Genre : Reggae Jamaica
Note : *****
Ce jour-là, Ann touillait avec sa cuillère en bois l’eau épaisse du ragoût de poisson qui avait mijoté toute l’après-midi dans la grande lessiveuse en fer blanc. L’odeur était pesante et peuplait tout l’appartement. Les vitres et le parquet vibraient sous le pas éléphantesque de la rythmique, la meilleure du moment en Jamaïque, «Sly» Dunbar à la batterie et Robbie Shakespeare à la basse que l’on retrouve ensemble ou séparément sur mes disques de reggae du mois, le superbe «Ballistic Affair», de Leroy Smart, l’inévitable «Two Sevens Clash» de Culture, la réédition du «King Tubbys meets Rockers Uptown» d’Augustus Pablo et «Proverbial Reggae» second album des Gladiators pour Prince Tony Robinson sur Front Line et que Virgin vient de sortir. Les effluves de la chair blanche dans son bouillon d’herbes et d’épices étaient presque palpables et moi je poussais le volume pour qu’Albert Griffiths et ses Gladiators, tel Josué et ses hébreux devant Jéricho, fassent crouler les murs de la putride Babylone.
Encore un groupe qui est passé entre les mains de l’inexorable Clement «Sir Coxsone» Dodd, le parrain de la scène des années 60, qui lança les Wailers, les Maytals, Burning Spear ou Ken Boothe pour ne prendre que les plus célèbres. Depuis «Last Train To Skaville» que Dodd sortit en B. side d’un titre des Ethiopians jusqu’au jour où Prince Tony les a produit, Albert Griffiths, Gallimore Sutherland et Clinton Fearon a.k.a. The Gladiators persistent à semer leur reggae au lyrisme en cool majeur, ces superbes mélodies cuivrées qui ne cessent de m’évoquer les Wailers de l’époque Trojan, cette frugalité des arrangements et le bouquet de voix qui l’accompagne.
Leur musique a un peu la saveur musquée de «Soul Rebel» l’une des plus belles compositions de Marley qui figurent sur l’album Rasta Revolution», que les Gladiators ont du reste repris sur «Trench Town Mix Up» leur premier album sur Virgin. «Proverbial Reggae» est après une saison en jachère une somptueuse récolte de chansons, dont les plus beaux grains sont «Jah Works», «The Best Things In Life», «Dreadlocks The Time Is Now», remake de «Roots Natty» enregistré sur Studio One, et «Music Makers From Jamaica», du reggae incorruptible, avec sa dose d’homélies juteuses qu’Albert Griffiths lance d’une voix cousue d’or.
Francis Dordor dans BEST n°119 de juin 1978
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