The Cure : Seventeen Seconds (1980) (*** THE CURE : les archives ***) posté le mercredi 03 mai 2006 15:09

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Genre  :  New Wave UK
Note :  *****

On est en mai, le ciel est blanc et dehors, il fait froid. J'ai bien failli plonger dans l'embarras plutôt que dans Seventeen Seconds, et c'eût été dommage. Trop désiré, sans doute. Sujet à des extrapolations mirobolantes. Il y avait de quoi : Three Imaginary Boys, l'une des plus belles promesses de 79, un début presque trop impressionnant ; mais victime d'amalgames fainéants et d'étiquetages abusifs ("c'est de la cold wave, cocold, y'a un frigold sur la pochette..."). Puis deux simples de taille à pulvériser tous les pisse-cold de la planète : Boys Don't Cry, ritournelle rose et bleue bouffant le gris en quelques accords, larmes d'épilepsie heureuse, et Jumping Someone Else's Train, souffle de loco monté sur ressort, compression des gaz et mur du son déchiqueté (on retrouve ces deux titres ainsi que Plastic Passion B-side de "Boys", et Killing An Arab premier simple du groupe, sur la récente version américaine remodelée de l'album : avis aux collectionneurs). Enfin, des prestations scéniques vibrantes, électriques, enthousiasmantes (le concert du Bataclan en décembre !). Un culte bien amorcé et l'attente d'une explosion.
Arrive Seventeen Seconds, et un tout autre scénario. Perte de contrôle et risque de dérapage. Les premières écoutes sont frustrantes et laissent même redouter un flop à la Magazine : premier album convulsif et indispensable, second éthéré et étiré. Il faudra l'immersion totale pour dissiper toute trace d'inquiétude. Immersion est le mot : comme si le décor inchangé (maison isolée aux grandes pièces vides, bruits de pas dans les couloirs, femme-objet reflétée dans l'iris) se trouvait transplanté un niveau plus bas, en milieu sombre et subaquatique. A Reflection mime méthodiquement la descente, piano aqueux, hippocampes et méduses assistent à notre enfoncement. La Cure en hydrothérapie. Le traitement n'a pourtant guère changé, l'espace sonore enrichi d'un élément supplémentaire (Matthew Hartley aux claviers et synthétiseurs, tandis que la basse est passée aux mains de Simon Gallup) garde une configuration similaire – avec des pistes vides et cette manière homéopathique qu'a le groupe – il faut lire surtout Robert Smith, qui ici co-produit – de repartir et enchevêtrer les sons. Tout dans la dose et dans l'équilibre, toujours posé sur la dualité batterie-guitare : drumming minimum mais omniprésent, et ces accords à fleur de nerfs ( dont on croirait tendu l'instrument de Smith ) qui vous gratouillent le cortex. La basse fait le plus souvent le lien entre les deux, sous-tend la guitare (A Forest ou peut se permettre de disparaître (dans At Night ). Quant au synthé, producteur de "bruits", générateur de discrètes nappes ou enjoliveur de la texture mélodique (piano), il garde un rôle complémentaire mais essentiel dans l'élaboration des climats.
Cure, claustrophobie et paranoïa. Pour Robert Smith, visionnaire introverti, la vie se joue comme un théâtre cruel et factice : Play For Today la relation amoureuse est au rang des chimères plastiques ("I play at night in your house ... pretending to swim ... I wish I was yours"), la distance règne dans un monde-forêt sans issue (A Forest ) Et la voix constipée sur ce son aigrelet qui nous raconte nos propres cauchemars ("You fall in love with somebody else again tonight...". A la fin de M, Robert égrène les parcelles d'électricité tel un adepte rétroactif du Velours Sous-Marin ... parlez de néo-psychédélisme si ça vous chante ...
Echos de spleen haute tension à écouter dans le noir, ou un dimanche après-midi par un ciel blanc, avec encore dix-sept secondes à vivre ("Seventeen Seconds... a measure of life") Seventeen Seconds est opaque ; demande des efforts, je le répète. Mais quand on y baigne, on se plaît à oublier qu'on a frôlé le dépit amoureux pour s'y perdre à nouveau. Je voudrais seulement souhaiter que ce passage en thérapie douce n'effraie pas les patients. Et surtout qu'en posant ces tentures secrètes, la Cure n'ait pas tapissé son linceul, à l'heure où elle épure son art.

François Gorin dans Rock & Folk n°161 de juin 1980
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Ce n'est pas si grave. L'air est simplement devenu un peu plus irrespirable. Les temps sont lourds et tristes et n'offrent qu'une cruelle dualité à notre existence, celle qui ostensiblement ne nous donne plus à choisir qu'entre le puits et le pendule et peut-être quelques autres supplices indolents dont Edgar Poe aurait su se repaitre avec style et minutie. Cheap philosophy. "Feeling is gone / and the picture disappears / and everything is cold" , la voix de Robert Smith est frileuse et éphémère comme un flocon de neige échoué sur une bouche du métro. Mais le jeune homme a le coeur ardent (il doit s'en réveiller la nuit) et les chansons qu'il cisèle sont parmi les plus troublantes que l'on puisse rencontrer aujourd'hui. Seventeen Seconds est déjà le second album de The Cure et autant dire qu'il n'a que de très lointains rapports avec Three Imaginary Boys. Le son fluet et immédiat du premier album a évolué, prenant l'aspect d'une matière dilatée et féerique où les guitares dessinent une cascade de lignes en cristal aux reflets aveuglants, la rythmique solidement incrustée boxant près du coeur avec la ponctualité d'un métronome, Matthieu Hartley installant sobrement par effluves successives les plaintives interventions de son synthé pour enfant.
Les sept titres de l'album (exclusion faite des deux courts préludes artificiels de chaque face A Réflection et The Final Sound) suivent plus ou moins rigoureusement cette construction. Il se dégage de ce disque une sensation d'envoûtement progressif, de lent empoisonnement et qui pareil à l'écume des jours éclôt et se développe comme une orchidée vénéneuse dans le thorax de celui qui l'écoute. Play For Today, M ou le très surréel A Forest jouissent de cette magie unidimensionnelle, ce vertige séduisant et sensuel d'instants différents qui déferlent, gondolés par la chaleur d'émotions excessives, et sont sans doute mieux disposées à faire passer la vision très personnelle de Robert Smith que ne l'étaient Killing An Arab ou Boys Don't Cry. Une vision divergente, inarticulée et floue comme la pochette, ou (presque) rien n'est avoué, et tout frôlement bâti sur quelques points de repères foncièrement anodins comme un robinet qui fuit (10:15) ou bien une forêt au crépuscule (A Forest). Les textes ont tous cette pudique inconsistance quand bien même ils évoluent toujours autour de l'élément féminin comme une mouche autour d'une plante carnivore. Les jeux mélancoliques de In Your House me fascinent de très près. Je coule alors que je suis supposé nager et c'est cette brume mauve de cantilène dégelée qui me submerge. Je crois que je vais m'en faire une bande-son pour panser ma conscience malheureuse. Le second album de The Cure est sorti. Il s'appelle Seventeen Seconds. La jouissance mesurée.

Francis Dordor dans BEST n°143 de juin 1980
© 1980 BEST. Tous droits réservés.





Robert Smith a fini sa période d’apprentissage, il a tiré les conclusions des premières tournées et des premiers enregistrements. Il sait exactement ce qu’il veut pour le deuxième album. Pour parvenir à ses fins, il a écarté Michael Dempsey au style trop... poppy et l’a remplacé par un ami, Simon Gallup des dispensables Magspies. Il a également fait appel au clavier du même groupe, l’imposant Matthew Hartley. En studio, il s’est débarrassé de la tutelle de Parry et co-produit le disque avec Mike Hedges. Alors que beaucoup voient en The Cure un groupe pop par excellence — suite à la sortie des singles “Boys Don’t Cry” et “Jumping Someone Else’s Train” — Smith a préféré explorer une veine brumeuse, toute en suggestions. A l’exact opposé de “Three Imaginary Boys”, “Seventeen Seconds” est un album qui s’écoute d’un bloc, presque un disque conceptuel comme en témoigne la présence de pièces instrumentales, “A Reflection”, “Three” et “The Final Sound”, situées avant ou après des morceaux stratégiques du disque. Compositeur doué, Smith n’est pas tombé dans le piège que tend parfois ce genre de projet : les atmosphères ne prennent jamais le pas sur des morceaux qui figurent parmi les meilleurs du répertoire Cure. “Play For Today” et “M” (une initiale, hommage au prénom de la petite amie de Robert, Mary Poole) sont des modèles de pop raffinée, “A Forest”, spirale épique, tandis que “At Night”, “In Your House” et surtout le sublime “Seventeen Seconds” réveillent magnifiquement les instincts mélancoliques de tout un chacun. Beaucoup voient dans ce disque l’influence du Floyd de Syd Barrett, Smith préférera toujours le concevoir comme un habile mariage entre les œuvres du regretté Nick Drake (une certaine idée du romantisme) et de la trilogie berlinoise de Bowie (la production glacée). Quoi qu’il en soit, on découvre surtout l’un des albums incontournables de la décennie passée.

Christophe Basterradans Rock & Folk n°346 de juin 1996
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Après avoir joué au plus près du punk, ornant la pochette de son premier album d’un frigidaire évoquant à la fois le punk et le pop-art, Robert Smith entreprit dès Seventeen Seconds une démarche singulière consistant à mettre en scène sa propre disparition. Seventeen Seconds est en effet le point de départ d’un triptyque où le chanteur peu à peu orchestre son effacement total en tant qu’artiste, chanteur et musicien. Et ce faisant, il se met à trouver ses premières vraies illuminations de compositeur.
Seventeen Seconds est ainsi le premier album sur lequel The Cure se met à vivre en dehors de tout idiome préexistant : ici, toute tentative de pop semble délibérément abolie, bannie de toute composition. Plus précisément, Seventeen Seconds met en scène les prémices d’une pop différente, fondamentalement amniotique et délétère, résolument tournée vers l’absence de l’ego au profit de la réapparition du sentiment. Ici, Robert Smith commence à chanter au loin, enfouissant sa voix derrière les guitares et les basses réverbérées. Son chant, devenu un instrument en creux parmi tous les autres, se dévoile alors
comme un vecteur d’émotions troubles, de questionnements existentialistes et de toutes les problématiques qui habitent le coeur et l’esprit des adolescents sensibles. En cela, Seventeen Seconds est plus qu’un disque, il s’agit d’un miroir tendu : Robert Smith n’y fait pas l’artiste, l’idole, le modèle, mais bien le reflet de qui l’écoute, de qui veut bien tendre l’oreille pour happer quelques bribes de ses mots hantés.
Sous sa pochette crépusculaire, The Cure a ainsi involontairement inauguré un genre, la new-wave, qui allait construire sa musicalité et sa mythologie en interprétant pratiquement de travers la modestie de Seventeen Seconds. Car sur ce disque toujours incroyablement bouleversant, il n’y a, contrairement à tous les albums des copistes du groupe, aucune note inutile. Et lorsque s’achève le morceau qui ferme le disque et lui donne son titre sur quelques notes sèches égrenées jusqu’à l’extinction, on se retrouve, à chaque fois, avec l’esprit immanquablement modifié, ne sachant plus réellement qui, du groupe ou de l’auditeur, s’est définitivement tu.

Joseph Ghosn dans Les inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
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