Genre : Rock alternatif UK
Note : ***
Que reste-t-il de nos amours morrisseyennes ? Le flash d'un chanteur s'agitant, courbé en deux, un bouquet de glaïeuls dans la poche arrière (ce qui vaut bien un bandana), les cascades de références cinématographiques (ou pire, cinéphiliques) pour des pochettes souvent énigmatiques, les guirlandes de guitares aigrelettes qui lançaient un pont improbable entre Felt et les Byrds, les tics gériatriques succombant aux charmes épuisés de Sandie Shaw, cette comtesse aux pieds nus pour concours de l'Eurovision. Et, peut-être avant toute chose, l'élévation du "mal-être" en nouvelle esthétique obstinée. A ce titre, il n'est que de lire le reportage consacré par le New Musical Express à la première Smiths-convention de Manchester pour se rendre compte à quel point ces régionaux de l'étape avaient su cristalliser le vague à l'âme de toute une génération post-adolescente britannique : le délice d'être mal dans les bras du grand frère Morrissey, l'offrande par l'idôle des différents lieux de calvaire et, pour finir, le retrait proche d'un Syd Barrett. Les Smiths étaient tout cela - ce que les "grands", les adultes n'ont pas manqué de fustiger -, mais l'on pouvait supposer, malgré ou à cause de disques studio qui ne leur ont finalement jamais totalement rendu justice qu'il pouvait y avoir autre chose, autre chose que des climats désespérément languides. "Rank" (avec, en toutes lettres sur la pochette, cette précision pas si innocente, "Rank is a live recording") est ce chaînon manquant, cette pièce de puzzle qui complète le tableau. "Rank", c'est la giclée d'un groupe sur scène, beaucoup plus nerveux que névrotique, la luxuriance de quatorze chansons aussi tendues qu'une trop longue attente. Jamais la pression ne s'atténue jusque dans les premières mesures de "I know it's over", troublante mélopée en forme de chant du départ. Le rock'n'roll est bien loin, mais les Smiths n'ont pas surgi de nulle part, ils sont les purs produits d'une Europe vieillissante et d'un pays agonisant. Leur plus grand talent fut certainement de catalyser l'amertume de leur époque. Et s'ils y parvinrent, ils le doivent à la direction bicéphale d'un groupe qui conjuguait les tentations du binaire et du narcissisme. Ce qui ne laisse pas d'inquiéter pour des Marr et Morrissey livrés séparément à eux-mêmes. Pour l'instant, Smiths dépôt de bilan, "Rank" terminus. Ils l'ont bien descendu.
Christian Larrède dans Les Inrockuptibles N°13 d'oct./nov. 1988
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