe. Pas de bandes, pas de sons programmés, vrai. Et puis il y a peu de bons claviers dans la pop music. Ce sont surtout des techniciens. Savent pas vraiment jouer de piano par exemple. Savent juste trouver des sons, imiter l’orchestre. Le piano c’est l’instrument avec lequel on ne peut pas tricher. »

Gilles Riberolles : Tu écoutes John Cale ?
Robert Smith : « Oui mais il est massacré par la guitare de Lou Reed dans “Songs for Drella”, et puis je déteste Andy Warhol. J’ai jamais aimé Lou Reed non plus. Pas même avec le Velvet Underground. Jamais. A part peut-être trois ou quatre chansons. Je n’aime surtout pas ce qu’il a représenté : le junkie glamour. Ça me fait déchanter sur tout le reste. Je trouve ça stupide. Ennuyeux. J’aime pas non plus sa voix. La guitare est parfois pas mal, dans le Velvet Underground. Mais y’a rien à prendre dans cette sorte de musique. »


Gilles Riberolles dans Best n°285 d'avril 1992
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